vers un écrire-film #04 | enquête avec Modiano, vos contributions

cycle écrire/film : si le chemin vers le territoire d’écriture devient l’écriture


ce samedi 28 avril, vous avez proposé  46  fragments d’enquête.
Atelier terminé, on prépare le suivant !

- présentation et sommaire du cycle « écrire-film »

- la proposition 4, avec vidéo et textes supports

- recherche par auteur

- rappel : les contributions reçues sont mises en ligne par ordre chronologique de réception, et un groupe Facebook est disponible pour échanges, discussions, interactions entre contributeurs ;

- envoi des textes par réponse depuis la lettre d’info, fichiers joints au format .doc .docx .pages .odt (mais pas .pdf ni dans le corps de l’e-mail) – merci d’insérer systématiquement dans le fichier texte la signature souhaitée, ainsi que l’url de votre site ou blog s’il y a, vous me rendez infini service et évitez les erreurs...

- ne vous laissez pas avoir par la musique des autres, prenez du risque, faite que chaque contribution ait sa musique rien qu’à vous, rien qu’à elle !

.... et super merci à tous ! FB.

fragment d’enquête n° [1]

Un canapé-lit large avec volutes rouges. Tu retrouves les deux types qui l’avaient livré. L’un d’entre-eux ressemblait à un de tes amis. Il ne lui ressemble plus, mais c’est bien lui.

Montreuil rejointe à l’aube par la ligne 9. Le marché couvert à Croix de Chavaux assurément désert. Plus tard, en remontant l’avenue de la Résistance, tu tombes sur les croissants fourrés à la pâte abricot de la station BP.

Sur la photo qu’on te tend, tu portes le t-shirt mauve avec lequel tu ressemblais à Romain. Elle, telle Gradiva en tenue d’été. Sur la table, le Côtes-de-Blaye dégotté chez le caviste. On devine la joie, on hume le risotto. Ce qui te ramène au reste de la soirée : Lou Reed, le Ballantine’s, les corps nus. Le bout du bout de la nuit. L’au-revoir sur le palier. Aux aurores, en repartant, le type qui t’arrête et te demande de l’argent.

Dix jours après, les parages revisités. Le café-PMU où tu attends de jour — où tu attends en vain. De nouveau, le croissant fourré à l’abricot. Le jardinet au pied de l’immeuble ordinaire. La voisine méfiante. Les enfants et le chien. L’interphone sans réponse. L’appartement finalement, avec vue. Le portrait de jeune homme dans l’entrée. Les rideaux blanc cassé. La chambre verte, aux livres bien rangés. Le souvenir de Stefan Zweig.

À l’opposé de là, le surlendemain, trois questions au conducteur de RER. La musique d’un film que tu connais. La rencontre inopinée rue du Faubourg-Saint-Denis avec l’équipe au complet. Du côté de Jussieu, la marche sous la pluie. Le petit poing brandi.

Enfin, le mois suivant. L’annonce dans le journal. Toi devant le bahut où tu crois savoir qu’elle enseigne. La fragrance Yves Saint-Laurent. Le cartable abandonné que tu ramasses. La faculté, où elle s’était essayée au squash. Les traces de la grand-mère à Gabès, la mère à Villeurbanne. Les expériences de chimie, la blouse neuve. La tarte aux framboises, le parmesan entier. Les SMS nécessaires (mais pas d’archive). Le caraco léopard. Les olives à l’ail. La brosse à dents achetée passé minuit. Son nom de Venise comme dans Calcutta. Le Chianti, le San Marco, la forêt noire et les beaux draps. La silhouette callipyge dans le noir. À vol d’oiseau non loin, la Sainte-Victoire.

fragment d’enquête n° [2]

L’étiquette Vancouver. Le nom brodé en blanc sur fond gris. Le V très large, plus grand que les autres lettres. Vancouver, une ville du canada. Y as-tu vécu ou bien est-ce simplement la marque d’un créateur de prêt-à-porter des années, cinquante, peut-être.

Une étiquette de coton de qualité, de cela j’en suis certaine. Solide bande étroite, plate et mince, les deux bords renforcés par un fil plus épais et brillant. Sur l’envers, entre les deux plis bien marqués des coins découpés et non finis, légèrement frangés, un fil de la couleur du fond gris s’étirait en deux ou trois zigzag lâches. A l’emplacement du nom, on voyait les fils blancs du tissage de Vancouver en dessiner la silhouette mais le nom était illisible.

Le rectangle de la marque était maintenu à l’envers de la jupe par deux points de fort fil blanc.Le blanc du fil avait dû jaunir un peu avec les années. Je recherche sur Internet des précisions sur la confection de ces étiquettes. Je trouve le site de la marque D, une marque allemande qui précise que : tout est possible et toujours avec la meilleure qualité : vous avez une idée, nous trouvons la meilleure technique pour la réaliser. Qu’il s’agisse d’une petite quantité d’étiquettes nominatives ou bien d’un gros tirage d’étiquettes tissées, nous faisons tout pour vous satisfaire. Nous tissons, gravons au laser et réalisons des étiquettes textiles, pendentifs et labels dans différentes matières. Les grands classiques – coton, polyester, satin.

Je trouve les prix, les méthodes d’impression et la façon d’apposer une étiquette sur un vêtement, mais rien de plus.

La jupe à plis devait être en laine. Une laine sèche mais pas rêche, les plis encore bien marqués, même après les années dans la malle. Un tissu de grande qualité. Les carreaux, je revois nettement un vert très doux, une couleur de fleuve. A Vancouver, la couleur des eaux du port ? un rouge entrecroisé avec le vert, une bande de tissu beige. Des carreaux inégaux, des teintes douces.

Les teintes de l’automne canadien ?

Après la guerre, et après votre mariage à Paris - tes seconde noces - célébrées en petit comité, rien que toi et lui et vos témoins – dont tu n’as jamais rien dit - dans la chapelle de l’ambassade le 24 Décembre 194 ? – ou peut-être avant, mais non, je me souviens que tu as évoqué un jour, le nom de Maastricht - c’est donc bien que tu accompagnais celui qui était devenu ton mari à travers sa tournée des champs de bataille européens.

Trop jeune pour avoir participé à la guerre, il était chargé de rapatrier les corps morts des soldats américains.

Je reviens à la jupe. Tu ne la portes pas encore au cours de cette traversée de l’Europe. Je recherche les endroits où tu as pu séjourner et je tente d’en établir la liste, une sorte de carte qui t’éloigne de plus en plus et, définitivement, de la troisième photo en noir et blanc datée de 1939 et sur laquelle tu as l’air plus vieille que tes parents. Le visage un peu bouffi, les trous sombres des yeux, le front étroit sous les cheveux tirés en deux parts inégales, et ton corps que l’on devine un peu alourdi sous la blouse qui le recouvre, la taille prise dans une ceinture qui fait gonfler le tissu sur ta poitrine.

Je tombe sur le site Débarquement : honneur aux soldats américains morts pour la France et l’Europe, je n’y trouve pas les noms des lieux où vous avez pu séjourner. Mais un chiffre : Quatorze mille dépouilles de soldats américains ont été par la suite rapatriées aux Etats-Unis à la demande des familles. Il en reste à peu près autant en France, puis, dans la suite de l’article, quelques noms : Colleville-sur-mer, le cimetière aux croix tournées vers les Etats-Unis, Saint-James.

Wikipedia donne le chiffre de 291, 557 morts pour les USA entre 1941-45. Les nombreuses pages du dictionnaire sur le sujet deuxième guerre mondiale, me détournent de ma recherche de lieux où partir à ta rencontre. J’abandonne.

La jupe Vancouver.

Tu as peut-être déjà commencé de travailler chez cette créatrice de vêtements pour femme, que j’ai entendu mentionnée une seule fois. Lorsqu’un modèle ne marchait pas, elle t’envoyait te promener, déambuler lentement à travers la ville – j’ignore laquelle - faire des courses, t’attarder aux vitrines, vêtue de la tenue en question.

L’American way of life.

Quelle est l’époque de la jupe ? J’inscris la marque sur mon moteur de recherche. Qui ne trouve rien d’autre que des articles et des photos de la ville canadienne, le site de l’office du tourisme. Je tente d’y ajouter une période, les années 50, peut-être. Internet me propose des vêtements vintage en ligne, Annie 50 prêt-à-porter pour femme, l’histoire du PB, Miss rétro chic, les 25 meilleures idées de la catégorie Robe rétro coupe années 50 par la modèle internationale Idda van, robes rockabilly, costume mariage homme années 50. La touche Suivant m’amène à nouveau aux 25 meilleures idées de la catégorie Robe rétro, puis, manteaux, blousons garçon, vêtements enfant 3-16 ans, les 85 meilleures images du tableau style sur… voir plus d’idées sur le thème Hippie Wikipedia, livre 100 ans LaurentNormand maison funéraire laurentnormand PDF, photographes d’Amérique du Nord classification thématique, les vêtements et chaussures de Montréal se vendent d’Halifax à Vancouver, Montréal économique…

Je revois nettement les deux robes dans la vieille malle, sous la jonchée annuelle des boules de naphtaline. Pas la jupe. J’ignore pourquoi. De la jupe, je ne vois d’abord que l’étiquette. Vancouver. Puis le tissu, net à le toucher : sa texture, l’imprimé, les carreaux et leurs couleurs et puis, viennent s’y agréger les paroles de la chanson de Véronique Samson Vancouver, 1976 et sa voix au vibrato si particulier.

Aller de ville en viille… je chante dans le poort de Vancouveer…et c’est difficiiile le choix d’une vie…

L’année de la chanson, j’ai dix-sept. Ton âge, précisément, lorsque tu apparais sur la troisième photo en noir et blanc, datée de 1939.

C’est sans doute cette année-là, à la fin de l’été 1976 que j’ai trouvé la jupe.

Dans la vieille maison. Au fond de la malle sous les deux robes.

Et que je l’ai portée.

fragment d’enquête n° [3]

Trois fois l’île de Montréal (la carte, la route et Google Maps).

Tu me dis « Montréal est une île, mais on ne le sent pas ; je voudrais voir toutes les rives ». Je suis d’accord, j’aime ce genre d’exploration minuscule.
Nous prenons la voiture, du pied de la montagne vers le boulevard Gouin qui longe la rivière des prairies sur 50 km. Nord-Ouest dit le GPS, alors que le plan de la ville donne l’impression de devoir se diriger vers le Nord. La carte de Montréal que nous avons dans la tête, à force de l’avoir vue dans toutes les stations de métro, ne met pas le Nord en haut. Liberté d’infographiste et format de papier ont décidé d’une rotation à 45°, et notre vision du monde est changée.

On nous avait prévenu, le boulevard Gouin est monotone et l’on ne voit presque jamais la rivière des prairies qui coule au fond des parcs des grandes propriétés, des zones commerciales et des zones d’habitation. Monotone n’est pas le mot juste, le boulevard Gouin est très long, mais il est loin d’être partout le même. D’autoroute urbaine à quatre voies, il passe à deux voies et devient vraiment campagnard, s’enfonce sous les arbres, traverse des villages, n’en finit pas, longe des parcs boisés, puis redevient si large et si fréquenté que nous ratons presque la bretelle pour le pont de l’île Bizard. Sur le pont à trois voies, nous voyons enfin la rivière des prairies, très large, au moins 100m de large, une vraie rivière. Il est déjà midi, nous pique-niquons dans le parc de l’île Bizard face au lac des deux montagnes, à l’embouchure de la rivières des mille-îles. De l’eau à perte de vue, des arbres, des chants d’oiseaux – des jaseurs boréaux gourmands de baies gelées -

Nous continuons vers le Sud géographique (plein Ouest sur la carte). Pour rejoindre Ste-Anne-de-Belle-Vue où nous arrivons par le boulevard des anciens combattants, on coupe à travers Dollards- des-Ormeaux et on suit la transcanadienne. Le chemin de Senneville qui longe le lac des deux montagnes aurait été tentant mais beaucoup plus long.

Des ponts, deux ponts ferroviaires, deux ponts d’autoroutes : le pont de l’A 20 au-dessus de nous et au loin le pont de la transcanadienne A 40 qui traverse le lac des deux montagnes, les écluses d’un ancien canal, un pêcheur dans la darse qui pêche tout seul sur la glace, un bord d’eau qui sent la cité balnéaire en hiver et le bout du monde, une des extrémités de l’île, les routes vers Ottawa, Toronto et les grands lacs ; il n’y a pas de doute, on est bien sur une île. Nous prenons un thé dans le seul café ouvert, loin des quais,bruyant, bondé et chaleureux.

Retour vers le centre-ville par le chemin du bord du lac (le lac St Louis cette fois), charmant avec ses résidences secondaires, ses marinas, ses clubs de canoë kayak et ses pistes cyclables ; on longe le campus agronomique de l’université Mc Gill, on est presque toujours au bord du St Laurent. On s’arrête à Pointe-Claire pour voir le coucher du soleil, du parking de la paroisse St Joachim, un des rares endroits où se garer au bord du fleuve. Au loin, on distingue en tout petit la montagne et les gratte-ciel du centre-ville, et au-dessus de nous les avions qui décollent ou atterrissent à l’aéroport international Pierre Elliot Trudeau.

La nuit est tombée, on suit toujours le chemin du bord de l’eau jusqu’au boulevard LaSalle ; quand on passe l’embouchure du canal Lachine, on se sent de retour en ville. Le parc des rapides, puis Verdun et bientôt le pont Victoria et le vieux port.

150 km parcourus, à peine la moitié du tour de l’île, il faudrait encore faire le tour du Nord et de l’Est. Il aurait suffi de regarder Google Maps pour vérifier que Montréal est une île. Pourtant cette expérience en vrai a produit quelque chose qui s’apparente au redressement d’une vision (comme le redressement de la carte), une appropriation, une incarnation (les lieux ont maintenant un goût, une ambiance, un silence ou des bruits particulier à chacun). Tu ne regrettes pas, mais tu vas sur Google Maps et j’y vais avec toi.

Vue d’en haut la charmante rive Sud n’est plus si accueillante ; des villas cossues avec parc et piscine privatisent toutes les plages. Pas un seul parc naturel, pas une seule institution à vocation plus ou moins collective, exclus des bords de l’île, privées à jamais des bords du St Laurent. Les terrasses, les pelouses bien tondues, les arbustes bien taillés, les pas japonais et toutes ces piscines aux formes les plus variées, les embarcadères, les abris à bateau, cachés aux regards des passants. Le long du boulevard Gouin, il y a sans doute plus de forêt, plus de parcs, mais en zoomant c’est le même mitage par les villas à piscine. Le chemin de Senneville est le lieu des grands domaines, sans doute autrefois agricoles et des grandes bâtisses qui n’ont rien de collectif ni de populaire. Reste-t-il des plages publiques sur l’île de Montréal ? Une autre vision de l’île et une désagréable sensation d’expulsion nous envahissent.

fragment d’enquête n° [4]

Un jour, je devais être moins pressé. J’ai pris le temps de lire ce qu’il y avait sur la plaque de rue, la rue partant à l’angle du bureau de poste, à Cahors. Je ne connaissais pas encore assez bien la ville pour savoir si c’était l’unique bureau de poste ou peut-être le bureau de poste principal, près de l’hôpital et de la Banque de France. La plaque paraissait ancienne, avec des taches de rouille et une graphie vieillotte. Il y avait une indication d’identité associé au nom de la rue. Pas besoin pour Jean-Jaurès et Anatole-France, noms des rues précédentes, dans mon itinéraire de marche habituel, en remontant de la gare vers le centre. Sur la plaque, juste après le nom, presque aussi gros, il était indiqué : inventeur du téléphone. Le nom : Charles Bourseul. Mais l’inventeur du téléphone, je savais bien que ce n’était pas lui !

fragment d’enquête n° [5]

6 mai 1975. Minuit.

Ce soir peu de monde, une quinzaine. Deux français, un d’Elne et l’autre du nord, je ne sais pas quelle ville.

Les premières lignes du journal d’un jeune homme inconnu que j’avais récupéré en débarrassant un atelier de peintre. C’était un cahier d’écolier, à la couverture marron, aux pages à grands carreaux. L’écriture était hésitante mais fiévreuse, indispensable même. Le temps était rythmé de mai à novembre, presque chaque soir avec minuit écris en gras. Avant ses premières phrases, il y avait une citation d’Yves Navarre extraite des Loukoums et du journal de Lucy : je suis seule avec mon porteplume, ce cahier blessé et mon aventure de détails, mon inventaire ordinaire. Une sorte de titre ou de mise en garde.

Je ne sais toujours pas si ce journal appartenait au peintre disparu ou à une de ses rencontres. Il avait dû être assez important pour l’avoir gardé. C’est ce que je m’étais dit. Il y avait autre chose que sa vie quotidienne et ses rencontres ou ses absences. Il y avait aussi l’Espagne, celle d’avant 75, celle de Franco et son père adolescent déporté sur la plage d’Argelès sur mer. À la lecture je m’étais senti, voyeur, indécent, non autorisé. Mais ce texte était abandonné et indirectement, il m’appartenait.

« Personne ne cherche à arriver nulle part, un acte sans but, sans effort, sans progrès » Une phrase d’Haruki Murakami dans la Fin des temps. Un déclencheur. Ce jeune homme n’était pas personnage, il était texte. Une nécessité d’aller à sa rencontre sur son lieu éphémère. Il y avait aussi le sous texte, la guerre d’Espagne et la Retirada. Il n’y a de directions que celles qui me surprennent. La plage d’Argelès sur mer, cette plage même où je me baignais chaque été. Aucun indice sous le soleil brûlant et les effluves de crème solaire. Rien ne restait de ces hommes parqués près de cette flotte salée. La trace je l’avais retrouvée au mémorial du camp de Rivesaltes, des fragments d’exil, des photos d’hommes et d’adolescents aux regards sombres et vagues à la fois, mais c’était les souvenirs du père.

Être où tout avait commencé. Le sable et le fleuve avaient nivelé, l’inquiétude et le désespoir de la défaite et de la fuite. Être où tout avait commencé. Deux autres lignes : Des fois je me demande pourquoi je suis venu à Rosas travailler comme serveur dans ce resto de merde. C’est vrai que je m’ennuyais à Perpignan. Je n’avais pas de nom. Un prénom double : Jean-Raymond et deux villes. Un état des lieux et pas d’état civil. Des éclats de la cité catalane. Un retour pour moi aussi mais avant 75. Quadriller la ville, reconnaître les endroits évoqués seulement dans les musées, mais ils servaient à ça aussi, l’illusion d’un continuum en oubliant Dali. Déambuler dans les rues, rue de l’Ange, rue des Augustins, place Rigaud, peut-être ici, peut-être là, ou encore ici ou encore là, tourner autour de la place de la Loge, interroger la statue de Maillol muette de nudité, le Castillet en perspective constante, une prison pour repère. Une maison en pierres de fleuve au fond d’une impasse, l’impasse de Thuès près du fleuve, la Têt. C’était sûrement le lieu. Les fantômes parlent. Il fallait me décider et ce serait là sans aucun doute, l’impasse et les pierres lui ressemblaient. « C’est vrai je m’ennuyais à Perpignan… »

Le car de Perpignan à Rosas n’existait plus, le train pour Figueras et le car de Figueras à Rosas avec sa musique dans le mp3, Mike Brant, Sylvie Vartan, Il était une fois, Otis Reding, James Brown, dépaysement assuré pour moi, exit le Velvet, les Clash, Bowie. Il parlait d’une pizzéria sur le port. Il y en avait cinq, le vieux mas sur les hauteurs qui lui servait de refuge, rasé et à la place un immeuble à touristes. La saison basse m’allait très bien. Un temps propice à la recherche. De restaurants en gargotes, j’avais fini par tomber dedans, et le mot était exact puisque je m’étais étalé à l’entrée. Les lacets défaits sont un piège. Le fils avait repris l’affaire des parents et avait un vague souvenir mais il était trop jeune. La salle était comme décrite, murs blanchis à la chaux, une dizaine de tables avec des nappes à carreaux rouges et jaunes, une photo d’Oran, un drapeau espagnol, les origines et le présent, un menu pour touristes, gambas, paëlla, saucisses grillées, un buffet d’entrées. A la fin du repas, il m’apporta une photo, d’un jeune homme à l’air timide, très brun, mince, les yeux clairs derrière de grandes lunettes. La photo en noir et blanc avait été prise lors d’un banquet qu’il avait servi. Il me laissa la photo en me demandant si j’étais de la famille. Je fis un signe de tête ambigüe, ému de cette rencontre au-delà du temps. Ma recherche s’est arrêtée là. Je sais seulement qu’il est parti à Paris quelque jours après la mort de Franco, comme s’il avait achevé ce que son père n’avait pas pu faire : voir la fin du dictateur.

Sa dernière phrase en majuscule. MA VIE EST AILLEURS.

fragment d’enquête n° [6]

Sur le wiktionnaire à la catégorie du bruit. Une voiture clapotis, cliquetis, tapage, sonnerie. Saisir une voiture qui cliquette ? Qui est qui ? Ou alors le clapotis le mot ? Oui mais romantique. Non, oui ? Faut-il que j’apprenne les mots du bruit par cœur ? J’aime par cœur. Je me méfie beaucoup du spontané, le pont aux ânes actuel. Par cœur, revenons. La voiture passe, je dis en mon esprit cliquetis, clapotis, grincement, sonnerie et j’arrête à un mot qui parle ? Non. Ou alors il serait dans un état de mon esprit plus proche de ma conscience d’où émergerait le bon mot naturellement ? Non. Glouglou, mettons. Apprenons par cœur glouglou et disons « cette voiture fait glouglou ». Peur que ce soit trop vite drôle. Sur le trottoir à ma gauche passent les voitures. Une passe, vroum. Une passe, beugrrmm. Et en voilà une autre, glouglou ? J’y reviens. Je prends une voiture, un poisson, n’importe quoi avec n’importe quoi : une voiture cliquette un poisson fait glouglou ; c’est fatigué. Concentrons-nous sur le tonique. Je me promènerais sur le trottoir. Si j’ai Alzheimer ou un mal d’estomac ? Surtout mal s’il fait froid, quelle est la météo ? Mais revenons ; « Bruits en français », avec « Onomatopées en français » et aussi « Lexique en français des cris d’animaux », j’aime : glurb, plouf, pschitt, bing, sont des onomatopées en français. Une voiture fait boum ! cela pourrait marcher. Je suis sur le trottoir, la voiture cliquette ; couinement ? craquement ? chuchotis ? Boum ! fracas ? Je me lance bien – à en saisir une photo ou presque, ou prexe. Prexe ? Une autre voiture mais trop tard, je ne suis pas concentré. Une autre voiture… raté. Une autre… rien, sec. Autre, le poisson ! Cette voiture a poissoné ! Je l’ai entendue faire « bgjhegneuq » comme un poisson ! Puis-je dire, puis-je écrire ça ? Une autre ! Photo ? Par ce froid, c’est pénible, mais comment faisait Monet ? Rien qu’à voir ses tableaux pris dans l’hiver j’ai froid pour lui. Il faisait ses tableaux dehors par tous les temps. Mon appareil photo fait des photos en un millième de seconde et j’ai froid pendant ce temps là, alors j’imagine avec terreur Monet qui y passait sa journée. Mais comment faisait-il ? Imaginons le voir le motif, désigner la couleur… C’est moi Monet. Je vois le motif, d’accord. Je trouve un mot ? Mon pinceau va vers une couleur sur la palette ? Ma main remue la pâte sur la palette ? Et mon regard a-t-il mémorisé la couleur vue ou est-ce que je connais ma palette intuitivement et je me concentre sur la réception de la couleur naturelle, comme un pianiste joue sans regarder son clavier ? Mais les photos prises à la va-vite sont sympas ; c’est vraiment une bonne idée de se saisir du bruit, de se déclencher sur du bruit. Mais peut-être trop de voitures, gros rythme, trop de brin d’herbes, c’est tonique. De la texture vient la caresse. Une voiture, une image, une vision, une sensation, un flash, une odeur, une action. Une autre, une autre… re-commençons. Et s’il faisait moins froid ? C’est en hiver que les sportifs gagnent les compétitions de l’été, je le sais. Mais comment faisait Monet ? Sans doute avait-il de bonnes chaussures et pas comme moi des chaussures chinoises achetées au secours catholique. Le secret d’un artiste est dans ses pieds. Chuchotis, cascade ou vacarme - et noter le mot bruit. Voitures s’ébrouent. Cherchons.

fragment d’enquête n° [7]

Il s’agit de chercher à savoir comment ça a commencé, mais il n’y a rien qui l’indique – c’est comme si ça avait toujours été là, et de fait, c’est ainsi que les choses se sont passées.

