écrire | « comment s’y prennent-ils ? »

ce jeudi 26, fac de Cergy, dialogue avec Arno Bertina


Ce mercredi 26 avril, si vous voulez bien faire le ehemin de la fac de Cergy, de 16h à 18h [1], on échange avec Arno Bertina. Arno cette année est intervenu auprès des étudiants master création littéraire de la fac, que je reçois aussi à l’école d’arts, avec mes propres étudiants. On tenait à marquer symboliquement cette première année de travail commun.

Violaine Houdart-Mérot, qui a fondé ce master, nous a proposé un dialogue, on a dit oui sans hésitation – avec Arno, longtemps qu’on se croise mais jamais eu cette occasion d’échange diret.

C’est alors qu’on a découvert ce que nous réservait Violaine : « Comment s’y prennent-ils ? »

Pourquoi pas. Enseigner l’ériture, la place que j’assume à Cergy (côté école d’arts) ou Arno cette année à la fac, c’est une grosse partie du boulot, le comment s’y prendre. Non pas qu’on trouve la solution pour l’autre, mais on essaye d’ouvrir ensemble l’espace précis de la méthodologie, des outils, des temporalités, de la gestation depuis le premier jet ou l’intuition (même la tenue du carnet, papier ou numérique, c’est un enjeu à construire). Le travail du texte ce n’est pas que le travail dans le texte, loin de là et ça fait partie du job.

Donc, ma première curiosité, à savoir comment il s’y prend, Arno Bertina, ça s’exprimerait plutôt ainsi : comment, à force de travailler – et d’assumer complètement ce travail – sur la méthodologie des autres, on perd repère quant à la sienne.

C’est-à-dire que là, avec l’échéance qui se rapproche, je sais parfaitement le « comment s’y prennent-ils » pour des tas d’auteurs, de Montaigne à Saint-Simon, de Flaubert et Balzac à Proust, d’Artaud à Michaux, et j’ai même l’impression, pour les années écoulées, que c’est un domaine d’études qui nous revient spécialement, les praticiens du creative writing, là où les facs de Lettres vont peu.

Mais où j’en suis moi, c’est autre chose. Ce que je sais, c’est rétrospectif : « comment je m’y suis pris ». Et je sais aussi l’évolution progressive de ce « comment je m’y suis pris » à mesure de l’évolution des contextes (pour moi, l’abandon des cahiers, le renoncement aux notes manuscrites) et des modes de publication (le jeu quotidien du blog, et l’appropriation des images et du son).

La difficulté, c’est que ce changement de contexte ne concerne pas que le rapport personnel aux outils : le métier s’est lui aussi déplacé. On publiait son livre, les journaux en rendaient compte, les libraires le gardaient au moins quelques mois, un équilibre s’inventait, mais le pacte est rompu.

Je ne sais plus ce que c’est que le métier d’écrire, et j’en serais plutôt à revendiquer qu’exercer, en ce point précis, indépendance et liberté c’est apprendre d’abord à liquider, pour soi-même, toute idée de l’exercer comme métier.

Et ce n’est pas indifférent d’énoncer cela, précisément, à Cergy, où, 2 jours par semaine, 30 semaines par an (on n’est pas cher payé, en école d’arts, mais ce n’est pas l’usine) j’enfile une combinaison qui m’exclut de moi-même pour la seule fonction de transmettre, et ce qu’on transmet ce n’est pas la littérature (quoique, ou pas seulement) mais l’écriture, donc la littérature comme pratique. Les ateliers d’écriture sont pour moi un poumon essentiel (mais je n’ai jamais vécu de ça, toujours un équilibre entre ces actions délimitées aussi bien temporellement que territorialement), mais c’est seulement depuis 4 ans qu’à l’école d’arts je l’assume comme labo (studio) permanent, dans un contexte multidisciplinaire qui me sépare aussi des masters création littéraire (Le Havre, Cergy, Paris 8, La Cambre) amis et partenaires. Par exemple, l’accent sur le premier cycle, par exemple l’accent sur la publication web, par exemple l’interférence de plus en plus organique et profonde avec les démarches film, vidéo et performance qui sont la marque de l’école qui m’a donné sa confiance.

Il reste l’ambiguïté première, qui vaut aussi pour les copains des masters littéraires : notre seule légitimité à exercer ce rôle, c’est qu’il n’est pas assimilable à une transmission technique, mais suppose qu’on reste, pour l’autre partie du temps, et la liberté intérieure du crâne et du corps, pleinement auteur, dans toute l’acception du terme, avec ce que cela peut même supposer d’insolence, d’erratique, de pacte avec la consomption de soi.

La chance, dans une école d’arts, c’est qu’on reçoit aussi cette conception des collègues, dans le même paradigme quel que soit leur propre champ. Que j’aime bien aller à la cantoche avec les plasticiens en serait la transcription triviale.

Mercredi, j’aurai donc à assumer un double paradoxe : que je sais de moins en moins, pour moi-même, le « comment s’y prennent-ils » parce que c’est ce que j’étudie et j’enseigne, et donc dois apprendre à bondir hors de ce cercle de feu pour ce qui me concerne ; et que le contexte en évolution et rupture du concept de publication (en tant qu’écosystème de circulation du texte, y compris lecture performée, actions collectives, voire l’atelier d’écriture lui-même), mais aussi le contexte en évolution et rupture par l’élargissement des outils de l’écriture (j’écris quand je propulse une photo de mon réel immédiat sur Instagram, j’écris quand je compose des plans, du son et des sous-titres sur mon logiciel de montage vidéo Final Cut).