Tout cela était tu : jamais je n’en ai parlé avec mon père et puis j’avais, du temps de sa vie, des choses à faire – tu sais comment on est quand on a seize ou dix-huit ans on est sérieux mais seulement dans un compartiment, le seul qui nous occupe, on est là devant ce qu’on a à faire et plus rien d‘autre n’existe, le monde tourne, il va sur son erre et nous, sans ride, nos cheveux de soie et dans cette si charmante élasticité de la peau, douce notre peau neuve, nous allons, la vie devant nous…

Dans la marge du cahier, « Fev ». Au 28 : Reçu visite de Tonton Elie à Boolsheim
La calligraphie du T majuscule a quelque chose de semblable à l’endroit où j’ai appris à écrire les lettres majuscules, sans qu’elles soient d’imprimerie.
L’orthographe du nom du village est différente. Cette histoire est reprise par l’employé aux écritures (©Martine Sonnet) dans le onzième épisode du carnet, et ici, dans cette histoire, c’est de lui dont il s’agit (nous l’appelions aussi « tonton Elie ») ; elle a lieu quand, en 45, mon père a vingt-deux ans, et lui quarante-sept.

(Il me semble me souvenir que je ne voulais pas poser de photographie de ce cahier – trente juin deux mille quatorze, j’avais alors fait quelques démarches auprès de ce musée nouvellement ouvert, celui de l’immigration installé à la porte Dorée, au-dessus de l’aquarium : il y était organisé une galerie dite des dons, où j’avais eu l’ambition de déposer ce cahier – j’ai une photo de lui. On m’avait répondu (après d’insistantes demandes qui ne m’étonnèrent pas) que la personne en charge de cette galerie ne travaillait plus au musée, mais qu’elle allait être remplacée (quand ? c’était et c’est toute la question, sans doute) qu’on m’en avertirait – j’attends toujours – non je n’attends plus – il y a un moment que je n’y suis pas retourné, il y a une exposition sur le Roms je crois qui va ouvrir ou qui a ouvert, ces temps-ci – d’ailleurs je ne crois plus vouloir le confier, à présent, je vais finir par m’y retrouver mais les enquêtes, comme on sait (c’est aussi mon métier, c’est le même mot et c’est le même dispositif) ne débouchent jamais que ce sur ou vers quoi on veut qu’elles aboutissent : le reste ne nous intéresse pas (pas ici, cependant). Il y a cette phrase dans « Dora Bruder » – au vrai, elles sont deux - : « Mais je suis patient. Je peux attendre des heures sous la pluie ».)

A Noël, dans les années d’enfance, on recevait de la part de cet oncle une boite de bois, vingt-cinq sur quinze, quelque chose comme ça, épaisse de sept ou huit, qui contenait des dattes farcies (à la pâte d’amande, soit verte, soit blanche, soit rose) - du temps de L. (d’un des frères de ma mère qui vivait à Genève, soixante et un deux trois, parvenait des boites de chocolat, trente-cinq sur vingt sur cinq, des petits morceaux aux papiers individuels comme on sert parfois pour accompagner les cafés de nos jours). On ne tient pas exactement la ligne, mais les choses vont comme elles vont.

On cherche, c’est certain : voilà donc deux hommes qui se rencontrent à plus de deux mille kilomètres au nord de chez eux – ils vivaient dans la même ville – c’est l’hiver, dans l’est de la France, la deuxième guerre mondiale n’est pas encore finie, mais c’est presque fait (Overlord a huit mois ; il y a un mois, le 27 janvier, l’armée russe a libéré le camp de Birkenau et le trente avril prochain, dans son bunke, l’ordure mettra un terme à ses jours maudits). Mais ces deux hommes : le père de l’un est le frère de l’autre et l’un d’eux est le mien. Il fait froid. Un peu plus d’un an auparavant, ce père, ce frère (mon grand-père) a été sans doute trahi, arrêté, envoyé et emprisonné puis relâché en France, sous contrôle judiciaire probablement, puis capturé à nouveau lors d’une rafle à Aubervilliers, puis Drancy déporté puis mort à Auschwitz - sais-je seulement s’il y est arrivé vivant ? a-t-il succombé dans le wagon plombé ? sais-je seulement ? – il dispose d’un numéro - douze sept cent quarante-cinq : d’où vient-il, ce numéro ?-, d’une profession – avocat – d’une date de naissance - le seize septembre quatre-vingt-onze – le convoi porte aussi un numéro, soixante-sept et une date, le trois février quarante-quatre – c’est une recherche qui a lieu grâce à l’Internet, je ne me serais jamais déplacé pour chercher ce type d’information, et pourtant j’y fus, à ce mémorial, je crois que je tiens quelque part la photo du nom de ce grand-père inscrit sur le mur – mais l’un sait-il quelque chose et l’apprend-t-il à l’autre ce jour-là ?

On dispose d’autres pistes sur ce cahier, deux voyages à Sélestat pour voir un certain capitaine, les onze et vingt-quatre du même mois, (il s’agit d’un samedi pour le vingt-quatre, d’un dimanche pour le onze), on lit difficilement son nom - mais des pistes de quoi, au juste ? Cette visite non écrite à Ange à Dambach…
Cette rencontre, avec cet oncle, peut-être. Je me disais qu’il s’agissait de la proximité de Mulhouse, (je ne sais pas exactement comment j’en suis parvenu à cette ville, certainement par la recherche des photos des lieux) c’est une ville que je connais (j’en connais un certain nombre), deux semaines ou plus, je ne me souviens plus, d’enquêtes de la ligne qui va de Strasbourg à Mulhouse (via Colmar et Sélestat, oui), deux ou trois allers retours par jour, dans les années quatre-vingts… Mais en fait, non, c’est plus au nord.

Je dérive mais j’ai d’autres pistes : cet oncle a écrit un livre sur la situation politique de son pays, je le recherche sans encore l’avoir trouvé (on trouvera en ligne un compte-rendu daté de 1977, dû à un maître de conférence en histoire contemporaine, à l’université de Limoges – en 1990 – qui donne de nombreux détails) ; j’ai joint la maison d’édition, très gentiment son directeur a recherché si, en bibliothèque, il en trouverait un exemplaire mais non. Cet oncle a par ailleurs une fille, je ne sais pas exactement, qui dispose certainement d’un exemplaire de son livre (j’imagine) (sa femme est décédée et puis les gens de cette part de ma famille, je les connais mal, et peu, et difficilement, tout cela pour quoi, au juste ? je me le demande…). La réticence s’estompe-t-elle ? Je ne crois pas. Dans les semaines qui viennent, la vraie raison de cette recherche (si elle existe) sera disponible – moi, je ne sais pas aujourd’hui ce qu’il en est. Comme au numéro trois de cet exercice, à présent, je n’attends plus, je vaque, j’échafaude, je corrige. Autre chose, mais c’est là.

fragment d’enquête n° [8]

Pour une raison qui m’est propre, j’établissais une liste des écrivains morts noyés. Ne soyez pas aussi surpris, comme je l’étais, qu’une telle liste soit déjà compilée. L’existence et ses faits ne sont qu’un ensemble d’informations qui peuvent être rassemblées, croisées, corrélées. Après Paul Celan, mais précédant Osamu Dazai et Virginia Wolf, je suis tombé sur le nom de Misao Fujimura. Je l’ai laissé filer avant d’y revenir. J’y suis encore. Car on ne trouve rien sur lui, ou si peu. Le point de départ d’une recherche n’est plus une bibliothèque silencieuse, ni non plus l’ambiance caverneuse et labyrinthique des locaux d’une administration quelconque. Davantage sa table de cuisine ou son lit, son bureau, le vacarme d’un café pour les plus romantiques, la terrasse pour les frimeurs. C’est à l’une de celles-ci que j’ai commencé à creuser, mon café fumant dans les gaz d’échappement des bus de ville. L’encyclopédie Wikipédia avait une page courte, pour ne pas dire succincte, sur le poète mort, noyé, à l’âge extrême de seize ans. C’était en 1903. Sur la droite, juxtaposée au texte lu rapidement, le portrait en noir et blanc du jeune Misao. En uniforme d’étudiant m’a-t-il semblé, noir ou bleu nuit, au col montant droit, d’apparence rigide. Il portait aussi une casquette qui aurait pu être celle d’un commandant de marine, ornée d’un motif en forme de diadème surplombant une visière courte et tombante sur son front. Les yeux en amandes et le nez court, j’ai entrevu une légère protubérance de sa mâchoire inférieure. Son visage était franc, pur comme le geste d’une mort volontaire, d’un bond dans l’eau qui faisait de vous un martyre. Son masque était celui du suicidé qu’il était. Donc impénétrable. Il s’est jeté dans les eaux, dont j’ignore mais devine qu’elles sont froides, des chutes Kegon. Nouvelle fenêtre ouvrant une carte du parc régional de Nikkô dans la préfecture de Tochigi. J’ai vite appris qu’elles s’élevaient à 97 m de haut, que leur source était la rivière Daiya et qu’elles avaient été « découvertes », chose étrange par ailleurs, par un moine bouddhiste en 782. Puis, tout de suite, je naviguais entre des photographies du lieu, en été, en automne ou plongé dans un printemps lumineux. Je me souviens les avoir trouvées belles, ces chutes, fines et élégantes, taillant la roche grise sur les flancs d’une forêt. Une majorité de touristes, sur les images disponibles, souriait au photographe devant la rambarde de sécurité, tournant le dos aux chutes elles-mêmes. Le danger dans ces photos se présentait sous la forme de protections métalliques contre les chutes de pierres que les photographes maladroits incluaient dans leur cadre. À part cela, le site était aménagé aujourd’hui pour être visité sans autre risque que celui des embruns vaporisés sur les cirés. Elles ont longtemps eu mauvaise réputation, théâtre majestueux du suicide d’amants éperdus et de jeunes désespérés. Depuis, on y vient pour son romantisme. Deux observatoires ont été construits, le premier sur le promontoire dominant d’où l’eau s’écoule et se déverse. Le second en bas où elle s’écrase dans un bassin modeste entre les arbres. J’essayais de me souvenir à quoi elles avaient dû ressembler il y avait plus d’un siècle. Quelle devait être l’atmosphère du matin, ou du soir, puisque j’ignorais ce détail (et que j’ignore encore), de l’instant où il s’était jeté dans l’eau ? D’ailleurs, les touristes aujourd’hui piétinent-ils l’exact site duquel il a visualisé le vide et l’eau tombant sans crainte avant de bondir après elles. J’en ai eu le vertige, bien que ce fut improbable. L’article de l’encyclopédie libre sur laquelle je suis ensuite revenu retranscrivait son poème d’adieu, célèbre, qu’il avait gravé sur un arbre juste avant la gloire. Là aussi une photo en illustration. On y découvrait un tronc blanc écorché magnifiquement. Un glacis avait été creusé pour accueillir comme une offrande le texte. Celui-ci était sobrement taillé de haut en bas et de droite à gauche. Les caractères en noir contrastaient avec la blancheur poudreuse du tronc, mais s’amalgamaient parfaitement avec les aspérités sombres de l’arbre. Le texte se fondait naturellement en lui. Je me demandais comment il avait bien pu inscrire ses mots aussi clairement, quel outil avait-il bien pu utiliser ? L’avait-il préparé ? Comment avait-il choisi l’arbre qui serait le support de sa légende ? Évidemment, aucun de ces détails n’était révélé. Y avait-il d’ailleurs une seule personne, à l’exception de Misao Fujimura lui-même, qui avait connaissance de tout ceci ? Ce poème, en voici une traduction, légèrement différente de celle retranscrite sur la page de l’encyclopédie Wikipédia, que j’ai trouvée après quelques recherches, et à laquelle je suis plus sensible :

Que les cieux sont immenses,
Que le passé est lointain !
Avec mon frêle corps de cinq pieds, je cherche à comprendre les immensités, Et comment la philosophie d’Horatio peut avoir une quelconque valeur ?
La vérité de toute chose ne me laisse qu’un unique message…
Nul ne peut comprendre
Embrassant ce sentiment, je me décide pour le doute et enfin la mort
Déjà je me dresse sur les rochers, nulle angoisse ne m’étreint,
Pour la première fois je sais, que mon désespoir va croissant avec mon optimisme.

Un encart de quelques lignes prévenait qu’il y avait deux interprétations possibles. La première était « généralement associée à Hamlet » et la deuxième était décrite par un philologue dans un livre publié en l’an 2000 (sa théorie était que Misao Fujimura critiquait l’épicurisme du philosophe romain Horace). Il semblait donc que son histoire n’était pas morte, que le fil continuait doucement d’être déroulé par d’autres. Le problème avais-je pensé, était que ces autres étaient sûrement japonais. Je mesurais déjà la faible portée de mon travail de recherche en français, ou en anglais, qui se limitait à des lambeaux d’information ici ou là traduite brièvement, pour le geste. Je ne pouvais que gratter là où j’aurais aimé forer. D’autant qu’on apprenait enfin que non seulement l’histoire de Misao Fujimura n’était pas morte, mais qu’une légende avait jailli de sa gloire, pour la ternir ou l’amplifier, selon le point de vue. Car le jeune poète n’aurait pas péri dans les eaux, il se serait caché puis aurait fui sur un bateau pour se retrouver finalement en France. Il aurait écrit un livre, le Hammonki paru en 1907 et qui n’existerait qu’en trois exemplaires, dont le dernier avait été vendu aux enchères en 2005 pour 12 000 euros. Tout en bas de la page, peu de liens. Mes recherches ne m’ont ensuite conduit que vers des résumés identiques qui reprenaient ces mêmes sources. Les seules étapes possibles pour continuer, pour avancer, approfondir, sont claires. Il faut que j’apprenne le japonais, sonde cette langue et ce qu’elle recouvre. Pour s’échapper de son île, il faut au naufragé construire un bateau. S’il n’y a pas assez d’arbres, il lui faut développer une pépinière qui nécessitera des années avant de lui donner du bois. Je sais ce qu’il me faut, de la patience.

fragment d’enquête n° [9]

Leurs deux visages se croisent dans mes souvenirs : un poète et une actrice de cinéma, la beauté écrite et la beauté filmée.

Je ne sais plus s’ils ont réellement existé puisqu’ils ont disparu depuis que je les ai rencontrés, à peu près dans le même quartier de Paris, il y a sans doute des siècles et des siècles.

Ils ont pourtant laissé des traces, pas besoin de loupe ou de relevé d’empreintes : la mémoire imprime comme selon la méthode Bertillon (pas celui des crèmes glacées pour touristes).

Parfois, je les revois : ce n’est ni un livre, ni un film, juste des mots et des images qui s’évadent quand le temps est à l’amour, à l’ancienne, à l’oubli devenant vérité par l’entremise d’un palimpseste inattendu.

Sa librairie s’appelait « Le Pont traversé », elle se tenait au 16 de la rue Saint-Séverin, Paris, 5ème. Je l’avais souvent aperçue, c’était bien après Mai 68, et un beau jour j’entrais dans cet espace dont les murs étaient comme entièrement fabriqués en papier.

Je savais qu’il s’agissait de Marcel Béalu, je possédais le « Poètes d’aujourd’hui » n°133 qui lui avait été consacré en 1965 aux éditions Pierre Seghers, ce format presque carré à la couverture bleu pâle avec son portrait en noir et blanc, l’air un peu mécontent. J’avais lu plusieurs livres de lui, dont « L’Araignée d’eau » (qui devint un film de Jean-Daniel Verhaeghe en 1971), et j’aimais ce mélange de réel et de fantastique, cette ondulation poétique comme lorsqu’un galet lancé rebondit à plusieurs reprises sur la surface d’une eau dormante.

Marcel Béalu m’impressionna par son regard clair, j’osais lui exprimer mon admiration et lui parler de son « œuvre » que j’aimais puis je me faufilais entre les rayons de sa caverne mystérieuse.

Ce poète devant moi était-il réel ? Pourquoi devait-il jouer au libraire au lieu d’écrire ? J’avais l’impression de me trouver dans une séquence surréaliste (il fut un lointain cousin du groupe mais tenait surtout à son indépendance individuelle), face à un doux monolithe qui disparaîtrait peut-être bientôt dans la forêt profonde ou dans un trou aquatique.

L’enseigne de sa librairie – qui déménagea par la suite, en 1971, pour occuper une ancienne boucherie dans le 6ème arrondissement, au 62 rue de Vaugirard – m’avait fait penser à une remarque célèbre d’André Breton, figurant dans « Les Vases communicants » (Gallimard, 1955, page 52), faisant allusion au film muet « Nosferatu le vampire », de Murnau (1922) : « la phrase que je n’ai jamais pu, sans un mélange de joie et de terreur, voir apparaître sur l’écran : « Quand il fut de l’autre côté du pont, les fantômes vinrent à sa rencontre. ».

Or « Le Pont traversé » renvoyait au titre d’un livre de Jean Paulhan écrit en 1921. Mais qu’importait ? J’avais acheté à Marcel Béalu lui-même son livre « Le Bien rêver », carré comme un pavé mais vraiment plus léger, je l’avais glissé dans mon sac comme une arme intellectuelle.

Le livre qu’a consacré Jean-Jacques Khim à Marcel Béalu s’ouvre par cet envoi : « Agnès Béalu, vous êtes encore une petite fille. Demain, vous appartiendrez à l’adolescence, qui forme le meilleur public des « Poètes d’aujourd’hui ». C’est pour la jeune fille que vous serez et tous vos amis de cet âge que j’écris cette étude sur un poète qui est votre père. J.-J. K. »

Je savais, quand j’ai parlé avec Marcel Béalu, que Max Jacob avait manifesté pour lui une grande amitié : celui-ci mourut le 5 mars 1944 à Drancy, et le poète-libraire le 19 juin 1993 à Paris. Les cercles des années troublées s’étaient rejoints de manière concentrique.

Or, c’est dans le même périmètre du Quartier latin que je devais me retrouver face à face avec l’actrice Monica Vitti, à peu près à la même époque. J’avais connu l’animateur d’un ciné-club à Besançon qui allait souvent à Paris et qui m’avait dit un jour qu’il me ferait rencontrer une personnalité célèbre du cinéma (il organisait des soirées de projection de films axées sur des réalisateurs).

Les petites rues près du pont Saint-Michel n’étaient pas encore devenues un circuit obligé des touristes hésitant devant les pizzerias italiennes ou les restaurants grecs. Elles gardaient un air « sorbonnard » décontracté, parcourues par des bandes d’étudiants plus attirés par les cinémas que par les gargotes qui commençaient à se multiplier.

Je ne me souviens plus du nom du cinéphile : en tout cas, il s’appelait Philippe et ce soir nous avions rendez-vous avec Monica Vitti, il voulait lui décrire son projet et la faire venir à Besançon pour qu’elle présente quelques-uns de ses films en quelques mots.

Quand elle apparut, j’eus l’impression que j’étais devenu metteur en scène : elle marchait devant moi, elle me souriait, ses cheveux bougeaient, ses lèvres aussi, ses yeux en amande exploraient le « set » dont j’étais comme le régisseur. L’ami Philippe fit les présentations, nous commençâmes à dîner. Il déroulait son projet, elle l’écoutait, elle acquiesçait avec cet accent italien charmant qu’elle modulait de sa bouche pulpeuse.

Je ne disais pas grand-chose : l’histoire défilait comme si j’étais légèrement en retrait, devant un moniteur, je regardais l’actrice comme une image et non comme une vraie personne. Cette ambiguïté, sans doute due à ma timidité lors de cette rencontre impromptue, dressait une sorte d’écran transparent, une paroi de verre qui m’empêchait de marquer plus visiblement ma joie d’être devant le personnage même de « L’Éclipse » (1962) ou du « Désert rouge » (1964), ces films si beaux et complexes d’Antonioni.

À la fin du repas, nous nous embrassâmes, je sentis les effluves du parfum de la belle Monica mais il ne m’était pas destiné. Nous nous séparâmes, je ne devais plus jamais la revoir. Le 4 mai 1988, j’appris par « Le Monde » (qui n’existait alors que sous forme papier) une nouvelle incroyable : elle était donnée pour morte – mais c’était une erreur. Comme si l’auteur de ce scénario macabre avait oublié de jeter à la corbeille une fantaisie de très mauvais goût.

Je repense souvent à cette grande actrice dont les films se dressent comme des stèles le long de notre civilisation artistique. Par jeu ou par inconscience, je rapproche alors Monica Vitti de Marcel Béalu : la poétique de l’une – son mystère en arrière-plan sur l’écran – joue avec les images de l’autre – son goût du fantastique capté par les mots écrits puis imprimés.

Dans mon souvenir, ils forment toujours un couple improbable et donc véritable, deux rencontres qui se sont télescopées mais demeurent sans que je puisse magnifier plutôt l’une que l’autre, deux hasards où les dés auraient joué chacun leur partie, il s’en serait d’ailleurs fallu de peu pour qu’ils tombent du mauvais côté.

Alors, sur le feutre vert du plateau en métal, ils avaient roulé inéluctablement vers deux moments d’un bonheur fugitif mais gravé à jamais.

fragment d’enquête n° [10]

Tant et tant de choses à comprendre en ce monde, sans illusion m’y essaie, du moins pour ce qui n’est pas écume projetée vers nos yeux et nos âmes pour nous détourner du grave, cherchant documents sans grande méthode, cherchant raison en moi, parce que, avec succès ou non, c’est tâche digne d’humain. Oui mais il y a aussi, personnel, ce qui s’est déposé dans ma mémoire, qui est entré comme un tesson de mosaïque pour former ce qui se tapit sous les discours ou petites phrases, et, parce que sais que j’ai trop, en mon adolescence - sourdement malheureuse comme il se doit - rêvé ma vie, c’est cette petite histoire qui s’est incrustée comme une vérité, et dont je ne sais ce qui est fait réel et ce qui est résonance, vérité mienne : les marins rejetés sur une plage au Conquet ou à côté, et qu’un petit camarade m’avait emmené voir en cachette, qui m’est venue à l’esprit, pour une recherche, sans me risquer aux grands évènements, au risque de détruire ce souvenir qui n’appartient qu’à moi...

Trouver ce qu’il contient de vérité. Partir de cela, solide, je crois : c’était un bateau de Molène, et voilà qu’immanquablement, par ce seul nom, je retrouve le sortilège – alors lui donner corps avec le peu dont je dispose, qui se réduit à mon ordinateur et internet, puisque ne connais plus personne là-bas - j’ai même oublié les noms de mes camarades, il y a juste l’école des soeurs que je crois retrouver sur google-maps, mais on n’en voit que les murs extérieurs et pas la grande cour en terre battue (je découvre que Le Conquet est maintenant une ville de vacances typique avec peintures blanches, volets bleus, boutiques d’accastillage et crêperies... ce ne devait pas être à ce point dans les années d’après guerre, passent dans mon souvenir une majorité de granit gris, nos sarraux et sabots de cuir, et des femmes en noir avec des petites coiffes plates) et du médecin certainement mort depuis longtemps dont la dernière fille était mon amie, puisque, aussi, je ne peux plus interroger la génération précédente, et que c’est une des rares périodes pour lesquelles nous n’avons pas de lettres puisque nos parents étaient réunis.

Un tour sur le premier site qui s’affiche, de vagues notions d’histoire de l’île, des propositions de logement, de distraction, je suis loin du but, et puis je suis sûre qu’en ce temps là, dans mon enfance, la vie y était plus rude et les visiteurs plus rares.

Wikipedia est une mine, j’y trouve des notions, l’histoire, les ressources de l’île, des îles de l’archipel... arrivent les goémoniers, je redresse la tête, et revois le goémon entre les plantations du potager de la maison du Conquet – mais bien sûr ce n’est pas pour cela qu’avait lieu la récolte du varech dans les îles de l’archipel mais pour les usines, et là, pour la fin du 19ème siècle et le début du suivant, je retrouve la description de la très dure vie qu’y menaient les gens, on disait je m’en souviens que c’était des sauvages, enfin certains disaient, parce que Le Conquet c’était la terre, mais pas bien loin... et que devaient être parents – mais ce n’est toujours pas cela, simplement je m’installe pour un temps dans l’idée de la mer d’Iroise, de ses légendes, beautés et cruautés, et je vais voir ce que je trouve sur YouTube, en évitant les plaisirs touristiques : des anciens, des gens de mon âge qui discutent... je passe... une tempête avec une voix bien de là qui s’écrie à chaque choc des vagues contre la jetée...

De retour sur Wikipedia, à propos du goémon, les cendres de la terre, pour fertiliser – j’apprends – faites avec de la terre brûlée avec des goémons et puis les usines à soude dont une à Béniguet, et je reconnais le nom. Est-ce qu’un des deux corps était de Béniguet, ou bien mon ami ? Il semble qu’à Béniguet maintenant on n’y peut plus marcher, encore moins y vivre ou travailler, il faut se contenter des plages, l’île est un sanctuaire... mais il y avait encore des cultures jusqu’en 1953 dit sa page Wikipedia, ça colle, sans me donner de lien précis avec mon naufrage... peut-être le nom reste-t-il dans ma mémoire associé à Molène simplement parce que c’est une des plus grandes îles secondaires et la plus proche du Conquet... je renonce, je décide que ça n’a pas d’importance, mais j’ai bien aimé ma courte visite imaginaire.

Retour au Wiklipedia de Molène, je m’attarde sur les belles descriptions de la vie ancienne dans les îles, de la grande misère aussi de ceux qui s’accrochaient, dont le souvenir était encore frais de mon temps, passons... je trouve une liste de naufrages, nombreux autrefois, devenus plus rares, un seul en juillet 1950 mais c’est une pinasse de Douardenez qui avait heurté le récif du Grand Pourceau, entre Le Conquet et Molène, j’aurais transformé ? Me semblait pourtant qu’ils étaient des îles, les marins. Je perds (avec plaisir) le reste de la journée à cliquer, avec ou sans succès (les succès étant généralement sans rapport avec l’époque, ni souvent avec les bateaux) sur tous les liens figurant dans les notes et références.

Lendemain, avant de poursuivre, situer l’année dans le brouillard de mon enfance. Pour cela je pense à chercher les traces de l’école des pupilles de la Marine, puisque c’est là qu’était mon père... J’apprends qu’elle était revenue en Bretagne, à Bertheaume, je trouve des forums tenus par des anciens, généralement semble-t-il des officiers mariniers en retraite, et puis des plus jeunes, qui s’intéressent à la vie d’avant leur temps, puisque l’école a quitté Bertheaume en 1950 (là je m’étonne) pour rejoindre celle des mousses à Loctudy. Ce n’est pas possible, mon père ne pouvait être à Loctudy et nous au Conquet... d’ailleurs je vois les photos des baraques et je me souviens de l’arbre de Noël (pas le jouet que je voulais mais un lit de poupée) – je trouve des photos, les adolescents et préadolescents, un officier, deux ou trois maîtres avec leurs galons en biais et un ou deux civils, je scrute les visages, mon père n’est sur aucune des trois (pour trois compagnies) en 1949 – pour 1950 les photos, de Loctudy, datent de la rentrée scolaire à la fin de l’année, nous étions alors revenus à Toulon - et puis je remarque, pour d’autres années, un plus grand nombre de compagnies, et des photos un peu plus variées, les cuisinières avec le commandant, et, pour 48, l’état-major... il a dû y en avoir une en 49 sur laquelle figurait mon père. D’ailleurs le plus jeune de mes frères est né en mai 1949, et il marchait plus ou moins quand sommes partis. Donc cela se situe pendant l’année scolaire 1949-1950 et les vacances qui ont suivi... je quitte les forums d’anciens avec un petit regret.

Je reviens à « qui voit Molène voit sa peine » et au Mathieu-Bihen et je crois que j’ai trouvé sur quoi s’est tissée la petite histoire que peu à peu, j’ai tissée, me suis racontée ; je n’ai pas vu les corps, mais c’est sans doute de là, et de la vantardise de mon petit camarade me proposant de me guider vers la salle où ils attendaient, qu’est née ma longue fascination pour la mort – finalement, de toute ma vie la seule vraie rencontre avec un cadavre sera mon long compagnonnage, ma communion, avec mon père, seule dans la chambre où il reposait aux petites heures du lendemain de sa mort – mais, sans doute plus ou moins sans autorisation, j’ai vu, sur le port, l’épave du Mathieu-Bihen tirée au sec et, s’il était de Douardenez, les langoustiers qui sont venus à la rescousse et ont tenté de le renflouer étaient de Molène et du Conquet.

Avec l’âge j’ai appris à discipliner mon imagination...

fragment d’enquête n° [11]

Le 20 juillet 2013 à Conflans Saint-Honorine quelques jours avant son 70ème anniversaire, ma mère est morte d’une crise cardiaque. On a retrouvé dans l’armoire à côté du lit, deux sacs de sport et un tire-bouchon. Autant le dire, elle buvait sec. Il y avait aussi dans le tiroir du petit bureau une lettre inachevée datée du 15 juillet dans laquelle elle se plaignait.

A 4h du matin, le médecin appelé par la maison de retraite où elle séjournait depuis un mois a constaté le décès. Les gendarmes sont venus le lendemain matin comme c’est l’usage dans ce genre d’établissement et l’existence de cette lettre a justifié un bref interrogatoire. La thèse du suicide a été vite abandonnée. Le cœur usé par l’abus d’alcool, de cigarettes et de médicaments avait flanché. Le nez de ma mère, un peu pointu, était légèrement bleuté. Cyanosé, je ne connaissais pas ce mot mais j’ai tout de suite pigé.

Il n’y pas de mystère dans la mort de ma mère. L’énigme se situe avant dans l’errance des trois dernières années de sa vie jusqu’à cette mort dans une ville où elle n’avait jamais vécu. Pour la levée du corps, mon frère et moi avons pris le train depuis Saint Lazare jusqu’à sa dernière demeure. Le trajet m’était inconnu. Pendant trois ans, quand je disais « je vais voir ma mère » je devais faire un effort pour me rappeler où elle se trouvait et surtout faire des recherches d’itinéraire pour m’y rendre.

cour de Petites Ecuries, Paris 10e

rue d’Hauteville, Paris 10e

rue d’Avron, Paris 20e

avenue Maréchal Joffre, Meulan-en-Yvelines

rue Balard, Paris 15e

rue du Faubourg-Saint-Denis, Paris 10e

rue du Gué, la Rochelle

rue Lassus, Paris 19e

rue Arnoult Crapotte, Conflans-Sainte-Honorine

Il me semble que je devrais m’atteler à repérer les lieux où elle a séjourné, vérifier le temps qu’elle y est restée, deviner les raisons qui l’ont fait déguerpir et aussi interroger les gens qui l’ont côtoyée : ses voisins de chambrée, le personnel des hôpitaux, les employées des résidences médicalisées, des hôtels ou des maisons de repos.

Une chose est sûre : ma mère m’aura bien baladée.

fragment d’enquête n° [12]

Écrit les quelques notes suivantes, après avoir regardé les trois premiers épisodes de la série Trepalium :

« Je peine parfois à différencier certains visages (mais peut-être est ce voulu dans ce film Trepalium.) Une société qui ne tient que par la terreur du licenciement. La peur de la flânerie et du jeu. L’incompréhension.

Est-ce de la schizophrénie ou bien simplement le reflet de la vérité, à savoir que nous ne sommes pas faits entiers mais balançons selon des directions souvent opposées ? Je me suis quelquefois trouvée lâche, ou incapable de prendre des décisions, de savoir ce que je devais penser.

Dans ce film, il y a un topos du double, les deux personnages féminins, l’active et la solidaire imposée, Sol et Monroe ? Le fils et la jeune fille, les miroirs aveugles d’un côté, sans teint. La denrée rare : l’eau, l’or blanc, liquide. »

Je crois que je suis contaminée par l’anglais.

J’ai arrêté assez vite pour faire une recherche sur le mot télescopage, j’ai remarqué qu’il était souvent lié à une question de temps.

Le mot courage. C’est étrange, rien que l’évocation de ce mot me fait peur. Il y a quelque chose de stupide. C’est comme si ce mot me lançait un défi. Je suis parfois comme un adolescent immature. Motivé par ses poussées d’adrénaline.

J’ai téléchargé le logiciel Trope, logiciel d’analyse de texte. J’ai remarqué que dans mon texte le mot aide revenait souvent. J’ai ensuite téléchargé les 3 livres des Essais de Montaigne et je suis en train de faire une liste d’occurrences des mots aide ou aider dans son texte.

J’ai donc relevé un certain nombre de citations où je voyais les mots aide, ayde, secourir. Mais je suis peu satisfaite de ce que j’ai trouvé. Je choisis le dernier où Montaigne dit qu’il préfère la santé à la gloire. Il dit que la santé est un plaisir solide, charnu et moelleux et que s’il se méfie des drogues des médecins ce n’est pas par pure opiniâtreté et plaisir de discuter, un plaisir imaginaire, spirituel et aéré.

Moi, j’aime son style, il me plait, il est imaginatif et très descriptif.

Je vais divaguer à partir du mot « définition ». La première chose à laquelle je pense est la façon courante utilisée aujourd’hui pour chercher la définition d’un mot : une recherche Google, parfois avec la mention « define : ». Le but est de donner le sens d’un mot.

On définit ici aussi les courbes qui enserrent la forme d’une chose ou d’une personne, par exemple lorsqu’on dessine au crayon. On définit les limites de quelque chose. Ce faisant, on les décrète, on les décide. Les cartes du monde ne sont pas seulement une représentation des montagnes, des plans d’eau, des terres, mais aussi une délimitation des frontières des pays. Une appropriation du monde par les humains.

Peut-on définir sa propre personnalité ? Une question remplie de doutes. Encore faudrait-il qu’elle soit finie. Peut-on définir ce qui n’est pas stable ou fini ? Une personnalité n’est-elle pas en constante évolution ?

Je m’apprête à fermer mon cahier quand je vois un petit éphémère s’y dresser. Il a surgi, les lignes brillantes, sur deux pattes, et semble m’apostropher en un cri muet d’horreur pour que je ne l’écrase pas.

Lorsque j’étudiais, je tournais autour, je ne travaillais pas toujours exactement ce qu’il fallait travailler mais je cherchais des sources parallèles, d’autres témoignages, je travaillais par la bande en quelque sorte. Je ne suis pas sûre que j’arrivais vraiment à trouver le cœur du sujet. J’ai réussi à satisfaire mes profs, partiellement du moins.

Je travaille par petits bouts, mais de façon assez constante. Laura Kasischke propose de convoquer un fantôme pour l’interroger.

fragment d’enquête n° [13]

Se décider à boucler un recueil de nouvelles, même si... Passer à autre chose. Une envie d’écrire court, voire même très court. Se sentir confortée dans son nouveau choix dès l’écriture des premiers fragments. Et patatras ! Une singulière proposition fait remonter à la surface le projet abandonné, et avec lui un arrière goût d’échec, un goût amer d’inachevé. Impossible de poursuivre l’écriture en court. Perturbante situation. Pour en sortir, il n’y a guère qu’une solution : rouvrir le chantier, reprendre le projet relégué, se replonger dedans.
L’écriture de la nouvelle s’étant refusée jusqu’à présent, pas d’hésitation : faire table rase.

Ne pas même tenter de relire les quelques débuts ratés, vite abandonnés. Tirer un trait définitif sur toutes ces pistes culs de sacs. Faudrait-il jeter aussi à la poubelle l’épais dossier constitué, sans relire la documentation accumulée ? Sans doute pas. Préférer le garder sous le coude, différer la relecture. Ne pas revoir non plus les deux documentaires. Laisser faire la mémoire. Il est indispensable de se laver le regard. Seul un regard neuf trouvera le bon angle d’attaque.

Il serait sans doute pertinent de lire maintenant les deux livres, refuser de le faire à leur sortie pour ne pas être influencée était une bêtise, l’intention de départ étant différente, le résultat final se devait de l’être aussi, assurément. Penser à les commander.

Rencontrer les deux auteures. Prendre contact par écrit d’abord. Envoyer une lettre à leurs éditeurs respectifs, dans laquelle je rappellerais à chacune notre brève rencontre et nos échanges lors de leur passage, en septembre dernier, au Festival du Livre du Grand Besançon. C’était si étrange et si extraordinaire à la fois de rencontrer ces deux femmes dans la même journée, chacune ayant écrit un livre à partir d’un fait divers, et c’était ces deux faits divers là que je voulais réunir dans une nouvelle, la coïncidence m’a fait fantasmer, j’y ai vu un signe, bon, inutile de s’attarder là dessus, passons...

Peut-être se souviendront-elles que je leur ai exposé ma démarche, j’ai même osé dire à V. S. que j’avais reconnu l’affaire qu’elle ne voulait pas nommer dans son livre, ce n’était d’ailleurs pas un vrai secret, si j’avais lu la presse et sa biographie avant de me rendre à la causerie, je l’aurais vu écrit partout le nom de la gamine. J’ai confié aussi à V.S que grâce à elle, j’avais enfin trouvé le bon angle pour démarrer. Il faudrait que je lui dise que, finalement, c’était encore une fausse piste, que j’avais abandonné le projet mais qu’il refaisait surface. Faire attention, il ne s’agit pas de raconter ma vie.

Veiller plutôt à trouver les bons mots afin de recueillir des informations, si possible de première main. L.W.D m’a dit avoir pris connaissance du dossier d’instruction de M. grâce à un ami. Je pourrais lui demander de me faire rencontrer son ami, humm oserais-je aller jusque là ?

Mieux vaut prévoir d’autres stratégies.

Pour détenir des informations de première main personne n’est mieux placé qu’un protagoniste.

Je devrais par conséquent aller voir M. dans sa prison, l’obtention d’un droit de visite me semble toutefois bien improbable, je n’ai pas la carrure d’Emmanuel Carrère, et d’ailleurs la vie de M. n’est pas l’objet de ma nouvelle, je n’ai pas l’intention de dupliquer L’Adversaire.

Il serait plus judicieux de rencontrer les parents de M., mais à quel titre ? Je pourrais leur dire simplement mon intention de relier entre elles deux tragédies sans liens apparents... ah, parents ! Justement il est là mon fil, la relation parents-enfants, une relation humaine bien particulière...

Dans les deux faits divers, le lien qui unit les uns aux autres et les autres aux uns déraille jusqu’au point de non retour, mais de manière inversée, ça m’a frappée, au point de vouloir partir de là pour écrire une nouvelle.

Pourquoi accepteraient-ils les parents de M. de recevoir l’inconnue que je suis ? Ils doivent en avoir marre des curieux qui les voient, eux et leur fils, comme des bêtes de foire. Ils ont droit à la paix.

Il y a bien aussi les frères et sœurs de la petite M. Je me verrais mal aller questionner des gosses, réveiller leur cauchemar, ce serait parfaitement obscène, aucune fiction ne devrait avoir à payer un si lourd tribut pour être mise en mots. Choisir une autre approche.

Avocats, experts, journalistes, gendarmes, tous finissent aux premières loges dans ce genre d’affaires. Revoir les documentaires, relever des noms. Faire parler ceux là même qui arrachent habituellement les confidences, les aveux, voilà qui ne manquerait de sel ... mais non décidément, je n’ai pas les qualités (ou les travers) qu’il faudrait pour enquêter, farfouiller, traquer, harceler les gens.

Enterrer définitivement ce projet hors de ma portée, voilà la solution. M’y tenir. Et me remettre à ma fenêtre sur court.

Mais j’y pense, c’est en allant sur le lieu du drame que l’idée est venue à L.W.D de faire de la forêt un personnage à part entière de son livre.

Faire cette ultime tentative pour ne pas avoir à regretter.

Bloquer une date dès à présent, cet été, ce serait bien, faire un itinéraire, louer une voiture, réserver les chambres d’hôtel... j’aurais dû commencer par là.

Écrire c’est partir en voyage...

fragment d’enquête n° [14]

J’ai retourné les tiroirs à la recherche de ta voix, retrouvé des dizaines de cassettes, des dizaines d’entretiens. Tu n’y étais pas. BMC, les lettres sonnent, je les entends encore. Pourquoi ce souvenir ?

Dans une boîte rigide jaune pâle, un fouillis de photos. Elles sont là par centaines. Leur format – 7,5 cm x 10 cm – et leur forme dentelée disent leur date : années 50. C’est B. qui m’a remis la boîte. Je suis dépositaire d’une partie de ton passé.

Au verso, “14 juillet 1950 à Taza”. Ton écriture, ta main. Le médaillon rond imprimé à l’encre bleu marine précise “Atelier artisanal photographique, 4e RTM. En avant avec joie.” Au recto, tu marches en tête d’un régiment de tirailleurs marocains, à l’habit pareil au tien, mais à la ceinture large et au turban, ils tiennent le licol de jeunes chevaux. Ton regard a croisé l’objectif, c’est le regard de ta mère, ton visage n’a jamais été aussi maigre sous ton képi clair. Tu as vingt-quatre ans. Tu as déjà souffert.

Une autre boîte, tes lettres en vrac, pliées dans des enveloppes bleues. Distance mentale. Ouvrir. Dans le désordre d’abord.

A Montsoult, une après-midi de février, tu avais consenti à répondre à quelques-unes de mes questions. C’est là que je t’avais enregistré. Tu parlais clair. BMC. Je me souviens de ces initiales, de cet acronyme. Vingt ans ont passé. Ce matin dans la fraîcheur matinale de la maison, j’ignore ce que je cherche vraiment. Assise au sol, je m’entoure de ce que j’ai déjà rassemblé : trois boîtes en carton noir avec les papiers les plus récents conservés dans ton bureau ; la petite caisse haute en mélaminé jaune pâle ne conserve plus que les photos non classées, inclassables ; plusieurs enveloppes au format A5 et A3 où j’ai rassemblé des photos par thèmes ; un biographème ; tes états de service.

Tes états de service : mon fil rouge. J’y reviens toujours. Je classe lettres et photos au mieux de ce que me raconte la double page dactylographiée, je questionne autour de moi les deux femmes qui aujourd’hui peuvent encore me répondre.

Cette autre photo, je ne l’ai pas choisie, j’ai pris celle qui venait au bout des doigts dans l’enveloppe kraft intitulée « Armée : portraits ». C’est un autre monde qui dort dans la boîte noire sur l’étagère de mon bureau. Je t’ai cherché sur la photo. Tu n’y étais pas. Tu étais derrière l’objectif. J’ai vu avec tes yeux.

Ça se passe dans un pré. L’herbe haute s’est inclinée sous le poids de ceux qui l’ont foulée. Au premier plan, un homme à plat ventre, torse nu, en caleçon. Puis un homme blond à lunettes s’adresse à une jolie jeune femme allongée, légèrement relevée sur ses coudes. Elle entrouvre la bouche, des cheveux châtain dégringolent sur ses épaules, elle dévoile des bras fins. A l’arrière-plan, deux hommes discutent, l’un porte un ballon sous le bras. A droite de la jeune femme, assez proche d’elle, couchée sur une couverture, une femme légèrement vêtue s’est assoupie. Plus loin, assise dans l’herbe, une autre leur tourne le dos.

J’ai perdu la cassette, celle où tu parlais du BMC, je t’avais demandé « c’est-à-dire ? », tu avais répondu « bordel militaire de campagne », en pinçant légèrement les lèvres avec dans le regard la fausse évidence de ta réponse.

fragment d’enquête n° [15]

La neige dure comme de la poussière lui érafle la cornée tandis qu’il plisse les yeux pour apercevoir l’autre rive où un empilement de conteneurs semble bruler sous la lumière orangée des lampes à sodium. Une péniche silencieuse fend l’eau pâteuse et glisse en direction des ports du Nord tandis que la chaussée du pont suspendu au-dessus de sa tête vibre sous le chaos des poids lourds qui enjambent une frontière devenue obsolète. L’hôtel a été reconstruit, presque à l’identique, comme la pharmacie qui a changé de façade et de propriétaire, la pancarte qui l’indique pend encore comme une peau morte. Il fait tourner dans sa tête la phrase de Johny Cash, « Je porte le noir pour les pauvres et ceux qui se font tabasser… et pour les prisonniers qui ont purgé leur peine depuis longtemps. ». Dans le hall, le gérant, accroché au comptoir, flotte entre deux eaux, comme toute cette zone qui croupi entre les marais silencieux et les complexes pharmaceutiques.

Arrivé dans sa chambre, il fouille dans sa poche et en éparpille le contenu sur la tablette au milieu des emballages de biscuits vides, des sachets de thés déjà passés et d’un carnet taché. Il repousse du plat de la main, une carte de presse à son effigie, un vieux joint écrasé, une boite d’allumette et une clé USB ronde en métal brossé. Il la connecte à l’ordinateur et s’immerge comme tous les jours dans ces fichiers qui lui racontent une histoire à laquelle il reste obstinément étranger. Il venait de se faire courser par les vigiles de l’usine devant laquelle il planquait pour tenter de faire des photos de poissons crevés et se prenait pour un journaliste d’investigation, les jambes molles et une sueur glacée lui coulant sur les épaules, quand il a remarqué le blouson matelassé enfoui dans un bac en ciment qui n’abritait plus rien que des canettes et des étuis de préservatif. Pas de papiers, d’étiquettes, juste la clé USB qui roule à ses pieds quand il secoue la veste noire. Et depuis, Il fait défiler les mêmes images. Il a laissé tomber la pollution du fleuve et fait tourner en boucle le film de la petite troupe vêtue de noir qui a enfilé le visage planqué derrière un foulard et qui remonte la tête de la manifestation. Au fur et à mesure qu’elle grossit, l’avenue se métamorphose en une zone opaque. Les yeux du pouvoir qui l’observe avec ses caméras et ses guetteurs bardés de téléobjectifs, perchés sur le remblai, deviennent aveugles sauf à leur chute inéluctable. Des combats d’une violence inouïe se déroulent avec des corps à corps qui ont quelque chose de moyenâgeux. L’hôtel s’embrase. Les chambres bon marché pour voyageurs de commerce fatigués, putes polonaises ramassées sur les rives du canal et routiers ne pouvant plus trafiquer les compteurs, parfois tous entassés les uns dans les autres ou sur les autres, tout ça se met à cramer, comme si ces quelques cloisons bon marché jetées là à la va-vite incarnaient le nouvel ordre économique honni. Puis c’est le tour de la pharmacie, le personnel est jeté dehors, les vitres explosent avec la chaleur. Le temps d’un interminable plan séquence, avec parfois des mouvements désordonnés de la caméra du téléphone, parfois aussi le bruit de la respiration haletante mais jamais on n’entend sa voix. Juste une mèche blonde et un regard très clair se reflètent une seule fois dans un miroir sur le comptoir de la pharmacie, à côté d’un grand bocal de bonbons. Un plan aussi sur une paire de Doc Martens, petite pointure, du 37 surement pas plus. Pendant ce temps, il écoute de la musique, beaucoup de baroque, du Bach, les fugues, la chaconne, les Goldberg, Scarlatti au clavecin, Haydn… Une discothèque de lecteur de Diapason plutôt que d’enragé foutant le feu à la planète. Mais juste à ce moment, à l’écran, la main gantée balance un direct en pleine face de la pharmacienne en train de brailler qu’elle n’en à rien à foutre de la réunion des Chefs d’Etat. Les cartilages éclatent, le sang jaillit avec de la morve et il l’entend distinctement marmonner des excuses, incongrues, malgré le brouhaha. Des répertoires bourrés de photos, des oiseaux, beaucoup d’oiseaux, des gens de dos sur une plage qui se tiennent par la main ; toujours les mêmes, trop jeunes pour être les parents et trop vieux pour des potes. Enfin, c’est ce qu’il se dit. Un billet de 2ème classe en TGV à imprimer, aller-simple pour Düsseldorf, et une convocation à la visite médicale annuelle de l’Université de Strasbourg. Les noms ne correspondent pas et malgré ses contacts le nom n’apparaît pas dans le fichier des inscriptions. Des liens morts vers des articles ou des sites dont beaucoup ont cessé leur vie éphémère sur le net ou ont déménagé sans laisser de trace. Un fatras mélangeant revues pointues de philo, jurisprudence sur les libertés publiques en Allemagne, ornithologie et recettes de cocktail. Et il revient toujours au portrait du groupe. La photo prise sur le trottoir devant un bar, enseigne en allemand, une gamine qui sourit tout à fait à droite presque en dehors du cadre, une bouteille de bière à la main, des Docs au pieds, le regard très clair et un drôle de sourire, un peu mélancolique. L’air de ne pas être à sa place, de se sentir terriblement seule malgré le mec qui a passé son bras autour de son épaule. Le fichier date de moins d’une semaine avant la manifestation.

Presque le profil d’une étudiante malencontreusement perdue de vue. Et puis la liste des fréquences et des emplacements des forces de l’ordre déployées en ville ce jour-là, renforts compris, dans un fichier noyé au cœur d’un répertoire de textes sur les oiseaux migrateurs. Il s’agit de trouver les espaces vides, les trous entre les mailles, pas d’investir un espace public. Aucun des organisateurs de la manifestation qu’elle a côtoyés ce jour-là ne la connait ou ne veut la connaître. Elle rend caduque toute assignation, juste un blouson et des bouts de vie interchangeables dont elle n’a plus besoin et à partir desquels il s’évertue à reconstruire sa propre vie à lui qui se corrode sous l’effet du poison distillé par le fleuve.

fragment d’enquête n° [16]

Ce plat cassé, je l’avais toujours vu dans ton placard - avec la vaisselle des jours de fête. L’autre moitié, tu l’aurais donnée à ton frère jumeau lorsqu’il s’était marié, en 1948. On y devinait, sur le pourtour, le dessin d’un serpent marron avec des traces vertes sur les écailles. Il manquait la tête et la queue. Ton frère est mort quelques mois après toi, en 1981.