Je sais qu’Arno Bertina est traversé des mêmes paradigmes : il s’assume comme éditeur, comme acteur de collectifs, comme explorateur lui aussi de l’atelier d’écriture, de la lecture performée, de la publication web – même sous des modes différents des miens, par exemple à ma connaissance c’est seulement lors de sa résidence à Chambord qu’il s’est mis un temps à l’exercice du blog, alors que sa présence Facebook n’est pas dissociable de son écosystème d’auteur.

Je sais comment je m’y suis pris pour chacun de mes livres, depuis un tiers de siècle – ouais les mecs. Je sais comment a évolué mon rapport à l’ordinateur depuis 30 ans, à Internet depuis 20 ans. Mais je sais que depuis 3 ans je ne sais plus rien.

Attention : pas de doute ni d’angoisse. J’ai de plus en plus de mal à voisiner les auteurs qui ne font que du livre, sortent leur petit machin tous les 2 ans, ou 2 par an, et ne se préoccupent de vous qu’à ce moment-là, savoir si vous pouvez en parler. Ça m’indiffère. Un vieux pote qui se donne à gloire de ne pas fréquenter mon site web vient d’avoir un solide prix littéraire, il va de nouveau être tranquille pour les 4 ans à venir, joie sincère pour lui – je sais suffisamment la rançon que j’ai payé, toutes ces années, à faire le permanent mercenaire.

J’en veux un peu plus, du moins je regarde avec curiosité les institutions publiques, par exemple les centres régionaux du livre, qui soignent leur empathie sincère à se faire progressivement la SPA (société protectrice des auteurs, hein, on confond pas) des écrivains trop nobles pour s’occuper de leur présence web, et de se salir les mains en disant « moi qui ne suis pas technophile comme toi ». Là va falloir aviser à redresser un peu la barre : nombre d’entre eux s’ouvrent à des résidences numériques, mais on est encore dans la pensée binômiale. En tout cas ça ne risque pas que je lève le petit doigt pour propulser actions de pitié des institutions publiques auprès d’auteurs qui préfèrent sombrer debout plutôt que bloguer.

Ce qui n’empêche pas qu’on sombre debout tous ensemble, mais c’est une autre histoire.

Donc je sais rétrospectivement, pour chaque livre, comment il s’est écrit, dans quel écosystème d’intuition, de notes et documentation, de discipline personnelle, de lectures (ce qui n’est pas même chose que documentation), éosystème web de publication progressive – ou pas –lié spécifiquement à cette écriture et l’évolution de mes outils à ce moment.

Je sais aussi que je fonctionne avec 2 axiomes : si j’ai envie d’écrire plutôt que faire autre chose, la capacité résolue à envoyer balader tout le reste, y compris les contraintes économiques ; et, si j’ai la pulsion que l’écriture ne vise pas le livre, d’accepter que cela aussi m’embarque.

Par exemple, les 10 000 photos mises en ligne sur le site, disons de 2005 à 2015. Par exemple, la période où en 2006 j’ai fait beaucoup de son. Par exemple, la priorité donnée de 2008 à 2012 à l’apprentissage de la publication numérique. Par exemple, depuis bientôt 2 ans, que l’expression vidéo soit pour moi l’expression même de cette pulsion à raconter, ou seulement à soutenir par le langage la permanente, sombre et douloureuse confrontation au monde. C’est juste ça, le paradigme : que ce qui était stable ne l’est plus, et d’en tirer obscurément pour soi-même un genre d’impératif catagorique : la nécessité c’est d’avancer dans le labo, quand bien même on est soumis à ce que d’aucuns nomment « les dinosaures du futur ».

Peut-être que le contexte école d’arts, contrairement aux copains des masters création littéraire, amplifie la bifurcation : jamais fini mes 2 jours à Cergy sans l’impression d’avoir appris quelque chose. C’est dangereux, ça peut se révéler asséchant : en permanence confronté à des inventions de forme qui ne m’appartiennent pas, et dont je dois respecter le territoire. En même temps, un champ de tenseurs qui devient celui dans lequel je m’exprime à mon tour, une fois débarrassé de la mimique souriante et bienveillante qui devient mon uniforme 2 jours par semaine, et que je ne serai pas fâché de quitter dans 2 ans, pour autre phase à ouvrir. On reprend le lendemain matin sa posture de vieux tigre à cicatrice, et arthrose des neurones, ça craque un coup mais on se lève quand même et on se remet à l’ordi. Et le vide et la nuit devant soi, même aussi peuplés de cris, de figures invisibles, lourde de l’inquiétude à ne savoir assurer notre permanence même, notre signe dans les temps précaires, tout cela revient, qui s’appelle écrire.

Donc, je ne m’y prends pas. Je n’ai pas savoir du comment je m’y prends. Je viens de rédiger ça dans un train, les eaux sombres du Danemark défilant vaguement, et pour le reste le capharnaüm habituel de bruits et voix, sinon que je ne comprends pas.

Est-ce que c’est cela qu’on devra dire ?

[1Tous les détails et accès ici.

LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 22 avril 2017
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