L’antiquaire du Passage Saint Michel a réajusté ses lunettes pour examiner la photo de l’assiette que je lui montrais sur le petit écran de mon téléphone. Hochement de tête. Au dos de l’assiette, le nom d’une ville ? Une date ? Jamais vu un tel dessin sur une assiette. Sur des vases oui, la tête d’un serpent qui se mordait la queue. Mais sur une assiette ? Qu’imaginer sur la partie manquante ? Il faudrait revenir avec le morceau restant pour identifier le type de faïence. L’antiquaire a attrapé, sur une pile de livres, un catalogue dont il a tourné les pages avec délicatesse de ses doigts fins pour me montrer les images et lire le descriptif, en appuyant certains mots comme preuve - assiette en faïence de Lyon, circulaire, au centre, un petit bouquet de fleurs et en bordure de larges guirlandes de fleurs, intercalées de fleurettes, bleu et jaune - assiette en faïence à forme octogonale, décorée avec un bassin feuillagé et un oiseau fantastique, un unijambiste jouant de la mandoline et un porte-drapeau chevauchant un animal fantastique - assiette en faïence, au centre un berger et trois chèvres près d’un rocher feuillagé, avec un village boisé en arrière-plan. Quoiqu’il en soit, sur une photo de téléphone, il manquait l’essentiel : la matière.

Le terrain vague au bout de la rue du Mouzon n’existe plus. D’ailleurs la rue a été rebaptisée rue du Gal De Gaulle. Aucune trace des vaches qui passaient devant la maison du numéro 1, tous les matins vers 10 heures - même le dimanche- suivies d’un homme et de son chien. Je vois encore l’homme tapoter de son bâton les pattes de la dernière vache avec son « allez ma belle, allez ! » - intonation traînante et ascendante sur la dernière syllabe-. Un peu plus loin au bord du Gers, à la place du camping et de ses tentes, de gros blocs en béton quadrillés de fenêtres d’où pend du linge de couleur. La maison du 1 – devenue 5- n’est plus blanche mais jaune, et les dahlias que tu arrosais le soir ne poussent plus - le goudron pèse sur la terre en une lourde couverture noire. Je m’arrête, j’ai le morceau d’assiette dans mon sac. Ce n’est plus Gramond sous la sonnette du portail mais Maylin. La fenêtre de la cuisine est ouverte. Une tête brune, frisée, est penchée au dessus d’une casserole fumante. Une main attrape un couvercle. Plus personne derrière la fenêtre. Cliquetis des assiettes déposées sur une table probablement en bois. J’avais vu une seule photo de vos réunions annuelles. Dans cette maison-même peut-être ? Y portiez-vous, chaque fois, votre moitié d’assiette pour la recomposer au centre de la table ? Tu aimais les fêtes, les grands repas et surtout rester longtemps à discuter, le repas fini, devant les assiettes vides et les verres toujours pleins. L’inondation de juillet 1977 avait emporté l’album dans son torrent de boue. Je ne sonne pas. La maison du 32 restera muette.

fragment d’enquête n° [17]

Je suis installée à la bibliothèque de Guillestre, devant moi une pile de livres : je cherche des renseignements sur les inondations qui ont ravagé la vallée de Ceillac en 1957. Je feuillette un bouquin et je tombe en arrêt sur une photographie en noir et blanc. Un couple de paysans dans un champ, entre eux une brouette, un sac de pommes de terre, une pioche. L’indication : « Recueillement dans les champs pendant que sonne l’Angélus. Page 32. »

C’est l’Angélus de Millet dans les Hautes-Alpes ! Sacrément intrigant ! Je devine le nom du photographe : J. Favier.

De mon portable, j’appelle ma voisine, Yvette, ceillaquine d’origine, une vieille famille, les Imbert. Non, elle ne peut rien me dire, Favier est mort depuis longtemps. Oui, c’était un homme important dans la vallée. Non, pas la peine de nous voir, elle ne sait pas, elle a oublié.

J’en oublie les inondations du Cristillan et du Melèzet ; je pianote sur internet à la recherche du dénommé Favier. Je trouve des passages du livre que j’ai en main : Cent ans à Ceillac.

Je regarde avec attention la photo, prise dans les années 30. Quelque chose coince : ces paysans aux champs sont impeccables, la femme en costume traditionnel, bonnet à la ruche noire noué sous le menton, croix d’argent sur la poitrine, jupe longue brillante et l’homme porte un gilet sur une chemise blanche, un pantalon bien repassé, des souliers plutôt légers. Il tient un chapeau de paille légère blanche entre ses mains, il s’y agrippe ! Tous deux sont abîmés en prières mais pas salis par la terre et le maniement de la pioche ! L’ambiance est sombre, la campagne grise, seule tâche de lumière, celle du chapeau.

Direction Ceillac, à une vingtaine de kilomètres de la maison. Les gorges du Guil, la route en lacets raides le long du Cristillan, la vallée qui s’ouvre soudain, comme suspendue. L’église Sainte-Cécile entourée par son cimetière. La neige est bien présente encore, les croix de bois flottent dans un océan blanc ; de ci, de là, je note un Favier, Julie, Claude, Joseph et puis Jean Favier, celui que je cherche. Je dégage la neige et apparaît une inscription toute simple : il est mort en 1996, âgé de 87 ans. Moi aussi, je prends quelques photos ! Il fait si froid que je décide d’arrêter là ma quête.

Près du poêle, je reprends le livre : il est illustré par de nombreux clichés, avec une loupe je reconnais le nom de Favier sur plusieurs. La quatrième de couverture signale que Jean Favier a fixé sur la pellicule pendant plus de 60 ans tous les acteurs et tous les faits de la vie locale de la vallée.

Ceillac à nouveau. Je repère sur les façades de la rue principale des photos agrandies du livre, Favier est reconnu ici. A l’office du tourisme, une jeune femme me conseille de me rendre au bar Le Pied Jaune, qui est tenu par un Favier. Un thé et une crêpe plus tard, je peux discuter avec le propriétaire, Sylvain Favier, c’est un petit neveu. Il me conduit au premier étage où sont exposées des clichés de son oncle. Il en est très fier. Je lui demande pourquoi ne pas avoir édité un catalogue de ces photos. Pas question, me dit-il, de faire commerce d’un héritage familial. Il doit interrompre notre conversation, des touristes pressés passent commande à grand bruit.

Il neige, il pleut, il vente. J’attends une éclaircie pour remonter à Ceillac. Sylvain Favier me reçoit amicalement et m’offre un café. Je lui montre le livre, la photo qui m’intrigue et qui ne se trouve pas parmi les clichés encadrés. Il éclate de rire. Bravo, dit-il, mais oui, c’est une blague dont on parle souvent dans la famille. Au sortir d’un repas de fête trop arrosé, Favier a monté cette mise en scène. Nous rions. Le canular marche encore puisque la photo est placée dans le livre au chapitre La vie religieuse, avec celles des calvaires, chapelles, églises, processions de la vallée. L’Angélus rythmait jadis la vie quotidienne des habitants.

Sur ses conseils, je m’arrête à l’épicerie proche, également tenue par un Favier. Je discute avec trois femmes : non, non, elles pensent que la photo montre bien la réalité de ces années-là, les gens alors étaient pieux, il était mal vu de ne pas pratiquer. La plus jeune cependant hésite. L’idée d’une blague l’amuse ; dans la famille on dit que Jean Favier était un joyeux compagnon.

Google encore : L’Angélus... Je tapote, je butine, et apparaît dans toute son étrangeté Le mythe tragique de l’Angélus de Dali, et un commentaire sur l’interprétation par Dali de la posture du couple. L’homme essaie de cacher son état d’érection… par la position honteuse et compromettante de son chapeau. La pose de la femme est identifiée à la très libre perforation de la mante religieuse, allusion à l’habitude de l’insecte de dévorer le mâle après la copulation

La mante religieuse, bon, je ne sais qu’en penser ! Mais j’adore cette petite phrase : la position honteuse et compromettante de son chapeau. Oui, c’est bien ça qui se joue dans la photographie de Favier. Bravo, Favier. Dans quel musée, dans les années 30, as-tu traîné, tes godillots de montagnard pour tomber en arrêt devant l’Angélus de Millet et t’amuser à le faire revivre, sévère et érotique tout à la fois, dans les Hautes-Alpes ?

fragment d’enquête n° [18]

Vendredi 23 mars à Trèbes dans l’Aude, attentat terroriste avec prise d’otage dans un super U de quartier, le gendarme Arnaud Beltram s’est volontairement substitué à l’otage, il était environ 11h, autour de 14h grièvement blessé il est transporté à l’hôpital, il mourra dans la nuit. Le terroriste Radouane Lakdim est tué par les forces de l’ordre.

Le lendemain samedi, avide, j’écoute dans l’émission C dans l’air la mise en parallèle des deux parcours, celui exceptionnel du gendarme allant jusqu’à donner sa vie pour en sauver une autre, tombé en héro, sens du service hors du commun, amour de sa patrie ; banalité, médiocrité de celui du terroriste, le journaliste d’un quotidien présent sur le plateau dit à son propos « toujours le même profil, on est lassés de ça, impression de toujours répéter la même chose, pas vraiment d’intérêt pour nous, pas vraiment quelque chose à raconter, impression de vivre la même histoire , mêmes voisins qui disent que c’était un gentil garçon, quartier difficile, grande fragilité psychologique, limitation psychique, prise de produit, passage par la prison lieu de radicalisation… »

Banalité d’un parcours de terroriste.

Parcours exceptionnel d’un gendarme.

Deux enfants d’une même époque, deux fils d’une même France, deux frères, nés dans des milieux différents, des parcours opposés. A cet instant ils me sont apparus comme le recto – verso d’une même humanité.

Il y eu ce frisson qui parcourt tout le corps, compassion ? crainte ?... il y a eu une tristesse insondable, des images s’entrechoquaient, ravivaient l’imaginaire traversé de voix, lectures, échos lointains et proches, plus étrange il y a eu ce sentiment, se frayant dans le for intérieur, de soulagement « je l’ai échappé belle » non pas à l’attentat terroriste mais à tous ces « il s’en est fallu de peu » au regard des lignes de faille pour certaines toujours visibles. Le fil des basculements m’a semblé bien ténu.

Ça remuait pas mal, J’ai laissé venir, j’ai noté :

Pourquoi Caïn a-t-il tué Abel ? Il me fallait de toute urgence retrouver le livre « Caïn » de José Saramago, je me suis dirigée vers la bibliothèque espérant ne pas l’avoir déplacé lors d’une urgence précédente, soulagement, il était à sa place dans le rayon de littérature portugaise. Je l’ai ouvert, lu la phrase en exergue, je n’en n’avais plus le souvenir : « c’est par la foi qu’Abel offrit à Dieu un sacrifice plus excellent que celui de Caïn ; c’est par elle qu’il fut déclaré juste, Dieu approuvant ses offrandes ; et c’est par elle qu’il parle encore, quoique mort. Hébreux, 11,4. Livre des absurdités. » C’est comme si quelque chose se répétait à l’infini dans les tragédies humaines depuis la nuit des temps. Vertige.

J’ai relu les paroles de la chanson de Maxime Le Forestier On ne choisit pas ses parents, on ne choisit pas sa famille, je me suis dit qu’on ne choisissait pas non plus un quartier difficile. Des scènes du film La vie est un long fleuve tranquille ont surgit. Et si… on ne saura jamais.

J’ai pensé à l’expo Être en suspens actuellement au Bal, à la phrase en exergue de sa présentation « Ce qui est perdu, c’est l’intervalle qui aurait du se former entre cet homme et ses semblables. Hannah Arendt. »

Vendredi 23 mars un jour comme un autre. Grisaille humide de ces jours qui n’ont de printemps que le nom, les préoccupations bien banales, aller au yoga ou pas, ne pas oublier le rendez-vous chez l’orthoptiste, la radio allumée sur France inter, l’écoute fluctuante d’une pièce à l’autre… Ce même matin le terroriste accompagnait sa petite sœur à l’école. Le gendarme prenait son poste en pensant peut-être à son mariage prochain.

Attraper, suivre chacun de ces fils mot après mot est une alternative, j’allais dire opportunité, objet d’enquête, quête.

fragment d’enquête n° [19]

Le moment où je pense tenir de quoi faire une histoire, ou un court récit, tient dans les quelques secondes qui transforment un instant banal en expérience mémorable.

Par exemple :

Je suis en train de donner un cours, tout se passe comme d’habitude, les élèves sont intéressés, ils participent, ils font les exercices et je me rends compte que je suis en retard. Alors j’abrège les exercices, j’accélère le rythme de ma voix en espérant que les élèves comprennent et se mettent à prendre des notes plus rapidement, et surtout à ne pas m’interrompre. Bien sûr, à ce moment-là, il y en a toujours un et toujours le même, qui ne comprend pas et pose des questions. Des bonnes questions en plus. Des questions pertinentes. Des questions qui aident à coup sûr le reste de la classe, cependant, elles ne m’aident pas moi. Moi je dois finir la leçon, sinon j’ai le prof qui me supervise qui va me tomber dessus et va me demander de faire une auto évaluation et de lui expliquer avec un PowerPoint comment j’ai pris du retard.

Alors, voilà habituellement je me dis bon tant pis, je ne finirais pas à l’heure et je prends le temps de répondre à la question. Seulement ce jour-là, j’ai comme un éclair de génie, j’ai la parade parfaite qui me vient à l’esprit. Je le saisis, comme un judoka avec un compliment : « wow super question ! » et le fait basculer gentiment à terre avec : « mais comme d’habitude tu es trop en avance sur le cours ! Laisse-moi finir de dicter la leçon et tu y trouveras la réponse à ta question. » Je le vois qui rougit entre fierté de poser des questions intelligentes et légère déception de se faire éconduire. Moi-même je me sens rougir d’avoir eu une telle audace. Puis, je sens que la chaleur s’éternise sur mon visage. Elle ne passe pas, elle reste comme s’il y avait autre chose à en déduire, car la parade que je viens de sortir à l’élève, je réalise que je l’ai déjà entendue quelque part, et les sentiments contraires sur le visage de l’élève je peux les lire aussi facilement parce qu’en réalité je les ai vécus dans ma chair, maintes et maintes fois. Cette phrase je la connais bien parce qu’on me la dite et redite pendant toute ma scolarité.

Alors voilà je peux écrire quelque chose parce que je viens d’apprendre quelque chose : non pas comment gérer mon temps de classe (je n’y arrive toujours pas) mais plutôt que l’image que je me suis faite de ma scolarité toute entière est une fiction. Je pensais avoir été un élément moteur de la classe, j’étais un boulet.

Cependant, ce petit bout de chemin ne m’a amené qu’au point de départ de l’histoire. D’ici s’enracine un embranchement de possibilités que j’élaguerai ou non selon les choix que je prendrai : est-ce que l’histoire suivra fidèlement ce qu’il s’est passé ou bien utiliserai-je seulement le sentiment que j’ai ressenti ? est-ce que le narrateur sera omniscient ou pas ? l’histoire sera tragique ou comique ou les deux ? Pris dans l’enchevêtrement de ces ramifications, il se peut que je perde la racine de vue et je me demanderai s’il y a vraiment une histoire dans ce qui m’a donné envie d’écrire. Alors je couperai la branche sur laquelle je suis assis et en ferai une nouvelle mouture.

fragment d’enquête n° [20]

Ulysse. C’est écrit sur la pierre. 1919 — Ulysse — « Mort pour la France. » — Tous les 11 novembre, c’est lui qui boucle l’appel des morts. Ulysse, Poilu de 14-18 mort en 19 de ses blessures. Son nom m’échappe.

Ulysse. Je ne vois que lui. Ce n’est pourtant pas à lui que j’ai d’abord pensé. Mais à Barthes, pour une communication à Lisbonne (la notion de Seuil) dans laquelle je veux croire que : « La marche qui doit solidifier notre chemin vers le récit va devenir ce récit lui-même ». Oui, ça aussi ça doit marcher quand le récit relève de la lecture critique, non ? Et n’est-ce pas le principe même de la recherche ? D’autant que les plans ou les programmes, moi… j’en suis plutôt au lieu intenable de Véronique : « Passer à autre chose. Une envie d’écrire court, voire même très court. Se sentir confortée dans son nouveau choix dès l’écriture des premiers fragments. Et patatras ! » Et puis, comment aurait-on dit la ville ? Avec le Centre ville centre vide de Tokyo, dans L’Empire des signes ? Ou avec ce camion qui a percuté Barthes, rue des Écoles à Paris, et dont je ne parlerai pas ? Ou mon propre voyage là-bas, qui n’aura peut-être pas lieu ?

En fait, l’appel, ça continue. Je ne sais pas pourquoi mais, quel que soit l’armistice commémoré, on énonce systématiquement les morts des deux guerres. Est-ce vraiment faire honneur aux combattants que de les associer à des guerres qu’ils n’ont pas faites ? Comment fait-on ailleurs ? Dans les grandes villes ? Nous, on est là, une, deux, trois ou quatre poignées (ça dépend des années). On écoute. Le mot du maire. Sa main qui fait trembler son papier. Le mot du ministre. L’ancien combattant qui butte à tous les mots. L’appel des morts — tous les noms inscrits sur le marbre. La Marseillaise du chœur d’enfants improvisé avec l’aide du maître d’école. Et ce fichu lecteur qui saute, et qui ne voudra plus rien entendre à la fin.

Son nom ne me revient toujours pas. Et le site de recherche des Poilus fait lui aussi des siennes. Rien à faire. J’ai beau désactiver mes bloqueurs de pubs et de scripts, le site Mémoire des hommes ne répond pas.

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Réessayer.

J’irai voir demain, sur le monument.

« 1919 Roy Ulysse — Mort pour la France. » — Parmi les autres noms, Roy est plutôt exotique. Rien à voir avec ces noms qui ne manquent pas de rayonner de la présence de ceux qui, ici et là autour de moi, ne sachant plus quel lien de parenté s’est perdu bien avant la guerre de 70, portent le même nom, jusque dans les rangs des enfants. Ou, à l’inverse, s’ils ne le portent pas, savent ce qu’ils leur doivent. Rien de ces noms qui font, encore (mais pour combien de temps ?), l’identité ou la mémoire d’un village tant on finit par les lire aussi, à un moment ou à un autre, dans le cimetière, sur la liste électorale, dans le Bulletin municipal ou la boîte aux lettres du voisin. Roy, à côté, Ulysse, Poilu de 14-18 mort en 19 de ses blessures (à l’étranger je crois). Plutôt romanesque, non ? (Comme Bossuet et Rousseau ou, d’une autre manière, Bellamy et Ferchaud ; mais Ulysse…)

Pour le centenaire de la Première guerre mondiale, les enfants de l’école ont effectué des recherches sur les Poilus du monument. Un combattant par enfant. Chacun a écrit un petit texte qu’il a lu lors de la cérémonie à l’appel du personnage — car c’est bien de cela qu’il s’agit au départ pour un enfant, non ? — dont il avait la tranchée de vie entre les mains. Qui était responsable d’Ulysse ? Qu’a-t-il, ou elle, dit ? Qu’a-t-il, elle, écrit ? Et sûrement dessiné ? Quelles couleurs pour son personnage ?

En tapant « 1919 "Roy Ulysse" » sur le moteur de recherche, je finis par retrouver cette fiche, dans la Base de recoupements 1914-1918 d’un site de généalogie (FranceGenWeb).

Nom : ROY

Prénoms : Ulysse

Origine : 79 Chérign ? (Né le 18/1/1894)

Grade : Soldat

Affectation : 3°A Sarrail 2°CA Gérard 4°DI Guillaumat 91e R.I.

Informations : Tué à l’ennemi

Date : 16/01/1915

Lieu :
> Four-de-Paris
>>> Vienne-le-Château
>>>> Marne

Référence n° : A-384975
Sources :
CAULÉ Patrick
bdic.fr/index.php - Historique du 91° R.I. et memoiredeshommes.sga

Malheureusement, cet Ulysse-là n’est pas le mien. Et c’est celui qui reviendra encore, dans une fiche plus longue, plus complète, avec de nouvelles rubriques en couleur concernant l’Identification (gris clair), les Informations militaires et Résistance (beige), la Naissance (rose pâle), le Décès (jaune ivoire), le Jugement (vide ; vert d’eau), la Transcription (??? ; bleu turquoise), l’Inhumation (bleu ciel), d’Autres informations (bleu lavande), et les Sources des modifications (gris clair). On trouve aussi d’autres Roy Ulysse. Un Roy Ulysse Aimable par exemple, 1818-1849, cultivateur également. Et un Roy Ulysse, auteur (je crois) en 2002 des Lignées de Gilles Vigneault et des Lignées de Bernard Landry, dans la revue L’Ancêtre.

Nouvelle recherche sur la Toile. Avec la même entrée mais sur un autre moteur. Rien en première page. Mais dans la seconde, deux pages d’un Bulletin municipal du village, signées du maire du village de l’époque, feu M. Publie, pour le 90e anniversaire de l’armistice du 11 novembre. On retrouve les vingt noms du monument aux morts, classés dans l’ordre chronologique de décès, chacun avec son petit article de vie (et de mort). Feu M. Publie explique d’abord ainsi sa démarche :

Une fois de plus, la liste des vingt jeunes hommes de notre commune dont les vies ont été sacrifiées pour défendre notre sol pendant la guerre 1914-1918, a été lue le jour du 11 novembre.

Quelques jours avant, deux jeunes filles de notre commune, élèves de 3ème au collège Léopold Dussaigne de Jonzac et chargées par leur professeur d’histoire de mener une enquête sur les Monuments aux Morts de nos communes sont venues me rencontrer à ce sujet.
Je leur ai fait partager mes connaissances sur le monument lui-même et sa construction, connaissances matérielles et administratives bien minces hélas… C’est alors que j’ai pensé qu’il serait intéressant de rechercher, de ressentir et de faire partager les réalités cachées sous chacun des noms gravés sur notre Monument aux Morts, en somme de mieux les connaître.

Et enfin, 1919 :

Les combats ont pris fin mais des grands blessés souffrent encore et longtemps ROY Ulysse, soldat au 14ème Régiment d’Artillerie de campagne, M.P.L.F. le 20 février 1919 à l’hôpital complémentaire de MARTIGNY LES BAINS (Vosges) à la suite de maladie contractée aux armées. Agé de 38 ans, marié, 1 fille, il est ouvrier agricole et domicilié « Chez Gardrat ».

Mais c’est court. On sait maintenant qu’il est né en 1880 ou 1881. Et que je ne sais pas d’où provient l’idée qu’il soit mort à l’étranger… Mais le reste, en dehors de ces maigres indications d’état civil ? Son patron, sa femme, sa fille ? Comment s’appelaient-ils ? Comment s’entendaient-ils ? A-t-il toujours vécu au lieu-dit Chez Gardrat ? Y est-il né ou s’y est-il fixé ? La maison où vit aujourd’hui Claude était-elle la sienne ? Claude est-elle une descendante d’Ulysse ? Une petite-fille ou arrière-petite-fille, aujourd’hui grand-mère, qui n’aura jamais connu son (arrière-)grand-père ? Et quel petit garçon il était, Ulysse ? Son imagination voyageait-elle beaucoup dans ce monde très rural ? Aura-t-il été quelquefois heureux ? Une photo peut-être ? Des lettres ? Celles que sa fille lui envoyait ? Même après sa mort, du fond de son âme ?

C’est au terme d’une réunion de conseil d’école dans la salle de la garderie, après une discussion sans fin au sujet de la traçabilité — mais comment on en est arrivé là ? —, que je demande à Christophe (le maître) s’il a conservé le travail des enfants sur les Poilus. « En particulier celui qui s’appelle Ulysse. Je m’souviens plus d’son nom. Tu sais toi ? » Il m’emmène alors dans la salle de classe. On traverse la cour. Il fait nuit. Les cloches sonnent. Je viens à peine d’entrer qu’il a déjà ouvert, au fond, une espèce d’armoire vitrée servant aussi de grand tableau de conjugaison. Sur chaque carreau, un temps. Autour, des cartes de la France, de l’Europe, du monde, de figures géométriques. Des dessins. Le tableau noir est plein de textes encadrés, de styles et de couleurs différentes. Une grande frise historique surmonte le tout et traverse le mur. Non, au-dessus de la frise ornée et colorée se trouve encore un grand espace vide. C’est que le plafond est haut. Et sous le tableau, d’autres dessins d’enfants. Et le mur, pourquoi ce vert pomme ? « Pas sûr qu’ce soit là. » Il ouvre un autre classeur, le feuillette, sort quelques fiches des pochettes plastique, les range. Combien de classeurs ? Combien de cahiers et de carnets aussi sont là ? Enfermés depuis quand derrière cette armoire du temps ? « Non, y a pas Ulysse. Je r’garde à la maison et j’te fais signe. »

Je pensais que le site était peut-être en maintenance. Mais non, rien à faire. Le navigateur tourne et…

Le délai d’attente est dépassé.

Le serveur à l’adresse www.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr met trop de temps à répondre.
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Partir de : l’adolescente qui traîne à Garibaldi
le lieu où je prends le tramway n°2
un lieu particulier où je ressens quelque chose de violent chaque fois que j’y suis
j’y ai vu cette fille qui mendie ou pas, qui « zone » là

fragment d’enquête n° [21]

Je sors du Métro n°2 et je me dirige vers l’arrêt du tramway Garibaldi
une adolescente, elle peut avoir 13 ou 15 ans
elle parle avec tout le monde
je la vois plusieurs fois, toujours au même arrêt – Garibaldi
elle paraît en errance et énergique.
elle pourrait être rom mais elle ne mendie pas comme le font les roms, du bébé à la vieille grand’mère, dans les endroits stratégiques du centre ville de
Marseille
je m’approche, elle me parle, elle me dit que ce type-là, qui passe, la cinquantaine détruite, que je vois, il lui a donné de la monnaie puis il a voulu qu’elle l’embrasse sur sa bouche édentée
elle me dit : « s’il recommence, , ça, je lui plante mon couteau » puis elle va un peu plus loin parler à quelqu’un d’autre
après ça, je ne l’ai plus revue à cet endroit (ni ailleurs) un endroit que je trouve fatidique, un endroit où soufflent des vents violents, un espèce de carrefour où coulent des ondes négatives : une fois, un clochard pris de boisson hurle sans fin ; une autre fois, un homme et une femme jeunes se disputent violemment ; ou encore deux jeunes hommes courent en se retournant et bousculent les gens.
les agents du SAMU social de Marseille (mais peut-on leur faire confiance ? J’ai lu plus tard un reportage sur les abus de ce service de la Mairie où les fonctionnaires travaillent trois heures par jour, payés sept heures) m’ont dit qu’ils l’avaient repérée mais qu’ ils ne savent ni son nom ni où elle habite
comme moi, ils la voient à cet arrêt de bus- Garibaldi – et nulle part ailleurs
le service d’aide aux migrants, la CIMADE, a ses bureaux rue République
à la permanence, on m’explique les complexités légales concernant ces catégories de populations on me dit qu’il faut qu’elle vienne les voir
« et si elle ne veut pas ? »
on ne peut rien faire
du temps passe
à nouveau à l’arrêt Garibaldi du tramway n°2
je m’y rend tous les quinze jours au minimum pour aller à la Belle-de-Mai animer un atelier d’écriture avec les animatrices d’une association du quartier
cette fois, la fille est là, elle ne me regarde pas, elle regarde ailleurs
ses vêtements sont tachés (maculés) elle est pleine de bleus, le visage tuméfié
elle s’en va dès que je fais mine de lui parler
une autre fois, elle est là, sans coups ni taches. Elle demande discrètement de l’argent à des gens qui attendent le tramway n°2.

fragment d’enquête n° [22]

Je ne sais pas pourquoi ce visage m’était apparu cette nuit-là dans les interstices du sommeil. L’homme semblait jeune, d’une autre époque. Il portait un costume militaire. Il souriait, en même temps ses lèvres semblaient remuer comme dans un film muet. Au matin j’avais gardé l’impression qu’une fenêtre venait de s’ouvrir sur une immensité jamais fréquentée. Et puis bien des choses étaient passées dessus. J’avais oublié jusqu’au jour où j’avais découvert son nom.

***

Nous étions en hiver et j’étais en visite chez ma mère. Elle m’avait demandé de monter au grenier une caisse de documents.

Tout ça encombre mon secrétaire, avait-elle déclaré. Il est temps de faire le vide.

C’était suite au décès de mon père. Elle triait, ne voulait pas laisser tout ce bazar à ses enfants, ça l’obsédait. Une façon aussi d’alléger sa respiration, de faire table rase d’une époque pénible.

Tu es sûre ? Tu ne pourras plus les consulter si je les monte au grenier.

Elle avait hoché la tête sans rien dire.

Les documents étaient rangés dans un coffre en bois ancien — à l’origine un coffre à couture. Je l’ai porté au grenier et je l’ai ouvert. Courriers attachés avec des ficelles de couleur, cahiers d’école, registre de compte, quelques agendas à couverture en cuir, un peigne. Et puis des photographies noir et blanc, petits formats à bord dentelé comme on faisait avant.

J’ai soulevé les premières et je suis tombée sur lui. C’était frappant. Son nom était écrit derrière. Eugène Mornay.

Dans son costume en drap vert il était vraiment beau, regard soyeux, fin duvet sur les joues contrastant avec le col rude.

***

J’ai questionné ma mère. Ce nom ne lui disait rien.

Je me suis concentrée sur le costume. Mon père avait porté le même et plus j’y pensais, plus les deux hommes se confondaient, leurs visages se superposaient, se brouillaient, les dates, les époques. J’ai sorti l’album de famille pour y retrouver mon père en habit militaire. J’avais bien fait. Deux indications précieuses étaient inscrites au crayon sous la photo : Rossetti, Pau.

Engagé volontaire en 1944, mon père s’était trouvé en garnison à Pau. Il avait souvent parlé du cirque de Gavarnie. Le Pic du Marboré, c’était son Anapurna à lui. Après le repas, ma mère avait déposé devant moi un album noir.

Tiens. Tu devrais regarder là-dedans. Il faisait déjà des photos avant qu’on se marie.

Jamais eu connaissance avant de cet album. Pourquoi l’avoir tenu au secret ?
La couverture était usée. En verso, deux publicités : LUI… ELLE… toujours Dubonnet et Grand Vin de Champagne Morlat (de la Marne) pétillant breuvage des anniversaires.

À l’intérieur étaient rassemblées des chemises bleues censées recevoir des partitions musicales — on pouvait lire la liste des instruments d’orchestre en allemand sur chacune d’elles. Des fentes y avaient été ménagées avec soin pour insérer les coins des photos. Chaque planche présentait huit clichés de 8 centimètres sur 5.

***

J’ai feuilleté. Lentement.

Soldats marchant dans la neige, vues de haute montagne, côte sauvage de Biarritz. Plus loin, au milieu d’une page, deux hommes debout sur une passerelle. En arrière, les murmures d’une forêt. J’ai reconnu Eugène Mornay en compagnie de mon père.

Léger sourire sur les lèvres d’Eugène. Coude appuyé sur le parapet, il se déhanche légèrement. Leurs corps se frôlent.

Ils sont proches.

Ils semblent échapper au malheur.

Planche suivante. Mars 1945. On les retrouve à La Baule avec d’autres soldats, assis sur la balustrade de l’Hôtel Adriana.

Je connais bien ce boulevard qui borde la baie, nous nous y sommes souvent promenés quand j’étais enfant.

Les pensions le long de la plage avaient été réquisitionnées pour loger les troupes, m’a expliqué ma mère. Je ne t’apprends rien. Saint-Nazaire en état de siège ne serait libéré que le 11 mai, trois jours après la capitulation allemande.
Silence. Puis elle a continué.

Elle a évoqué les patrouilles ennemies dans l’estuaire — les passeurs enveloppaient leurs rames avec des chiffons pour ne pas faire de bruit —, les accès à la ville minés, la faim, la tension insoutenable au cours des derniers mois de guerre. Elle a dit que les rafles étaient fréquentes. Qu’ils fusillaient pour un oui pour un non.

Sans doute comme ça qu’Eugène y était passé. Pour avoir refusé de donner son vélo ou son morceau de pain, ou simplement de baisser la tête. Enfin, c’était une hypothèse qu’elle n’était pas obligée de confirmer. Si elle l’avait fait, elle aurait du même coup reconnu l’affection que son mari avait portée à un inconnu, compagnon de combat. En dehors d’elle.

Elle n’avait rien dit. Elle s’est détournée de moi.

J’ai imaginé qu’il avait gardé une photo de son camarade dans son portefeuille toute sa vie, ou alors dans sa table de nuit. Et c’était là qu’un jour j’avais aperçu son beau visage.

***

Bien sûr il m’aurait fallu vérifier, déchiffrer ses agendas, retourner ses tiroirs, fouiller la cave et le garage, consulter les listes de disparus dans la région de Saint-Nazaire entre mars et juin 1945, visiter les mémoriaux, arpenter les cimetières militaires, rechercher des membres de la famille Mornay. Plus tard peut-être si la question de cet attachement particulier — si étrangement escamoté — me tenait à la peau.

Avant mon départ, ma mère m’avait confié d’une voix rauque qu’après-guerre, mon père lui avait fait cadeau d’un lot de serviettes de table. Elles étaient toutes brodées des deux mots : Hôtel Adriana. Elle avait eu honte parce que ce linge avait été en quelque sorte volé, une chose qu’elle ne pouvait supporter. Elle avait retiré un à un les fils en coton rouge jusqu’à rendre les lettres méconnaissables. Jusqu’à effacer l’histoire. Oublier.

fragment d’enquête n° [23]

Je venais de passer quatorze mois au Sénégal, je venais d’y vivre ma deuxième naissance. Mon choix de faire le service national en tant qu’objecteur de conscience m’avait conduit dans le département de l’Ariège. Le président de l’association sous l’autorité de laquelle j’étais placé était Jean Dagain, un colonel d’aviation en retraite. Dans l’attente de trouver un logement autonome, pas facile à trouver en raison de la modicité de mes revenus, j’ai été hébergé chez lui, à Gabre, tout le mois de juillet 1988. Dans cette grande maison, il y avait beaucoup d’objets d’Afrique accrochés aux murs, notamment des masques, des sagaies et des boucliers. Un jour, Jean m’apprit que son père avait été gouverneur du Sénégal.

C’est donc presque trente ans après (moins six mois, le temps de passer exactement de juin 1988 à décembre 2017) que j’ai voulu me donner les moyens d’en savoir plus et que j’ai voulu en faire les éléments de structure d’un récit.

Amadou Hampâté Bâ, je ne sais plus comment je l’ai connu. Ses livres sont venus à moi sans que je les cherche. Je crois que c’est Nanou, ma tante maternelle, qui m’offrit un jour Amkoullel et je ne sais plus quel âge j’avais alors mais ce devait être dans les années quatre-vingt-dix. Quant à celui sur Tierno Bokar, je me souviens bien. En fait, je me souviens bien du visage de ce jeune homme réfléchi, que j’avais connu quand il était étudiant et moi, jeune maître de conférence à Paris, entre 1998 et 2001. Il venait partager avec moi ses enthousiasmes, ses doutes et ses espoirs. Un jour, il m’avait offert le livre d’Amadou Hampâté Bâ que j’avais lu en grande partie sur la couchette d’un train de nuit. Son nom met pourtant du temps à me revenir. Me revient celui de Perrine, sa copine du début où je l’ai connu, dont j’avais suivi le stage auprès d’ATD-Quart Monde en Bretagne (peut-être que j’ai lu le livre dans un train de nuit entre Toulouse et Rennes), pourtant Perrine a très vite disparu de ma circulation. Je vais chercher le nom du jeune homme dans mon vieux carnet d’adresses. Mais s’il ne me revient pas, c’est peut-être qu’il doit rester le jeune homme, un peu celui que j’ai été dans le regard vers Tierno Bokar, vers Amadou Hampâté Bâ mais aussi les autres personnes du Sénégal et aussi le regard du jeune objecteur de conscience sur Jean l’aviateur et son père l’ancien gouverneur du Sénégal.

Ça y est, j’ai quand même retrouvé le nom, en ouvrant le vieux carnet à la lettre E. Le nom n’était pas écrit mais il m’est alors revenu : Eric Marais.

Aline Diatta Sitoé est quelqu’un à qui j’ai entendu faire référence à différents moments de ma vie, toujours fugitivement. Même son nom ne s’est jamais vraiment fixé, j’ai souvent balancé avec Alice. Mais ce qu’elle représentait est resté suffisamment vivace pour qu’elle prenne place là.

Je voulais connaître l’âge précis de Jean, mon ancien responsable d’objecteur de conscience. Par internet, j’ai vu surgir son avis de décès, que j’ignorais, paru dans le quotidien régional La Dépêche du Midi, en date du 31 mars 2016, soit à une période qui avait été très mouvementée dans ma propre vie.

Jean DAGAIN
École de l’Air promo 39
Officier de la Légion d’Honneur
Un des membres fondateurs
du Mouvement Écologique ariégeois et des Verts
Membre actif, pendant quelques années, de l’Église Réformée en Ariège
s’est éteint le 27 mars 2016, dans sa 96ème année.
Selon sa volonté, seule sa plus proche famille s’est réunie.
Que ses amis ne l’oublient pas !
Sa famille est reconnaissante envers les aides-soignantes de Souleilhou, pour les soins attentionnés qu’elles lui ont prodigués, ainsi qu’envers tous ceux qui l’ont accompagné, ces dernières années.
De la part de sa femme, de ses enfants,
petits-enfants et arrière-petits-enfants,
DAGAIN, MERCJER, RICHE, PICOT, de ses nièces et neveux,
GOYHENECHE et PARMENTIER.
Famille DAGAIN, Rieutailhol, 09290 Gabre

Je voulais savoir à quelle période son père avant été gouverneur du Sénégal. D’abord Wikipédia, « Administrateurs coloniaux au Sénégal » m’a appris que c’était de 1943 à 1945, soit à cheval sur la fin de la deuxième guerre mondiale, ce qui m’intéressait tout particulièrement. Dans l’ignorance où j’étais des particularités de l’histoire des colonies françaises par rapport à l’histoire de l’Hexagone lui-même, j’ai d’abord supposé qu’il était du côté de Vichy. Puis, un autre jour de recherches sur internet plus directement par son nom, Charles Dagain, j’ai trouvé le long texte signé d’un certain Michel Bégon et daté du dimanche 8 novembre 2009, en forme de plaidoyer, rétablissant son lien à de Gaulle. C’était le plaidoyer de quelqu’un ayant la même origine géographique que lui, l’Ariège. Justement, ce département qui m’avait fait rencontrer son fils Jean puisque, pour mon objection de conscience, j’avais souhaité aller dans les Pyrénées, cherché d’abord du côté de Tarbes puis du Pays basque et en dernier recours in extremis j’avais trouvé l’Ariège, destination qui à la fois me fascinait et me promettait une activité intéressante. L’Ariège m’était alors quasiment inconnue. J’avais dû passer pré-adolescent au large de Foix pour aller et revenir d’un stage de tennis de table à Portet-Puymorens. Et puis j’avais reçu une jolie carte postale de ma chère professeure de lettres (tiens, j’avais d’abord écrit de français) de classe de première, des mots amicaux et une vue qui représentait des granges à Massat dans une lumière dorée qui m’avait alors séduit.

fragment d’enquête n° [24]

J’ai trouvé ce matin un message dans ma boîte aux lettres :

Maître Chouchou M’Ba, spécialiste des problèmes de couples, retour de l’être aimé à genoux. Maître Chouchou M’Ba est reconnu comme étant le plus puissant des grands maîtres marabouts d’Afrique. Doté d’une voyance sérieuse et gratuite. Spécialisé dans les rituels du retour d’affection, envoûtement. Si votre femme ou mari se trouve prisonnier d’une aventure qui met en danger votre foyer, Maître Chouchou M’Ba, puissant marabout, ne laissera pas votre couple partir en dérive, il écartera définitivement ce vautour de votre vie pour que vous retrouviez la paix et la sérénité que vous souhaitez avoir pour votre couple.

Suivent une adresse et un numéro de téléphone :

32 rue du Général Leclerc
94270 Le Kremlin-Bicêtre.
Portable : 0643501715

Un numéro de téléphone que je tape sur mon portable. « retour de l’être aimé à genoux », quand même, « voyance sérieuse », c’est une garantie, l’ « envoûtement », le « vautour » chassé, tentant. Bon, le nom paraît un peu surfait : « Chouchou M’Ba », et les promesses sont audacieuses mais quand on souffre, on a simplement envie d’y croire. J’aimerais qu’il revienne à genoux, qu’il me dise qu’il ne peut pas me perdre et qu’il regrette, que nous soyons sereins, enfin, j’aimerais qu’il me revienne, je ne veux pas être seule à nouveau. Prise d’un sursaut, je raccroche avant qu’on me réponde parce que bien sûr, je manque d’audace.

Le chamanisme me correspond peut-être davantage. Je me souviens d’une masseuse chamane qui m’avait donné sa carte. Je cherche dans un des vieux sacs à main enfouis dans mon placard, ce n’est pas dans le petit sac noir en synthétique, ni dans la pochette de cuir rouge, je cherche dans le grand sac de toile colorée, celui pour l’été, le sac de marque pour sortir et aller aux mariages, je finis par trouver dans un grand sac de cuir bordeaux offert par ma mère pour mes trente-cinq ans :

Valérie Té, soins chamaniques
15 rue des Teinturiers
31000 Toulouse

En fond, un paysage verdoyant, une rivière, comme une fontaine de jouvence, la promesse que tout ira mieux. C’est elle. Je veux retrouver d’abord ce qu’elle m’avait appris et je me concentre, entamant une sorte de méditation – longtemps j’ai écouté Christophe André.

J’étais allongée sur le ventre, détendue et concentrée sur la sensation des mains sur mon dos. La main était seulement posée sur la naissance des lombaires, au centre, je ne la voyais pas et je crus d’abord que c’était une boule chaude, un objet posé là, une pierre qui aurait été réchauffée. Puis je sentis la main se déplacer doucement. Je compris alors seulement que c’était sa main. Il n’y avait pas d’objet, cette chaleur était une chaleur humaine. La main a parcouru mon dos, les lombaires donc, à droite puis à gauche, entre mes hanches, elles ont reçu la chaleur. La main a ensuite gravi en randonnée ma colonne vertébrale, montante et descendante, chacune de mes vertèbres a été rencontrée, chacune de mes pentes, de mes failles, elle caresse mes omoplates, elle s’attarde sur mes cervicales, elle se pose. Puis, elle s’est attachée à mon bras, mon biceps, et mon coude, mon poignet, elle est descendue vers ma main, me faisant redécouvrir mes phalanges, mes paumes, mes cartilages et mes muscles au fond d’un corps dont j’avais oublié les traces. J’étais bien. Elle m’a réveillée puis tiré un diagnostic. Mon corps était réactif, des émotions enfouies voulaient en sortir et avaient besoin d’aide, un magnétiseur, ou un chamane étaient la solution. Sur le moment, cela m’a paru peu crédible, ensuite, j’ai senti que j’étais touchée. Un point sensible, cette histoire de choses à sortir de mon corps. Sors de ce corps ! Mais quoi ? Je n’en ai pas su davantage, je me suis rhabillée et j’ai quitté ce centre de vacances avec sa carte, mais aussi avec l’idée que je ne la reverrais pas.

Maintenant que j’ai retrouvé cette carte, je m’interroge : que sait-elle des histoires de couple ? Une chamane peut-elle résoudre ces histoires-là ? Et il faudrait peut-être enfin savoir ce qui habite mon corps, c’est peut-être pour ça qu’il est parti. Je ne crois pas au diable, mais on ne sait jamais. J’appelle. Je prends rendez-vous auprès d’une aimable secrétaire. Je suis prête.

fragment d’enquête n° [25]

On vit à côté de quelqu’un et on découvre trop tard qu’on ne savait rien de lui. Alors oui, il y a les histoires mille fois entendues, mais les a t-on jamais vraiment écoutées ? Enfant, on préfère la geste des années folles des frères aînés racontée par la mère, Teppaz, Beatles et Rolling Stones, aux souvenirs du père, une vie passée dans ce qui ressemble à un autre monde vu de là où on est : les années 30 en Égypte, Le Caire, Port-Saïd, le canal de Suez, l’insouciance et l’opulence d’une jeunesse dorée dans un monde d’avant le chaos et la guerre. Trop loin, trop abstrait ; trop tôt, peut-être, pour l’entendre. Et puis on a bientôt son propre chaos — la famille recomposée tout à coup décomposée, la confiance atomisée —, à hauteur d’enfant, un divorce c’est aussi le monde qui s’écroule.

Après on n’y pense plus. On croit savoir, c’est comme une petite musique, ces souvenirs. Seulement on se souvient de l’air, mais on n’a jamais vraiment su ni les paroles, ni su lire la partition.

Et voilà que c’est trop tard. Trop tard, vraiment ? Il y a les objets qu’on se partage après le décès, les livres, les vieilles photos, les papiers.

Après le temps du deuil viennent les interrogations. On tire un fil et il y a tant et tant de choses qui ressortent, des portes s’ouvrent et tou-jours plus de questions en suspens. Les documents s’accumulent. Papiers militaires : livret individuel, ministère de la guerre, classe 1942, engagé volontaire le 9 juillet 42 dans les FFL… La guerre du désert, le Levant : le Levant… À la lecture de ce nom reviennent à ma mémoire les évoca-tions de la Libye, de la Syrie, du Liban. Dans le livret, des dates, des ratures, une écriture souvent illisible…

Campagnes : Égypte contre Al-lemagne du 9/7/42 au 29/10/43 ; Levant contre Allemagne du 30/10/43 au 30/06/45 ; Levant du 30/06/45 au 6/7/46 ; En mer du 7/6/46 au 18/7/46 ; France du 19/7/46 au 22/1/47 ; En mer du 22/1/47 au 28/1/47 ; Égypte (C.F.C.) du 29/1/47 au 4/6/47 ; France C.F.C. du 9/6/47 au 15.6.47… Plus loin : affecté à Carcassonne le 26/11/47, arrivée au centre d’instruction de Rivesaltes le 22.04.48, ob-tient une permission de 30 jours valable du 26.7.48 au 24 août 1948… Obtient un congé sans solde de 2 mois valable du 1er septembre au 30 octobre 1948 inclus… Libéré du service actif le 20.10.48. Déclare se retirer à Paris. 44 avenue des Gobelins. 13e. Promu au grade de S/Lieutenant par décret du 9/7/51 à compter du 1/10/50. Dans la marge, d’une écriture serrée : permis de conduire n° 2814 délivré le 28 août 1944 (V.L. Camions. Bren carrier).

Puis le retour à la vie civile, le Paris des années 50. Deux plaques de cuivre servant à l’impression de cartes de visite : La première, Pierre C., conseil juridique, 10 rue Chauchat. Paris 9e. Sur l’autre, sous le nom, une profession (assureur conseil), une adresse au 59 rue de Rivoli (au-jourd’hui un atelier d’artistes : mon frère Jean-Pierre, de 18 ans mon aîné, en allant le visiter a reconnu le bureau de papa où il allait le re-trouver lorsqu’il était enfant), deux numéros : Gut. 37-61 — Cen. 11-41.

Jean-Pierre a lui le souvenir de ces années-là. Nous convenons d’une date, une belle matinée de février, je mets en route le dictaphone :

— On peut peut-être commencer par la généalogie, les parents et grands-parents de papa ?
— D’accord… OK. Alors… donc… Ce que je te disais hier, papa, il est né en 1924. Le 2 mai 1924 à Nîmes…

fragment d’enquête n° [26]

Il y a deux photos.

L’une est en noir et blanc, carrée. Les années soixante, à peine. On y voit quatre fillettes souriantes, un jour de soleil, assises dans une sorte de charrette, à bras peut-être. La charrette est prise de trois quart, la roue droite occupe presque un sixième de l’image, en bas, au centre, elle attire le regard. Les filles portent des vêtements clairs, elles sont deux devant, et deux derrière, toutes dos aux poignées de la charrette. Les deux de devant : assises, jambes hors de la charrette, pieds touchant le sol, avant-bras posés sur la barre métallique située à cette hauteur, qui fait toute la largeur de la charrette, d’une roue à l’autre, comme installée là exprès pour les poseuses. L’une, qu’on imagine assez brune - la plus grande des quatre sans doute - bientôt adolescente, sourit en regardant le photographe par en dessous ; elle porte une robe à carreaux, des chaussures qu’on devine godillots. A sa gauche, une fillette plus jeune, frisée, fait une moue, peut-être un sourire, les yeux dans l’ombre de ses arcades. Tout est très lumineux, les yeux plissent. Les deux filles de derrière : assises sur l’arrière de la charrette, sur une planche, ou directement sur le bord de la charrette, on ne sait pas. Au premier plan, juste au dessus de la roue : elle est grande, carrée, pour ne pas dire massive ; robe à carreaux, cheveux mi-longs, une frange bien droite, douze ans ? Elle sourit, ferme un peu les yeux, le soleil sûrement. A sa gauche, la petite, cheveux étonnamment clairs, frange plus courte, tout à fait souriante. Une robe claire avec motifs, très alignés, un petit col claudine, qu’on imagine bien blanc, propre. Derrière, des arbres, les champs, jusqu’au fond le terrain en pente. Je le connais bien, ce terrain ; la plus petite, c’est ma mère. Sur chaque côté de la photo, des rayures verticales, laissées là sans doute par la machine qui a servi au tirage. La partie située entre le bord gauche de la photo et la rayure de gauche est un peu floue, le bosquet d’arbres au fond surtout devient flou, l’herbe au premier plan, aussi, un peu. L’autre bord de la photo aussi, un peu flou. Au dessus de la tête de la grande fille un peu costaud, une autre rayure, blanche, plus épaisse, presque une bande d’une largeur d’un millimètre. A l’intérieur de la bande, c’est peut-être une inversion de l’image, comme en négatif, ou alors un simple déplacement de l’endroit où les formes, l’arbre, le ciel, devraient être. Quand on regarde en détail, on voit même des points, noirs, par endroits, dans les rayures des bords. On se demande un instant si cette photo a été punaisée à quelque mur pendant un temps, usée, reprise en photo ensuite ? Mais non, ce sont des points, simples petits défauts du tirage.

L’autre photo est rectangulaire, d’un format plus contemporain, en couleur, avec en bas à droite ces caractères numériques d’un orange lumineux, comme si on avait voulu poser une inscription au néon sur chaque photo :

14 7 ’93

C’est la date. 14 juillet 1993. Sur la photo quatre filles. Assises les unes derrière les autres sur une grosse moto, une Vmax à la carrosserie jaune – Yamaha - plein cadre, l’avant de l’engin dirigé vers la gauche de l’image. On voit bien les roues, les chromes, sur la photo, et les amortisseurs, gros ressorts. Rétroviseurs. Réservoir. Moins visibles les sièges, dissimulés par ces quatre filles d’âges différents, assises à califourchon sur la moto. La moto, on la voit de profil - comme souvent une moto - garée le long d’un mur. Le mur, à l’arrière plan, un mur d’une couleur sale, à mi-chemin entre le gris triste et un ocre passé, avec de vagues taches, ou coulures, plus claires, comme s’il était en train de sècher après la pluie. Le trottoir, ou le bord de rue, on le devine, sombre. Sur la moto, les quatre filles. A l’arrière, les deux plus jeunes, l’air pas tout à fait rassuré, environ deux ans. Tout à fait à droite de l’image, l’une, potelée, en pyjama rose clair, ou peut-être une petite robe de chambre ajoutée sur un pyjama, on ne sait pas, pour sortir peut-être, avec des chaussons rouges, grands, enfilés par dessus les pieds du pyjama, tient sa sœur, assise devant elle, par le cou. Devant elle, dans ce qui semble être le creux du siège de la moto, l’autre petite, même âge, plus freluquette, paraît vraiment plus petite, sans doute parce qu’elle est dans le creux. Elle porte un pyjama vert clair, sous une sorte de robe en laine et rayée orange et couleurs vives, variées, et des chaussons marrons, peut-être en cuir retourné, l’intrieur habillé d’une fourure noire, comme on en faisait dans les années soixante-dix, quatre-vingt, je ne sais quand, comment, quel animal a ce genre de fourure. Ce doit être le matin, il ne fait pas très chaud, elles sont beaucoup habillées pour juillet. Devant les deux petites, une adolescente qui sourit, cheveux blonds ramassés sous une casquette gavroche à carreaux, bleu et vert foncé. Chemise aussi à carreaux, dans les tons rose, bleu, blanc, motif patchwork, et un pantalon si sombre qu’on distingue à peine ses jambes ; on sait juste qu’elles sont là, car aux endroits de jambes on ne voit pas la moto. Elle tient le guidon comme si elle allait démarrer, et sourit, les yeux plissés - rit peut-être ? -, la chemise retroussée jusqu’au dessus des avant-bras, elle porte au poignet gauche une montre-bracelet en plastique bleu turquoise, la montre elle-même a tourné vers l’intérieur du poignet, comme aujourd’hui, souvent, ça m’arrive. Derrière la fille à la montre, la petite avec sa robe à rayures mutlicolores et ses bras vert clair a passé les bras autour de la taille de cette presque grande personne, rapport à elle, et se cramponne assez sérieusement, comme si on allait démarrer dans un instant. Devant la plus grande, une autre fillette sourit, espiègle peut-être, on distingue mal. Un peu plus âgée que les deux petites, quatre ans à l’époque, elle porte un short blanc décoré de ce qui ressemble à des coeurs rouges, et un tee-shirt clair. Elle a des cheveux raides, assez blonds sans l’être franchement, une frange coupée droite, et de ses deux mains elle prend appui sur le réservoir de la moto, serrant un peu les épaules pour laisser passer les bras de la grande, derrière, qui tend les bras pour tenir le large guidon. La fillette de devant porte des ballerines rose ou orange clair à pois noirs, avec un liseré noir large d’environ un demi-centimètre qui ourle le tour de l’ouverture par laquelle le pied entre dans la chaussure. Toutes les quatre ont tourné la tête vers la personne qui prend la photo.

Ces deux photos, je les retrouve dans un cahier d’écriture qui mesure dix-sept-centimètres sur vingt-deux, à la couverture blanc cassé décorée de plusieurs croquis d’Alberto Giacometti, en noir et blanc, avec la signature de l’auteur en rouge, en haut à droite, sur une largeur d’environ six centimètres et demi. Lorsqu’on retourne le cahier, une inscription au bas de la page : « L’idée de faire une peinture ou une sculpture de la chose telle que je la vois ne m’effleure plus. C’est comprendre pourquoi ça rate, que je veux. » Et dessous de cette citation a été imprimée, de nouveau, mais en plus grand – neuf centimètres - la signature en rouge d’Alberto Giacometti. Ce cahier m’a été offert par ma mère à Noël 2012. L’intérieur des couvertures est rouge, et le troisième de couverture indique, en noir sur fond rouge, en bas à droite, que les croquis du devant ont été « repris d’après la couverture du catalogue de la Galerie Pierre Matisse, New-York, décembre 1950. » mais le cahier est imprimé en 2009, a-t-on ajouté dans le même paragraphe.

Lorsqu’on ouvre le cahier, on trouve trois feuillets couverts d’une écriture noire assez serrée, deux feuillets en date du 10 janvier 2013 et le troisième en date du 19 février 2013, puis, glissée là, une feuille lignée, arrachée à un carnet plus petit, onze centimètres par dix-sept centimètres et demi, pas datée, écrite en bleu sur un côté et deux lignes au dos. Puis une feuille simple, format A4, grands carreaux, perforée, très scolaire, pliée en deux, écrite sur les deux faces, d’une autre écriture, stylo bille, encre bleu turquoise. A part les deux photos, le reste du cahier est vide.

La photo en noir et blanc était dans le cahier quand je l’ai reçu. Je ne sais plus si l’autre photo y était aussi, ou si c’est moi qui l’ai rapprochée de la première. Mais à y réfléchir, je crois me souvenir qu’elle m’a été donnée au même moment. Et ce qui me frappe, ce jour-là comme aujourd’hui, c’est la connivence de ces deux images, ces gamines souriantes, dans un noir et blanc écrasé par le soleil, et les quatre en couleur, serrées sur la moto, une trentaine d’années plus tard. De mêche...

C’est juste après ce Noël que j’ai essayé d’écrire. Ecrire pour comprendre ce qu’il s’est passé : un projet informe. Pas juste par curiosité, mais parce que c’est assez sombre. Sombre, peu éclairé, et sombre, qui exprime l’inquiétude, le malheur ; sombrer, s’enfoncer dans l’eau ou, au sens figuré, se perdre, se détruire. Alors tisser une toile... Jeter un filet ? Eclairer au moins le présent. Faire la lumière. Et puis trois pages, et puis c’était fini. Je ne relis pas les pages, je ne sais plus ce qu’elles contiennent. Non, pas maintenant, les garder pour la fin, comme une poire, pour la faim.

fragment d’enquête n° [27]

Partir de l’exercice d’échauffement de la semaine : la liste de lits. D’après Espèces d’espaces / Georges Perec. - Galilée, éd. 1973 corrigée 2000. D’après les souvenirs -à convoquer- restituer chaque lit. En constituer une première liste, d’un jet : intuitive, subjective ; à interprétations ; à faits -quelques uns- donnés. Sauf un. Ne pas donner plus qu’il ne faut dont les images sont rabrouées.

Se fixer à écrire et poétiser une seconde liste de lits depuis les quatre premiers énoncés de la liste Lits#1, point de départ intuitif :

Les lits où elle a dormi seule
Les lits où elle a dormi avec quelqu’un de masculin
Les lits où elle a dormi avec quelqu’un d’enfantin
Les lits où elle a dormi avec quelqu’un d’animal

Mise en forme : deux colonnes

Avec les contraintes suivantes :

Pour les lits :
- ne pas donner les circonstances et faits qui ont conduit à chacun de ces lits.
- ne pas nommer les faits engendrés dans ces lits
- pour chaque objet-lit nommer les éléments de fabrication qui le constituent.
- idem pour les objets concomitants

Pour les vivants :
- ne pas nommer les vivants par plus de deux caractéristiques (deux mots au plus)

Pour l’indicible, le rabroué :
- laisser venir ce qui viendra ou pas. Pas de phrases.

Sources à consulter :

 Bosi : ferronnerie et forge artistique
 Forges d’Aubigny
 Georges Perec ibid.
 Nouveau manuel complet de la fabrication de la vannerie / par A. Audiger. - Encyclopédie-Roret, 1912
 Plan du métro de Paris
 Catalogue fabricants de meubles contemporains
 Catalogues fabricants de literies et tissus
 Pages du Catalogue Manufrance 1977  Articles sur la diaspora Hmong (Thaïlande, Laos)

Résultat : ci-dessous le début. Et la suite ici https://pietrabalsi.blogspot.fr/2018/04/lits2.html

Lit-cage
Lit-cage quatre pans hêtre verni
Lit-cage quatre pans hêtre verni pieds en compas
Lit-cage quatre pans hêtre verni pieds en compas bordure rotin tressé
Lit-cage quatre pans hêtre verni pieds en compas bordure rotin tressé
de quatre doigts de crocane et d’une main d’arceaux en lacerie
[…]
fragment d’enquête n° [28]

Un hôpital psychiatrique, début des années 80 ; il faut auparavant traverser un cloître où le psychologue attitré du service, un homme tellement
compétent, chaleureux, facétieux, qui les jours où il est d’ humeur, y entonne d’ une voix de stentor qui résonne d’ autant plus sous les voûtes :

« Elle avait une jambe de bois et pour que ça ne se voit pas... »faisant pâlir d’ effroi les saints de pierre et glisser comme des ombres, les derniers frères hospitaliers encore présents.

Il s’agit d’une « fête de Noël » pour les enfants reçus en internat de semaine et leurs parents.

Une maman d’ origine antillaise vient avec son nouveau né dans les bras ; le papa est il déjà auprès de son fils aîné dans la grande salle enguirlandée pour la circonstance et noyée dans la musique inévitable de l’époque ? Le groupe Abba et les chansons des années 80 qui donnent tant bien que mal une illusion factice, un peu démesurée mais néanmoins obligatoire surtout lorsqu’on a un enfant qui souffre de ces troubles mal connus et qui demeureront par la suite, presque tout aussi inqualifiables : autisme ? Psychose ?

Donc la scène se passe dans ce drôle d’ endroit où se côtoient enfants en souffrance, infirmiers et infirmières, parents de tous bords et tous aussi désemparés, médecins et internes : toute la gent de ceux qui doivent savoir et de ceux qui auraient dû savoir mais n’ ont pas fait ce qu’ il eût fallu faire !

La maman, son nourrisson toujours dans les bras nous demande un endroit où lui donner le sein et le changer hors de la vue de tout ce monde et profitant de nos jeunes regards attendris, à ma collègue et moi même nous posera alors une question, à la fois banale et déconcertante : son bébé présente sur la langue de petites peaux blanchâtres ; elle est inquiète et aimerait être conseillée par l’ un des médecins présents.

Nous demandons à l’ interne qui, a t’ il même regardé l’ enfant ? Lui déclare qu’ il n’ y a là, rien que tout à fait normal, bénin et qu’il faut laisser faire la nature qui se chargera de les faire disparaître, de la même façon qu’elles sont apparues.

La mère semble très troublée et risque timidement sans cependant insister, que chez elle, la croyance veut que si l’on n’enlève pas ces petites peaux, elles représentent un « signe de mort ».

L’interne a-t-il souri de cette naïveté ?

Nous sommes à la veille de Noël ; la nuit du 31 décembre, quelques jours après, le petit garçon qui se prénomme Sylvain va mourir, durant la nuit de ce que l’on appelle « la mort subite du nourrisson ».

fragment d’enquête n° [29]

Années 60, les Sixties, Route Nationale 41 Bruxelles-Lille, dans le tournant juste en bas de ma chambre, ils viennent de la frontière belge, leur voiture a glissé sur le verglas, ils sont morts tous les deux.

Un vieux couple d’Anglais, disait-on. Un homme et une femme dans une Vauxhall.

Le marbre blanc sur lequel on les a déposés. L’odeur de paille mouillée.

Deux heures du matin, il gèle à pierre-fendre. Je suis couché, la chaleur animale remplace la chaleur des briques, enveloppées brûlantes dans du papier journal. L’odeur d’encre capiteuse s’est évanouie lentement. Pourquoi suis-je encore éveillé, à cette heure ?

Le tournant dangereux par temps de verglas, juste en-dessous.

Je repasse par là en voiture, cinquante ans après, le panneau de signalisation a été remplacé, mais le triangle rouge est toujours là. Sous les roues d’une voiture qui semble s’envoler, deux lignes courbes, comme deux vagues sur lesquelles le destin dérape. Le signal qu’ils n’ont pas vu : Danger verglas. De nuit surtout.

Je prends ce tournant, à cette heure de l’après-midi, à la recherche de je ne sais quelle preuve.

Voilà le triangle. C’est là qu’ils ont dérapé, je descends, me penche sur la route brûlante, l’été flambe. Je suis en sueur, en bas cette fois, dans la rue. Je fixe l’asphalte qui irradie la chaleur, ma tête éclate.

Un bruit de moteur qui ronfle, un grondement qui s’amplifie, j’entends la voiture qui approche, un crissement, un fracas énorme et bref. Un silence qui s’éternise.

Le silence du froid glacial, dans le cocon chaud du lit, le soleil qui éclate aujourd’hui, j’entends ce froid, je revis l’instant suspendu où ils ont perdu la vie.

Quelques éclats de voix, vite estompés. Un remue-ménage, des lumières qui oscillent et tremblent, les secours, probablement. Inutiles, les secours. Mes parents n’ont pas bougé, silence dans la chambre d’à côté.

Vers Calais, ils remontaient vers Calais.

Une malle dans le coffre de la Vauxhall, disait-on.

Disait-on. Que disait-on ? Plus aucune idée de ce qu’on disait.

Retrouver un registre du village, un livre d’heures, un mémorandum, un vieil agenda, une main courante, la trace d’un papier signé de la main du garde-champêtre, du maire, du secrétaire de mairie, d’une personne d’astreinte. Il a bien fallu téléphoner au consulat, trouver les mots, traduire, prévenir les enfants, la famille. Au siège de La Voix du Nord, chercher les faits divers, faire défiler une à une les microfiches, tant pis pour l’odeur d’encre. Reconstituer leur itinéraire, interroger la mairie. Plus de témoins, tous disparus.

Ast’heure plus personne : astheure en patois angevin, en patois de Lille : ast’heure. Plus la peine de bourniger, plus la peine de randouiller. Creuser. Ne reste que ça, creuser, gratter les mots pour démasquer l’indifférence. N’importe quel patois convient : picard tournaisien, lillo, brusseleer, flamand, wallon, anglais, gallois… De quel comté étaient-ils ? Quel était leur patois ? Dérouler la carte de leur dernier ast’heure : Bruxelles, Lille, la Flandre, la Picardie, Calais, enfin, où ils ne sont jamais arrivés.

La malle en fer blanc. Mon copain Michel qui m’en fait l’inventaire, de mémoire, me décrit ce qu’il a vu à l’intérieur, à-cette-heure-de-la-nuit, vers deux heures, à la lueur d’une lampe de poche.

Des têtes, des becs, des nez, des yeux de verre, des tissus, des plumes de couleur, des photos noir et blanc, des personnages inertes, enveloppés dans des sacs en plastique transparent, des toiles peintes, des cahiers jaunes à couverture noire, des mots griffonnés à la plume, en anglais. Mon copain s’en souvient bien : Oh, Yes, Milady, Hello, No, no Mylord. « You say good bye and I say Hello », mon copain et moi on connaissait la chanson des Beatles.

Chanter, sans rien comprendre. Hello, Goodbye.

Dans la malle encore, un pense-bête, un aide-mémoire pour un texte de théâtre, ils apportaient la malle dans un musée, disait-on. Pas de tabac ni d’alcool dans la Vauxhall, ni fraudeurs, ni contrebandiers. Des comédiens peut-être ?

« Une malle pleine de gens », finit par dire mon copain Michel.

L’odeur âcre de paille sur laquelle on les a déposés, pour qu’ils ne soient pas à même le sol, le marbre blanc de la morgue, en dessous.

Trouver des photos dans le journal, même des photos de police : les coller ici, choisir celles qui seraient présentables, pas de complaisance morbide, ajouter les photos de la malle, tous ces personnages multicolores, retrouver ces cahiers griffonnés par eux.

Un douanier a du lever la barrière, la douane est pourtant fermée, à cette heure-là de la nuit. J’aperçois la large vitre du poste de douane vide : depuis longtemps cette frontière-là est ouverte. Ne pas passer directement par l’autoroute, faire le détour, descendre de voiture, marcher jusqu’à la guérite déserte, observer les voitures qui passent, prendre le temps d’observer les voitures, les gens dedans.

Mon copain Michel qui me dit, en rigolant : « Dans la malle, il y a un gent, un gentleman à moustache blonde, un angliche, un englishman en tweed. Il est comme eux ».

Moi et mon copain on rit.

Sait-on rire de nous, de nous-mêmes ?

Quel trafic ? Ils rentraient dans leur pays.

Qu’est-ce qui leur a pris de venir mourir là, juste en bas de chez nous ?

Je retourne à l’école, le lendemain, derrière les murs de brique rouge. La vie, morne, terne et tranquille.

Quelques mots des parents concernant l’accident de la veille, vite expédiés, puis le silence attendu, comme toujours, le silence qui s’éternise.

Plus aucune trace dans le fossé, tout a été dégagé, nettoyé, balayé, effacé.

Aucune nouvelle de mon copain Michel.

La maison familiale est vendue. Les parents, disparus.

La frontière est ouverte, à cette heure-ci, la franchir, à pied.

C’est l’espace Schengen. Revenir un jour par temps de gel et de glace, ouvrir grand les yeux sur le miroir verglacé de la route, marquer un temps d’arrêt devant le panneau. Dans quel musée allaient-ils déposer la malle ? Les visiter, un à un. Se poser pour quelques jours, poursuivre jusqu’à Calais, et, une fois là-bas, déraper, balayer les on-dit, les disait-on. Reprendre tout au début, là où ils avaient commencé. La malle, c’était bien pour ça ?

A Calais, ast’heure, la frontière est fermée. Nin pour nous’aut, me dirait mon copain Michel, j’aurais ri avec lui, le patois, ça nous faisait toujours rire autant.

Accueillir le vent cinglant de la plage, chercher les visages, les personnages, la malle pleine de gens.

A Calais. Où tout est dispersé.

fragment d’enquête n° [30]

Un homme me propose un rendez-vous. Je ne le connais pas, je ne l’ai jamais vu.

Ça s’est passé par Messenger. Une demande de contact a surgi sur l’écran de mon télé-phone. Généralement je réponds par un refus si je ne connais pas. Sauf que son profil porte le nom d’un groupe de rock post-punk des années 80 à propos duquel je venais de faire des recherches sur internet, au départ par hasard, puis de plus en plus inté-ressée.

Quelques jours auparavant, j’étais tombée sur un article qui commence comme ça :

« En 2017, le monde rêve encore de punk. Il faut dire que la situation politique et culturelle du moment rappelle les tourments de la fin des années 1970 : le conserva-tisme libéral et schizophrène de la période, le sacre du capital et les abysses qui se creusent entre les classes, entre les autres. On parle souvent du punk anglais mais la France a eu son lot de crêtes, de vocifération et de looks dégénérés. Le problème, c’est que le punk français peine à se construire une mémoire ».

J’étais d’accord et motivée, écrivons-là cette histoire, même par fragments, chacun s’y met, et moi en commençant une enquête sur le groupe.

La brève page Wikipédia qui lui est consacrée indique qu’il a été formé à Paris en 1983 et dissout en 1988. Tout a été très rapide, succès, enchaînement de concerts, de managers aussi, alors qu’à l’apogée la moyenne d’âge des membres était de 22 ans. En illustration du texte, il y a une photo, prise à New York en 1986, au moment d’un festi-val qui pour eux a tourné en fiasco. L’épisode est relaté. Trop jeunes, trop insouciants, trop envie de faire la fête plutôt que commencer à gérer une carrière. Ils ont dû se dire que l’occasion se représenterait et que la chance perdurerait. Pour certains ça a été le cas, pas tous.

Je regarde la photo et me demande lequel d’entre eux est mon interlocuteur.
Deux des garçons sont identifiables car ils ont ensuite chacun fait une carrière solo, en pratiquant une musique différente d’alors, un rock plus soft pour l’un, franchement mainstream pour l’autre. Je cherche leurs portraits actuels pour comparer. Même s’ils ont beaucoup changé, je les reconnais, c’est bien eux. Il y a très peu de chance pour que l’homme qui m’a contactée soit l’un des deux. Ils ne sont pas nostalgiques du groupe, n’ont aucune raison de l’être, ayant réussi à continuer dans la musique.

Au centre de la photo, se tient une fille, la chanteuse, très jolie, au look rock-romantique, avec de longs cheveux blonds coiffés en pics désordonnés, une robe à volants courte et des talons hauts ; aujourd’hui elle est peintre, avec une certaine reconnaissance. J’envie sa personnalité, son parcours, sa classe, j’adorerais la connaitre. Mais ce n’est pas non plus elle qui m’écrit. Mon interlocuteur s’exprime timidement et de manière hésitante, semblant être embarrassé de m’aborder d’une manière qu’il doit juger cavalière, ce qui indique de surcroit qu’il maitrise mal les réseaux sociaux où la pratique est courante. Dans sa tête, il est encore dans les années 80. Pas la fille, c’est sûr, elle a tourné la page.

Restent trois garçons.

Dans la rubrique « les membres du groupe » de la page Wikipédia, à côté du nom de l’un d’eux, il y a une croix avec une date, 1992. Que s’est-il passé ? Il est mort à 30 ans. Je n’ai aucun moyen de l’identifier sur la photo. Enfin, si, peut-être. Au premier plan, un jeune homme au visage enfantin fait l’imbécile, il rigole dans une drôle de posture en déséquilibre, jambes et bras écartés, le genre de copain marrant qui amuse tout le monde et est seul, au point de succomber à une overdose ou de se suicider. N’empêche que ça a dû être dur quand le rêve de la vie de star s’est arrêté net. Deux ou trois con-certs trop défoncés, incapables de faire quoi ce que ce soit, même pas tenir debout — on en trouve des extraits sur YouTube — et c’était plié.

Je pense que celui qui me contacte ne s’en est jamais vraiment remis. A droite et à gauche de la photo, il y a un grand garçon à lunettes qui semble sûr de lui et un autre, plus petit, aux yeux vitreux, laissant imaginer à quel point il est stone, j’ai le sentiment que c’est lui. Je relis son message, sensible et touchant. Il me dit avoir créé la page Fa-cebook au nom du groupe que j’avais likée la veille. Pour l’instant, elle est encore vide, il s’en excuse presque, mais il va tenter de ressusciter quelque chose de la belle époque en y publiant les documents qu’il conserve chez lui, à l’attention d’éventuels fans.

Je lui réponds en acceptant le rendez-vous.

fragment d’enquête n° [31]

Un matin je marche. A cette heure encore fraîche une douce brise-porte-plume effleure mon visage et caresse mes avant-bras nus. Ses mille et mille lèvres agiles babillent fébriles aux écoutilles du moi morveux abuseur de je - comme les vagues océans murmurant amers autour des postillons d’archipels portillons des mers

Hmmm… j’avance j’entends et me dis : écoute – carcasse de débris ! – vois fossile gamin ! Les morceaux de ton puzzle émiettés. Certaines pièces perdues - les autres de boîtes déchirées, mélangées, à demi-pillées

j’essaie dur depuis c’temps là un impossible courrier

dans ma tête de bois je brute de moi mal équarri écris à vous comme ci-dessous suit :

Monsieur le Président de l’Association des Amis du Château de Graves,

Hmmmm… La voix envoûtante du vent, ce souffle du souffle s’essouffle m’émeut -souffle : d’abord la maison - dis-lui la maison

punaisée sur sa butte escarpée - a été vendue très très en dessous du prix du marché. Tous les nous trois d’accord pour sans parler vite s’en finir. Peut-être à cause de la suie invisible – la sensation limace – baveuse partout aux murs - la tristesse médiocre et molle – le pli mauvais de la vie tapie au tapis ? La tapisserie surrannée fanée ondulée – une fin de décollement avortée - un cri suspendu. Les cartons humides et dedans

ma pauvre pauvre inutile patience. Je détaille pour vous la lente contamination des spores moisies - ombres et échos noyés. Avant l’érosion longue et totale de ma volonté je déterre

dedans ma mémoire les cartons les albums photo, deux aux couvertures poussiéreuses, l’une souple et rembourrée, en faux cuir vert-émeraude - ostentatoire plutôt bon marché, l’autre élimée, dure et rêche, toile délavée couleur brique, filigranes de dorure épuisée sur le dos

Hmmm… Dis – lui le trou d’image au trou de l’album - casse-tête à trous de tout partout

la photographie noir et blanc. Format 24 X 18 - fine bordure d’1 cm de largeur – tachée, jaunie, vieil ivoire. En bas dans le coin à droite, embossé en lettres capitales DAVID ET VALLOIS, dessous plus petit : 111 rue Aristide Briand, au-dessous encore LEVALLOIS – PERRET. Wiki. : les fondateurs de la photographie de classe, installés d’abord rue de Rennes à Paris – couvrent tout le territoire français ! Au verso et au crayon le nom de toi et au recto toi, à gauche, debout, mince, élégant, sérieux, mains dans le dos. Tu es jeune - ça date de vieux

Hmmm… si j’pouvais repasser le temps – défroisser ! - je file à Paris, je retrouverais les photographes dans leur atelier – je m’embarquerais avec eux – je te rejoindrais et – discret - j’irais bavarder ceux qui t’entourent – l’air de pas... Macache et longueur de temps ça m’fatigue

fatigue de vous expliquer, Monsieur de l’Association, l’échec répété à simplement épisser mes brins d’histoire. Ma fatigue est souveraine – sertie serrée à la poisse des mots, certains mots – ou vaporisée au brouillard des images – certaines images. Notez bien que je pourrais écrire pareillement : engourdissement – hébétude – torpeur – trouble – glissement – disparition - incompréhension – effacement – idiotie

macache je vous dis

Hummm - alors écris les mots des lieux ! - s’engrènent et s’enchainent à ton moi suborneur de je sous tous les toits

clic. Sur le plus ou bien le moins zoom c’est parti ! – Villes et hameaux surgissent puis s’engloutissent dans les océans de vert, de blanc-gris, de marron - on dirait têtes-bouchons comme l’équipage d’Achab - autour le mikado flottant d’allumettes - baleinière fracassée par Moby Dick la Blanche.

Aubin – Decazeville – Le Gua - la Découverte - Puycalvel - Lamothe-Cassel – Labastide-Murat – Viviez - Cransac – Firmi – Fumel – Fages – Lugan – La Garinie – Rodez – Villefranche de Rouergue - Cahors

à chacune repêchée du néant des phrases associées – des souvenirs – des odeurs - des paroles entendues – rêvées - construites – reconstruites - annexées - mélangées tous terroirs - toutes saisons : « Maintenant c’est nous qui sommes en première ligne » - « Qu’est ce que tu vas faire chez-elle ? … lui tenir la main ?! » « C’est là-bas que ton père était en pension… »

hmmm - calme retour photo

tout devant, le double rebord d’une margelle, ses longs blocs de pierre alignés et superposés – peut-être un grand bassin ? Les lichens et leurs crachats blanchâtres et difformes trouent le gris minéral. A peine visible juste au-dessous une traînée sombre – des reflets troubles. L’eau ? Derrière la margelle une étroite bande d’herbe piétinée, parfois jusqu’à terre rase - vient mourir contre un talus à pic et son muret en pierres granitiques, massives, irrégulières et rugueuses, cristaux de quartz et de mica. Les larges joints cimentés séparent en écailles de tortue. Tu portes une veste claire, peut-être beige, à rayures très fines, boutonnée seulement sous le revers. Elle baille légèrement à partir de la ceinture, le bas du vêtement s’arrête juste en dessous du sommet du mur. Tu as 24 ou 25 ans ? Début des années 50 ? A droite de la photo un prêtre assez jeune, en soutane sombre, partagée d’une ligne pointillée de boutons rapprochés, tous fermés, du bas jusqu’au col rond. Il est légèrement appuyé contre le mur - presque assis. Il croise les bras. Sa main droite aux doigts effilés repose comme une monstrueuse araignée blafarde ou un poulpe mort et décoloré sur le noir de l’avant-bras gauche. A ses pieds chaussés de bottines en cuir, de grandes touffes d’herbes, épargnées par les piétinements, lèchent et consument de leurs flammèches fines et grises la carapace de tortue.

Toi en civil, lui en soutane, on dirait ces lions impassibles, taillés dans le silence aux arches des temples, gardiens des secrets et dispensateurs d’oubli

macache

Puycalvel, chapelle du XIIème (votre mariage ?) – voilages de fils blancs entrecroisés, épais, les toiles d’araignées tombent en cataracte derrière les vitres. Dans l’enclos resserré tout autour l’éparpillement des pierres tombales déchaussées

Rodez – cathédrale, catafalque, l’hôtel Broussy où ta sœur travaillait – pas loin son appartement, rue Ste Catherine peut-être - les vieux lits en bois veiné de noir (je crois), leurs formes délicieusement douces lisses et arrondies, brillantes ! - les édredons trapus. Elle me dit (et le matin danse dans la poussière d’un rayon de soleil) elle me dit, j’étais gosse déjà – (j’écris déjà, Monsieur des Amis - pour l’idiotie mienne que je vous nommais - qui source et continue depuis tout ce temps-là et peut-être bien avant, et mon regard hagard de ne rien comprendre et plus on m’explique, plus…) - Elle me dit : « je t’ai regardé dormir tu ressembles à ton père – comme ça là, avec ton bras sur les yeux. » Fierté de comme lui

Lugan – La Garinie – le château de toi gosse - sa grosse veine colérique dilatée tout le long de la tour - dressée comme un reproche accablant ou un juron. (« Foutez moi la paix nom de Dieu… foutez moi le camp d’ici… ») Quand très rarement tu l’imitais - je voyais, dans un songe à facettes : ton père irascible et ses cris / toi petit pétri de peur / toi plus grand noué de colère/toi devenu mon père de nous les trois/ta galerie d’enfance et ses images éclatées

parenthèse. Le vieux maigre gueulard barbu et intraitable - je crois bien que je l’ai vu je crois bien qu’il sentait la jaunisse et peut être l’urine (Ça serait un souvenir lointain noir et blanc à l’odeur cirée – l’inexplicable odeur cirée que je polis au luisant des cercueils) - assis sous un plaid dans son fauteuil d’hospice de mort - à venir par petits bouts. (On lui aurait rendu visite une fois presque en cachette et pourquoi en douce comme ça – quelque part à Rodez) – mais c’est je crois bien seulement ! – macache ! - pareil le catafalque à Rodez ?

pourtant j’ai bien vu au rituel des Toussaints le caveau - sa quasi guérite ornée de cascade de plaques de marbre noires - à inscriptions dorées et photos glabres ou en moustaches - uniformes - médailles et galons - comme des décorations épinglées en abyme sur un torse militaire.

zoom + / - et traveling temporel : un jeune homme et sa femme, sans enfants encore, partis du Lot et de l’Aveyron – milieu des années 50 - direction la Loire, Firminy, Fraisse, Unieux, doublement déracinés, par l’industrialisation et le changement de terroir, soufflés par la poussière de charbon. Bientôt le père recuit aux gueules des haut-fourneaux et secoué au rythme du marteau-pilon. Compagnie des Ateliers et des Forges de la Loire CAFL – (les grands panneaux à l’entrée de l’usine maintenant rasée. Ici pour devenir parking – ailleurs friche – là ?)

Hmmm zéphyr retour photo

Tu portes un pantalon « de golf » façon tintin, arrêté au dessus de la cheville, à carreaux très discrets, et comme lui des chaussettes blanches, des souliers bas, brillants. Chemise – cravate nouée serrée. Lunettes à monture épaisse – cheveux coupés court, en brosse – net – net – net. Tu regardes en direction du photographe, d’un air sérieux mais pas sévère – non pas sévère. Entre toi et ton presque double en soutane un groupe de garçons, d’environ 12-13 ans, assis sur les marches d’un escalier. 7 rangées superposées de presque 10 chaque fois

celui qui croise les jambes et sourit, celui qui baisse la tête celui qui a mis une cravate à larges rayures, celui qui a boutonné sa veste, celui qui la porte ouverte sur un pull à motif, celui qui est resté debout appuyé contre le talus et regarde un peu narquois, celui-ci on dirait presque aveugle derrière les verres qui lui dévorent le visage maigre, celui qui porte fièrement une raie sur le côté, celui qui fait la tête, lèvres serrées rabattues dans les coins, yeux presque fermés, celui qui calque son attitude sur celle du prêtre juste en dessous de lui, celui-là plein centre, tête ronde, qui pourrait aussi bien se retenir de pleurer ou peut-être le soleil ? – et pour tous ou presque des chaussettes qui montent sous les genoux, des jambes blanches et croisées en tailleur, vestes et cravates fréquentes et pantalons rares

au sommet de cette pyramide – un peu en arrière-plan – dans une encoche de niche, une grande statue de saint ( ?) barbu. Sa tunique dessine de longs plis alanguis comme ces coulées de cire saisies aux colonnes refroidies des cierges. Il est solide et penche la tête tendrement vers l’enfant qu’il tient dans ses bras – à peine plus qu’un nourrisson – recroquevillé - blotti au repos contre son épaule droite

devant la statue une allée se devine, de part et d’autre deux bancs de bois bringuebalants à peinture écaillée. Derrière un haut mur de pierres petites et sèches, à son flanc grimpe la forme d’un escalier à double volée, masqué de buissons, peut-être des buis. A son palier supérieur la griffe des piques d’un portail en fer forgé, l’accès à une esplanade invisible depuis la prise de vue en contrebas. A l’arrière-plan, sévèrement alignées, de hautes fenêtres aux volets clos – une interminable façade de bâtiment, déchiquetée entre les fûts et les branches noires de deux fois deux feuillus décharnés

Hmmm on dirait, Monsieur du Château, une sorte de pensionnat - fin des années 40 peut-être ? - ou peut-être un séminaire que vous pourriez … ?

macache macache macache

fragment d’enquête n° [32]

Il faudrait prendre le train. Gare du Nord, l’ancienne gare, toute grise, comme elle était avant, immense, libre de toute suspension publicitaire, une cathédrale grise et longue, à la taille du grand voyage qui se prépare. Tout en bas au pied du quai, dans les tiroirs des anciens distributeurs, contre un franc on aurait une petite boite de cacahuètes de la taille d’un paquet de cigarettes, exactement nichée dans l’étroit tiroir métallique, et dont la découverte et l’extraction sont plus intéressantes encore que la consommation. On prendrait le train. Un direct Paris-Albert, un de ces trains qui n’existent plus, maintenant il y a toujours une correspondance à Amiens. Dans ce train-corail flambant neuf (sans ces compartiments où on doit se tenir sous le regard des autres voyageurs), dans ce train orange comme un coquillage, on commencerait vraiment le grand voyage, tout d’une traite. Sur les baquettes en skaï collant, une fois qu’on aurait fini d’être assis, sérieux, devant la tablette abaissée où on a soigneusement disposé toutes ses affaires, on pourrait se mettre à genou et interpeller celui du devant, et rire quand les champs défilent vraiment trop lentement. L’arrivée surprendrait, comme toujours : on aurait fini par ne plus y croire. On traverserait la gare, et sa fascinante balance-plateforme pour peser les bagages. Le taxi conduirait dans la ville, parsemée de fameux monuments inconnus. Et puis la voie s’ouvrirait, la route de campagne où on peut accélérer, quelquefois bossuée comme une vague qui saute à travers champs. Le virage de l’usine d’aviation. On ralentirait et on s’arrêterait. La petite porte verte grillagée. Une étroite boite aux lettres verticale emprisonnée dans le grillage, avec un panneau coulissant très dur à relever. La porte elle-même difficile à ouvrir. La poignée de fer à tourner, la grille toujours un peu coincée. Les quelques marches de pierre dans la terre, un escalier bordé d’herbes et de fleurs. Les hortensias bombés comme un édredon sous le cadre de la fenêtre. A gauche, la porte au bois verni d’une belle couleur claire, sous la marquise et le rosier aux délicates fleurs orangées, des roses thé, comme on dirait plus tard. La porte et sa petite fenêtre en fer forgé torsadé. La porte s’ouvrirait, enfin.

fragment d’enquête n° [33]

Je partirais à rebours à la recherche des noms, les dossiers dans la clé USB.

Il y aurait à saisir, à filmer, ce couloir vide, sur quoi chaque porte s’ouvre et le mouvement du groupe adolescent qui vient.

Il y aurait l’horloge au mur.

Il y aurait à dresser l’inventaire des abonnés absents, le bruit des messageries préenregistrées, les souffles incongrus et Vivaldi de l’Aide Sociale à l’Enfance.

Ce que je reprendrais de tournures de langage au téléphone, de gestes machinaux, du timbre de voix.

Et comment on accueille chaque jour dans l’entrebâillement. Avec quelles phrases, avec quels regards, avec quels gestes.

Et comment on allume le vidéoprojecteur et l’ordi.

Et de quoi se compose l’espace de travail.

Et ce qui fait rituel et ce qui fait limites et comment on institue.

On monterait bout-à-bout vidéos et photos de comptes Snapchat qu’on veut me faire voir avec cabreurs du net prenant la pause, motos-cross au point d’équilibre sur roue arrière, petits chiens, bastons, fringues, selfies, lunettes argentées, armes, webstore, jeux, séries, clips…

Panoramique horizontal à 360° au centre du croisement Malherbe et puis fixement l’ouverture des portes du bus et du tram.

Et un petit tour dans le square ou à l’entrée du parking de la Sécurité sociale.

Comment on pénètre l’enceinte, digicode au portail et caméra.

Ce qu’il y a dans les mains de canettes, Capri-sun avec paille, barres chocolatées, pulvérisateurs déodorants et tout l’attirail d’écouteurs reliés à téléphones portables délabrés.

Esquisse des postures qui disent tant. Lecture des places de chacun. Relevé des expressions spontanées.

A partir du planning rendre compte de la course au temps. Et survoler lentement cette grande feuille A3 griffonnée qui porte adresses, numéros de téléphone et changements se superposant.

Hommage à celle qui ouvre le portail, dit bonjour et demande qu’on retire casquette.

Hommage à celle qui fait ménage.

Hommage à celles qui tirent du lit au téléphone.

Hommage à celles qui exigent et réconfortent.

Premiers contacts, échouages, appels, curiosité, parcours du combattant.

Premiers entretiens : on en épuiserait le lieu, les mots. On en retiendrait les fils de ce qui fait récit. Et comment on fait pour être consistant.

Paroles des mères, paroles des pères. Douleurs. Absences.

On enregistrerait des bavardages au resto qui sont échafaudages.

On relaterait les formalités institutionnelles.

Surtout, on convoquerait les héritages.

Et tout ce qu’on voit par les vitres à l’intérieur-même du bâtiment : les ateliers de carrosserie et l’éclat du fer à souder, un carré de verdure où tournoient les piafs, des bancs dans l’herbe.

Tout ce qui focalise et détourne l’attention. Ce qui fait désordre.

Et quelles sont les adresses au groupe. Les appâts.

Ce qu’on écrit, et dicte, et retranscrit, et copie. Et comment ? Le matériel dont on dispose et celui qu’on a perdu.

On pourrait savoir où chacun va, comment il part. Cartographier son territoire.

Ce qui fait URGENCE à un moment, comme on s’emploie avec l’usage de la parole.

Et d’où le rire surgit.

Et ce qu’on vit comme un instant de grâce.

Et les conflits qu’on traverse et les conflits qu’on instaure pour absorber la violence.

Et les visites impromptues des anciens.

Et toutes les expressions et les coups de gueule !

Et ce qui s’élabore en réunion. Le regard des uns.

On ferait lecture des messages SMS qu’on a reçus. En précisant à quels moments et les réponses.

On ferait l’inventaire des lieux où l’on s’est rendu avec le groupe et des rencontres.

Le trajet le matin, la petite traversée de ville, la radio dans les oreilles, avant la mise en œuvre…

Les habitudes du lundi et comment on quitte.

Et ce qu’on fait chez soi de vérification sur le canapé ou à la table, de recherche et d’inventions.

fragment d’enquête n° [34]

Lorsqu’un jour du printemps 2005, je pris la décision d’entrer dans cet atelier de reliure – 30, rue des Faures, 64100 BAYONNE – pour y prendre (y voler ?) des photographies en noir et blanc qui seraient ensuite tirées sur papier baryté, j’en ignorais strictement la raison.

La rue des Faures se trouve dans le quartier historique du vieux Bayonne, anciennement fortifié. Il s’agirait plutôt d’une ruelle que d’une rue, étroite, bordée de façades hautes qui l’obscurcissent à toute heure du jour, de portes lépreuses ou très neuves au contraire. Il y a des commerces aussi, une épicerie bio, La Chayotte, un réparateur de vélos, un tabac presse troquet minuscule, avec quand même des cartes postales pour les touristes, très peu de place sur le trottoir et, tout au bas de la rue, en venant du grand parking Paulmy, l’atelier de reliure.

C’était une pièce longue, étroite, encombrée, qui ne percevait de jour que la maigre clarté affleurant à la vitrine. Contre les murs, des deux côtés, presses, étagères, massicots. Une longue table de travail au centre, encombrée elle aussi. Au fond, et c’est là que résidait le miracle, une sorte de pupitre sur lequel se trouvait une lampe allumée d’une rassurante lueur chaude, sous un abat-jour qui ressemblait à un chapeau de petite bourgeoise du XIXème siècle, beige et d’une insipide correction géométrique.

Plusieurs mois durant, je m’étais arrêtée devant cette vitrine, à chacun de mes passages dans cette rue, captée implacablement par cette clarté chaude qui venait du ventre de cette boutique sombre dont l’enseigne gris sale signalait seulement « Reliure ».

« En 1686, les relieurs quittent la corporation des imprimeurs et des libraires pour fonder la leur, celle des relieurs-doreurs. » Dictionnaire de la reliure-dorure manuelle, Jean-Claude FAUDOUAS.

Je m’étais peu à peu convaincue de la nécessité d’acquérir une certaine légitimité, par la connaissance de ce métier, qui me donnerait le droit de pénétrer dans cet atelier pour y faire des photographies, et assez d’assurance pour adresser la parole à cette silhouette presque fantomatique au fond de l’atelier, le relieur. J’avais donc passé plusieurs jours de recherches à la bibliothèque municipale, à l’ombre de la cathédrale.

Histoire de la reliure, DMA reliure-dorure Ecole Estienne, Art & Métiers du livre, revue trimestrielle de 84 pages richement illustrées… Longtemps je fus les yeux et la tête perdus, comme assoiffée par un manque dont j’ignorais la source profonde, égrenant en notes sèches sur un cahier de brouillon des données historiques et techniques, élagage, ébarbage, brossage, jaspure, parure, recopiant d’une main appliquée leurs définitions complètes, écolière consciencieuse creusant sagement un sillon infertile, et cela dura … jusqu’à ce qu’un jour s’organisent en paragraphes soignés une page que je conservai :

- ombilic : dans les anciennes reliures, cabochon placé au centre des plats.
- nerfs : saillies parfois présentes sur la largeur du dos d’un ouvrage relié.
etc , puis dos brisé, dos muet, dos janséniste, cheveu, coiffes, corps d’ouvrages, gorge, glaire … puis enfin, là, en creux, la silhouette d’une femme, qui serait relieuse, appelée à prendre corps dans d’autres pages.

fragment d’enquête n° [35]

C’est le moment du basculement. Ce dossier, ces lettres manuscrites que je ne pourrai pas garder. Pour répondre à la demande, je dois entreprendre la démarche inverse, partir du livre à venir pour comprendre d’où il vient. Le territoire est exploré, mais l’intuition pousse le ver dans ses derniers retranchements. À cet instant, je voudrais courir plus fort. Registres d’entrée, de sortie. Et symboliquement, ce type dans la boue. On ne sait pas s’il est mort. Mais il est là, je n’y peux rien, prêt à être dit. Une semence gelée au ventre noir.

L’intuition est latente, mais après le début du récit. Mais elle ne parvient pas à prendre forme, car c’est son sujet. Elle ne germe pas. Je peux faire des photocopies, et j’en demanderai d’autres plus tard. La recherche est lente. On me dit non une première fois. Je suis content, une mort annonce un second essai et prépare à un second non. Je garderai les deux lettres de cet échange à deux tiers et quelques-unes encore, d’un vieux masque déguisé en toile d’araignée.

Exercice difficile : entrer dans le détail, sans s’exposer. Drame impossible. J’ai rangé les lettres avec le reste, des bouts de papier insignifiants. Il y a déconnexion entre le livre à venir et tout ce que je range au fur et à mesure des années dans la pochette noire. Parfois je ne la reconnais plus. Si je voulais mentir, je dirais que je l’oublie. Et le livre à venir serait le voyage d’un amnésique à travers une brume où l’on distingue des formes.

J’ai du mal à ne pas parler de ce que je fais de cette construction : un château d’occasions manquées. Une première rencontre et un désastre. Et pourtant rien n’est éteint, puisque l’intuition se cherche toujours. Mémoire grises, mémoire brouillard. Écrire et bâtir sur une couche de gaz qui ne s’effondrera que si on lui somme à l’oreille son interdiction d’exister.

Je déterre, j’aimerais analyser la matière froidement. Alors je pense à des elfes, des nains, des trolls, des orques, des sorciers, des magiciens, des krakens et toutes sortes de bêtes immenses (mais pas immondes, quoi qu’on en dise). Mais toutes ces espèces, quelles qu’elles soient, quelle que soit leur intelligence, leur corpulence, mangent du papier. Or le papier est une forme de chair, qui n’a d’existence propre qu’à travers un écran d’odeurs. Une chair qui jaunit en attendant ses flammes. Le livre à venir comme un cercueil, le modelage de l’intuition comme un deuil. Un langage infini qui se creuse dans une terre à pieds.

Il y aurait folie à ne pas se servir des béquilles tendues dans la boîte où je range tous les indices. Mais ils forment un puzzle sans encoches et sans pièces correspondantes. Il en manquera toujours et celles que j’essaye d’assembler sont molles et humides. C’est probablement parce que je leur crache dessus. Mais j’ai une bonne excuse : il n’y a que de cette manière que je peux les user, faire dégorger ce qui leur reste de violence. Au moins, on ne reconnaît plus rien. Le livre à venir ne mettra pas simplement fin à l’enquête : il mettra fin à l’histoire elle-même, grâce à un effet subtil d’auto-parturition. Et c’est une autre fiction qui pourra enfin grouiller sous la couche de placenta. Il ne s’agira plus de travailler une matière souillée, mais un matériau noble, solide et sûr de lui.

fragment d’enquête n° [36]

Marcher vers ce lieu de douleur. Sur la palissade cet agrandissement d’un vieux cliché parmi d’autres, dans un fils chronologique. Glissade des regards. Ce soir là, au retour, donc à rebours, pourquoi il t’arrête ? Tu vois quoi là, sur la vieille route escarpée ? D’abord rien. C’était ici mais longtemps avant maintenant. Comme un appel pourtant. Tu t’attardes. Et puis là, sur le trottoir de 1934, une petite tâche grise s’avance. Un enfant, flou ; sans doute rendu incertain par le long temps de pose. Il marche seul. Très jeune, très seul dans le noir et blanc aride des rochers et de la route. Il vient vers nous à travers l’œil du photographe. Pas besoin d’embrayer bien loin en imagination. Sans doute son fils ou sa fille, le gosse. Placé là pour animer le paysage. Il arrive ici et maintenant le petit fantôme.

Il parait qu’avant les écrivains se prenaient pour des dieux. Aujourd’hui ils auraient la prétention d’être des sauveurs, des sauveteurs ou encore des réparateurs. Ce gosse fantôme, on te le confie lecteur. Soi, on en restera là.

fragment d’enquête n° [37]

Je retourne souvent 6 rue Vivienne. J’y vis sommairement et croise toujours Paulette dans l’escalier ou parfois elle sort par une trappe. C’est mon passe muraille. Elle est en peignoir, la mise un peu fanée et son rouge à lèvre qui dépasse. Elle traine comme les vieilles publicités qui s’entassent sous la porte. Impossible de me rappeler son nom de famille….

C’est vrai qu’on n’avait pas de boite aux lettres. Il fallait demander le courrier à la concierge. L’arrivée des boites aux lettres et du promoteur a sonné le tocsin. Elles étaient accompagnées de plaques en verre assez prétentieuses avec l’organigramme de l’immeuble, les raisons sociales des sociétés et les noms des particuliers tout en haut.

Mais on continue d’habiter les lieux même quand on a rendu les clés. En dormeur clandestin sinon les pas y reconduisent à chaque retour à Paris. J’y retourne aujourd’hui virtuellement avec l’œil déformant de Google Earth et les connaissances de Wiki. J’apprends à l’occasion que la rue Vivienne était une ancienne voie romaine menant à Saint Denis bordée de sépultures dont on a trouvé de nombreux débris. Je gratte et remue la terre comme ces fouilles qui s’éternisent derrière les palissades de chantier. Paulette…Elle a dû rejoindre l’un de ses immenses cimetières du Grand Paris que l’on aperçoit du périphérique, longés par les trains de banlieue. Ces espaces tout à coup dégagés au milieu des immeubles. Je me rappelle le cimetière de Montrouge si vaste qu’il ressemble à un cadastre géant où il est impossible de retrouver ses morts sans le plan et l’adresse.

Le marchand de biens qui avait racheté l’immeuble et qui secouait tous les anciens locataires comme on tape sur une couverture pour en purger la poussière, n’a pas pu la déloger à cause de son loyer 48. Perchée tout en haut d’un immeuble essentiellement occupé par des bureaux, elle vivait dans un de ces rajoutis construits après la guerre pour résoudre la crise du logement. Elle est restée là, en vigile. Les derniers étages ressemblaient à des cabines de bateaux avec hublots ouverts sur les toits de zinc et le ciel. Ils étaient desservis par des coursives mi- terrasses, mi- toit bordées par des balustrades en fleurs de chardon. Elles ont toutes échouées dans un container .

Pas facile de lui donner un âge, la Paulette sous sa chevelure oxygénée, et son masque de Jézabel. Selon les statistiques de l’encyclopédie des prénoms, j’apprends que le prénom de Paulette a atteint son pic de popularité en 1920, sans doute sous l’effet de la belle Paulette Godard. Elle a dû naître juste avant la première guerre. Comme un air de chanson venant d’on ne sait où, j’ai senti son nom de famille qui revenait…. d’abord la rime en « in » puis le nom…. « Paulette Guerin » ! Voilà ! Sans doute je retrouverai une trace de son existence à la mairie du deuxième, rue de la Banque.

Ou Je devrai plutôt consulter les archives du Cabinet Colin Letortu, syndic de l’immeuble. Un nom doux comme un album du père Castor. Mais La tortue était dure en affaire, aimable avec les bons portefeuilles, intraitable avec les fins de mois difficiles. Elle présentait toutes les augmentations de loyers comme un gain à la loterie. Et pourtant « quelle taule ! » disait Paulette……. « Alors je lui dis à La tortue, la chasse d’eau du voisin pisse chez moi- ouvrez votre parapluie qu’elle me dit…. Non mais quelle taule ! »

Quand on sonnait chez Paulette, elle n’ouvrait pas. C’était une lectrice assidue de Détective. Dans ses jours de grandes nervosités et de paranoïa aiguë, elle attendait l’ascenseur drapée dans son journal, derrière ses lunettes noires. Et si elle m’adressait la parole, c’était pour me menacer de dénonciation à La tortue qui Dieu des hautes sphères de l’ immeuble, présidait en juge suprême. C’était une maison honnête et non un lupanar et qu’elle savait bien que l’on était envoyé par Madame Claude. Enquêtons sur Détective. J’apprends que Le Nouveau détective, a été un journal initialement lancé par Gaston Gallimard et qu’il avait pour slogan : » le crime est là, on ne peut l’ignorer ». Il doit sa fortune à l’utilisation de la photo et aux récits des histoires avec photomontage. J’aperçois de temps en temps chez Madame Garçon, la dame du tabac, les couvertures scabreuses avec des visages couverts par des bandeaux aux yeux, et des grosses lettres jaunes. Cette attirance pour l’horrible, c’est la même que je retrouve au bistrot du métro. Au- dessus de ma tête, l’écran de télévision reprend en boucle un fait divers pour en assurer la reconstitution. J’entends des bruits de portière, j’aperçois un bout de parking de supermarché, la silhouette d’un individu, une voiture qui se gare dans un chemin forestier un jour de pluie, je ne veux pas voir, mais j’aperçois des flashs, je reconstitue les morceaux : ça fout vraiment les jetons ! On y est…. Je commence à avoir le code de Paulette.

Cette fois-là, j’avais pris des pincettes, et glissé un carton sous la porte. Elle a ouvert la porte en déverrouillant plusieurs verrous. Elle était en robe de chambre. Tout était sombre comme si on avait fermé les volets en plein après- midi. Et d’humeur légère… sans doute le bristol, les manières…. « et puisque vous êtes là, et que votre mari qu’est bricoleur, y pourrait pas réparer mon mixeur des fois ? »…je l’ai entendu fourrager dans sa cuisine, j’étais dans le couloir, le cou un peu tendu, je lui ai demandé si elle voulait de l’aide en m’avançant un peu vers le salon. C’est là que j’ai vu dans l’obscurité d’église, un grand tableau rectangulaire avec une jeune femme nue en Olympia reposant sur un divan, mais juste après, Paulette est arrivée en me tendant une moulinette avec un couteau planté dedans pointe en l’air… » J’ai essayé toute seule, j’y suis pas arrivée. … ». Je suis repartis avec le trophée qui sentait la vieille viande.

On l’apprivoisait, même si j’étais la sainte nitouche marié avec le dingue, elle commençait à se déboutonner parce qu’elle n’avait pas toujours habité dans ce bouge, elle en avait connu de la haute, elle qui était à tu et à toi avec Rubirosa. De toute façon elle préférait vivre seule que mal accompagnée. Et c’était pas faute d’avoir donné et que le dernier trouvé dans le Chasseur Français, c’était pas une affaire : les pieds sous la table et pas une parole, non merci !

Ils ont fini par la déplacer, les rénovateurs de Paris, comme on déplace un bibelot que l’on ne peut pas jeter. Elle ne voulait pas de place en maison de retraite, alors du jour au lendemain, on l’a changé d’étage, et c’est comme ça que nous fumes voisines de palier pendant un temps bref. Elle est descendue d’un étage avec sa moulinette, ses détectives, ses déshabillés, ses soupçons, et ses souvenirs de Porfirio Rubirosa . Je découvre aujourd’hui des photos de ce playboy de Saint Domingue qui explique que « para seducir mujeres ricas no se necessita ser rico, solo aparenterlo « Je le vois en compagnie de ses nombreuses femmes aux noms étincelants, Zsa Zsa Gabor, Danielle Darrieux…. Je trouve d’ailleurs à Paulette des faux airs de Danielle Darrieux. Un article du Cinématographe français présente la vedette : » les femmes portent à son instar des cravates, des jupes souples, les cheveux ondulés libre sur les épaules. N’est- elle pas imitée par toutes les jeunes filles qui voudraient copier son aisance, sa joyeuseté, son élégance, jamais tapageuse, toujours dans le vent ».

Quelle a été ta vie Paulette ? Tes vies ? Ta survie dans les eaux troubles… en 40 ? Dans le dépliant du Centre d’Histoire de la Résistance et de la Déportation, comprimé sous l’acronyme plus anonyme CHRD, je tombe sur une conférence de la figure du délateur. L’autre voisine du dessous t’accusait d’écrire des lettres ? Sur quels bords as-tu parié ? Je te savais joueuse, partant l’après- midi aux courses, parcourant en étoile les hippodromes de la ceinture. Vincennes, Longchamp, Auteuil, Enghien, un vrai tiercé ! Tu faisais partie de cette masse agitée qui arrive par nuage sur les trottoirs et le quai du métro comme des vieux pigeons estropiés. Sans doute tu t’allégeais à chaque mise perdue….

J’ai vu un jour chez le brocanteur de la rue, ton tableau en vitrine. Odalisque des années 50. Un œil expert dirait croute. Qui sait ? Moi, j’étais gênée de te voir exposée aux passants, dans le vent coulis qui coure dans cette rue en tuyau d’orgue entre les grands boulevards et le Palais Royal.

fragment d’enquête n° [38]

Pourquoi mener l’enquête ? D’un côté comme de l’autre, le chemin mène à la honte des mots qui se terminent en –isme.

Ce pourrait être charisme, se dit-il, souriant à demi comme si quelqu’un lui faisait une farce légère.

Depuis si longtemps, on le convoquait sur la fierté filiale. Il s’était même senti injurieux envers ses ancêtres de ne pas se soumettre à la vénération de « ses chers disparus ». Il devinait pourtant qu’il avait raison mais ne pouvait expliquer ni en quoi, ni comment. Il savait que ça tournait autour du sentiment d’injustice : pourquoi le père s’inscrivait-il dans les luttes politiques alors que lui, son fils, avait faim ? Pourquoi le père ne rapportait-il pas à manger à la maison ?

Le père se gorgeait de mots, s’en saoulait ; comme d’autres le font avec l’alcool, il devenait ivre de puissance et séduisait son auditoire par sa verve et sa culture. Aussi sûrement que le fait la parole d’un alcoolique, il trahissait les engagements qu’il prenait et s’endettait sans retour. Finalement, l’alcool n’était pas nécessaire à son ivresse. Son idéal suffisait.

Cela, la mère, avait mis bien du temps à le comprendre, elle qui avait choisi cet homme parce que, justement, il ne buvait pas comme son propre père. Elle le découvrit trop tard : quand elle se retrouva affublée de sept enfants en sept ans, quand la première, alors bébé, mourut de froid, quand les spectres de l’enlèvement et du placement planèrent au-dessus de la tête de ses autres enfants, quand la fuite et la mort furent les seules réponses aux menaces.

Le cancer savait déjà offrir une porte de sortie plus honorable qu’une assignation en justice.

De guerre lasse, le fils avait renoncé à comprendre, s’était détourné de cette origine fallacieuse et attaché aux pas de la mère. Remonter le temps, la lignée de son côté se révélait être aussi périlleux. Une soumission à un ordre autrefois admis, l’asservissement de certains êtres par d’autres au nom d’un idéal de bienfaisance.

Non décidément, il ne pouvait pas se réjouir de tracer dans le marbre les taches de la vie de ces ancêtres.

Tout se construisait sur l’illégitime et la transgression dans cette famille, puis sur l’effacement. Il se serait agi d’argent, on aurait dit blanchiment. Ici, les frontières touchaient à la folie ; l’exil entraînait la haine, le dénuement poussait au délaissement, à la mort, à l’oubli.

Il s’était creusé, le père, dévoré par le cancer. Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse. Elle s’était cassée, la mère, dans l’oubli, avant d’aller dans la mort. Le fils n’avait jamais pu retrouver les lieux de sépultures de ses aînés, les reconnus ou les illégitimes. Un mort dans chaque camp, le destin était bien servi.

Ne rien savoir plutôt qu’absorber l’horreur par tous ses pores.

fragment d’enquête n° [39]

Années 60, les Sixties, R.N. 41 Bruxelles-Lille. Dans le tournant, juste en bas de ma chambre, ils viennent de la frontière belge, leur voiture a glissé sur le verglas, ils sont morts tous les deux.

Un vieux couple d’Anglais, disait-on. Un homme et une femme dans une Vauxhall.

Le marbre blanc sur lequel on les a déposés. L’odeur de paille mouillée.

Deux heures du matin, il gèle à pierre-fendre. La chaleur animale a fait place à la chaleur des briques enveloppées brûlantes dans du papier journal, l’odeur entêtante de l’encre se dissipe peu à peu dans le lit.

Pourquoi suis-je encore éveillé, à cette heure ?

Le tournant est dangereux par temps de verglas, dans le village tout le monde sait ça.

Je prends le virage, cinquante ans après. Le panneau de signalisation a été remplacé, mais le triangle rouge est toujours là : deux courbes sous les roues d’une voiture qui s’envole, deux vagues sur lesquelles un destin surfe puis dérape. Le symbole qu’ils n’ont pas vu dans la nuit : Danger, verglas.

À cette-heure-ci de l’après-midi, j’emprunte cette route, à la recherche de je ne sais quelle preuve de leur existence.

Voilà le triangle. C’est là qu’ils ont dérapé, je me penche sur le goudron brûlant, l’été flambe. Je marche sur l’asphalte, dans la rue cette fois. La bordure renvoie la chaleur, ma tête éclate.

Un moteur dans le lointain, un grondement qui s’amplifie, j’entends la voiture qui s’approche, un crissement de freins, un fracas bref, puis un silence qui s’éternise.

Le silence de glace, la chaleur du lit, le soleil éclatant, l’heure suspendue où ils ont perdu la vie, toutes ces sensations vibrent et attendent des mots aujourd’hui.

Quelques éclats de voix qui s’estompent. Un remue-ménage, des lumières qui tremblent, oscillent, s’évanouissent. Les secours. Inutiles, les secours. Mes parents n’ont pas bougé, dans la chambre d’à côté. Ont-ils entendu ?

À cette heure, peut-être partaient-ils rejoindre leurs enfants à Calais ?

Une malle dans le coffre de la Vauxhall.

Disait-on. Que disait-on ? Plus aucune idée de ce qu’on disait.

Une idée comme irréfléchie : se mettre en quête d’une trace de leur passage, d’un registre de village, d’un livre d’heures, d’un mémorandum, d’un vieil agenda, d’une main courante, de la trace d’un papier signé. Signé par qui ? le maire, le secrétaire de mairie, le garde-champêtre, une personne d’astreinte ? Quelqu’un a bien téléphoné au consulat, traduit, trouvé les mots, prévenu les enfants ? Visionner les microfiches de la chronique des faits divers, au siège de La Voix du Nord, les dépouiller, l’odeur d’encre, c’est fini. Reconstituer leur dernier itinéraire, interroger des témoins, forcer le hasard. Tous disparus ?

Ast’heure plus personne ? Astheure, en patois angevin, ast’heure, en patois de Lille. Trop tard pour bourniger, trop tard pour randouiller, se mettre à gratter sous les mots de l’indifférence, et pour cela n’importe quel patois conviendra : picard tournaisien, lillo, brusseleer, flamand, wallon, vieil anglais, gallois… Quel patois parlaient-ils ? Dérouler sur une table la carte des langues et suivre du doigt les lieux de ce qui fut leur dernière heure. Ast’heure, ils sont passés par Bruxelles, ast’heure la Wallonie, le Hainaut, ast’heure Lille, la Flandre française, et juste avant Lille… le clap de fin. Disparus.

Danger Verglas.

La malle en fer blanc. Mon copain Michel qui me fait l’inventaire de tout ce qu’il a vu à-cette-heure-là-de-la-nuit, à la lueur d’une lampe de poche.

Des tiêtes, des becs, des nez, des oeils de verre, des tissus, des pleumes de couleur, des photos en noir et blanc, des personnaches couchés dans du plastique transparent, des toiles pieintes, des batinsses, des cahiers jaunes écrits à l’pleume, in inglais. Mon copain Michel s’en souvenait : Oh, Yes, yes, Milady, Hello, Well, No, no Mylord… comme des chansons.

“You say good bye and I say Hello", on enchaînait sur les Beatles.

Chanter, quel plaisir de ne rien comprendre : Tu dis Goodbye, je dis Hello.

Peut-être des dialogues de théâtre, ils allaient dans un musée, disait-on. Pas de tabac ni d’alcool dans la Vauxhall : ni fraudeurs, ni contrebandiers, des comédiens peut-être ?

« Une malle pleine ed’gins », me dit mon copain Michel.

Me reviennent les mots de Pessoa, les drames statiques, le théâtre de l’Être, le Bureau de tabac, la malle pleine de gens.

L’odeur âcre de paille sur laquelle on les a déposés, pour qu’ils ne reposent pas sur le marbre blanc.

Si des photos existent, les coller ici, même des photos de médecine légale. Pas de morbidité, ne retenir que celles qui seraient présentables, retrouver les cahiers griffonnés, les décors, les personnages de la malle, des photos d’identité.

Si elles n’existent pas, les inventer.

En faire un drame.

Coller tout ça sur papier, photographier, composer une intrigue avec ces photos.

La douane était pourtant fermée, la nuit. Un douanier a du lever la barrière.

De la large vitre du poste de douane vide, j’aperçois la frontière ouverte. Délaisser l’autoroute, dériver en rase campagne. Marcher jusqu’à la guérite déserte, observer les voitures qui passent, les gens qui franchissent la frontière. Prendre le temps.

Mon copain Michel : « Dans la malle, il y a un gent, un gentleman à moustache blonde, un angliche, un englishman en tweed. Un zique, comme eux "

You say Goodbye, and I say Hello.

Chanter, rire encore comme ça, comme des idiots.

Quel trafic faisaient-ils ? Ils rentraient dans leur pays.

Qu’est-ce qui leur a pris de venir mourir là, juste en bas de chez nous ?

Le lendemain, de nouveau l’école, derrière les murs de brique rouge. La vie morne, terne et tranquille. On n’a parlé de rien.

Deux ou trois mots sur l’accident de la veille, et le silence a repris. Le silence s’est éternisé.

A cette heure, plus aucune trace dans le fossé, tout a été dégagé, nettoyé, balayé.

Aucune nouvelle de mon copain Michel.

La maison familiale est vendue.

Les parents ont disparu.

Ast’heure, plus personne ?

La frontière est ouverte.

La franchir à pied.

C’est l’espace Schengen. Ouvrir les yeux sur le miroir de la route, marquer un temps d’arrêt devant le panneau de la destinée. Puis passer de l’autre côté, décider fermement de poursuivre leur voyage. Dans quel musée devaient-ils déposer la malle ? Les visiter, un à un.

A Calais plus aucun choix ne sera possible : glisser sur les on-dit, les dit-on, les disait-on, tenter un dérapage contrôlé sur tous les poncifs verglacés. Reprendre là où tout avait commencé.

La malle, c’était bien pour ça ?

La frontière est fermée, à Calais.

Nin pour nous’aut, me dirait mon copain Michel, j’aurais ri avec lui. Le patois, on adorait ça.

Offrir la joue au vent cinglant de la plage, observer d’autres joues, d’autres visages, d’autres personnaches, dans la malle pleine de gens.

Feindre, comme Pessoa, la douleur que pourtant réellement on ressent.

Écrire le théâtre de destins qui s’arrêtent ici.

Trouver une langue plurielle, une forme qui contiendrait tout ce qui a été dispersé.

fragment d’enquête n° [40]

Je les ai trouvées au fond d’une caisse en bois, sous une pile de vêtements d’enfant, dans l’arrière boutique d’un antiquaire de la rue Notre Dame. Quelques photos défraîchies en noir et blanc, aux bords dentelés. Elles sont empilées pêle-mêle dans une boîte à chaussures fragilisée par le poids des années. Je suis intriguée. La plupart des clichés représentent une famille, un couple et deux jeunes garçons.

Au dos de certaines photos, des dates, des lieux y sont inscrits, souvent au crayon de papier, parfois à la plume. Au hasard, je lis : Lisbonne 1953, juillet 41 (Lisbonne ?), Marseille 5.12.43, Marseille 22.08.43, Toulouse août 43, Sénégal 1959, Tarbes septembre 1943, G… 2.4.42, Casa Hôtel Marhaba 1957, Ile de Ré 1957, Pins 10.4.49.

Et puis une adresse à Dakar, avenue William Ponty, n° 103.

Au verso d’une carte menu, ces quelques mots : « A notre grand ca… de toute la famille – que 1957 te libère de tous ces ennuis !! »

Au fond de la boîte, des cartes de visite :

Nom : John Tschirhart, Saint-Dizier.

Au dos on peut y décrypter une adresse manuscrite : chez Mrs Louise Tshirhart, c/o Henry Loessberg, Route 1, Box 8, D…, Texas. La ville est illisible. Dunlap ? Dunlay ?

Nom : Dr Severo Do Amaral, cirurgia – ortopedia – ginecologia. Residencia : Tél. 27-9560

Hôtel Lebron TRU 75-52 – Métro Cadet

Une vie de famille en lévitation, des moments figés par le temps. Des visages, des regards inconnus s’étalent devant moi. Des secrets exposés, des codes inexpliqués se déplient sans que je sache définir réellement de quoi il s’agit. Des bouts de vie resurgissent de nulle part, déposés en tas dans une boîte insignifiante. Des existences endormies depuis si longtemps semble-t-il.

Au dos d’une photo, une adresse attire mon attention : Pensoa York House, 32 rua das Janelas Verdes, Lisboa. Les battements de mon cœur s’accélèrent. Et si cette pension existait encore ?

Je demande à l’antiquaire qui terminait une partie de Pacman sur son ordinateur (surprenant !) si je pouvais le débarrasser de cette boîte à chaussures avec l’intégralité de son contenu. Pour 1€ symbolique, je m’acquittais de ma dette et je rentrais chez moi, à grandes enjambées, avec mon butin sous le bras, avide d’en connaître davantage sur cette pension portugaise.

Vite, je m’installe devant mon ordinateur, « Recherche Google » ! Je tape le début du nom « pensoa york… » et déjà ma recherche apparaît ! Sur la droite de mon écran s’affiche l’adresse exacte, R. das Janelas Verdes, 1200-691 Lisboa, Portugal suivie d’un numéro de téléphone, +351 21 396 2435. Je suis abasourdie. 4,2 étoiles/5 et 73 avis Google. 4,5/5 sur booking.com et 4/5 sur tripadvisor.fr. La pension s’est transformée en hôtel quatre étoiles à 150€ la nuitée (en moyenne). Whaou. J’ouvre une autre fenêtre dans Safari et je tape l’adresse dans la lucarne de recherche Google Map. Localisée ! à proximité des berges du Tage. Je zoome. Google street s’active. Je me retrouve virtuellement parlant dans la rue. Chaussée et trottoirs pavés. Je suis devant une façade couleur rouge bordeaux. L’entrée de l’hôtel est au numéro 32. Vue de dessus, la façade n’est qu’un simulacre, une protection. En passant cette porte, on se retrouve dans une cours arborée, le bâtiment imposant est sur la droite. En avançant un peu plus un joli patio se dévoile sur la droite. J’ai des doutes. Est-ce bien là ? Comment ce lieu a-t-il évolué depuis les années 40 ? Je ne trouve rien sur le net. C’est décevant.

Je saisis la boîte à chaussures posée sur la table de la cuisine et me replonge dans l’examen de toutes les photos à la recherche d’une autre piste.

fragment d’enquête n° [41]

Pour écrire, il va me falloir pratiquer l’expérience du vide, voir dedans. Voir dans le vide. J’emprunte cette expression à Kenneth White dans un monde à part lorsqu’il parle d’ Ovide en son exil. Tout reconstituer comme un perdu de la vie, qui voit l’arbre comme son alter ego. Matériaux posés comme un décors de théâtre. Des arbres, n’importe lesquels, n’importe quelle race d’arbres.
Y grimper, et quelques projets lancés, pour tenter de s’expliquer et poursuivre jusqu’à l’ultime gravure sur pierre les résumant tous, l’expression hasardeuse de leur pensée, par définition infinie, moteur tenu en marche jusqu’à son dernier souffle. Pour quoi faire ?

L’écriture noble tâche ? L’exercice libre de la langue ? Le dessin, dessein du langage ? Combien de gouffres dans lesquels l’écriture est tombée. A quoi elle sert. Crottes de réminiscences et d’immédiateté. La vie comment font-ils ? Examiner cette folie. Étrangère à soi. Et soit machiavel soit ange, se poser les questions. Au fur et à mesure. Liste et examen minutieux. Emprunter, pour cette énigme de soi au monde, soi comme autre, l’autre comme soi, des chemin difficiles, cancérigènes, pathogènes. Traverser des historiques qui voudraient bien s’ouvrir, de retournés, sauvés, sursitaires. Et qu’ils dévoilent, les plaies, les gratter, héroïques. Autre et soi par porosité micro momentanée ne faire qu’un. Et ressentir, expliciter en mots durs, durs, qui prennent tout l’être en un ensemble compact, presque irrespirable et le plus juste possible. Il doit y avoir les mots pour les dire, les porter et les élever, jusqu’au sommet de leur arbre, sans même qu’ils s’en aperçoivent. Attacher le corps image ainsi constitué solidement pour ne pas qu’il tombe. Prendre un peu de recul et voir ce que cela fait sur soi, en soi. Nouvel examen minutieux, systématique, épousant une théorie piège préparée d’avance. Tant pis si on vous accuse de mono maniaquerie. Contrôle carré des données pendant que tu y es. Extourner tout ce qui doit l’être, provisionner le reste. Regarder de nouveau.

L’écrivaine a dit, elle a dit : uniquement un assemblage de mots sans forme grammaticale préétablie. Du plus complexe au plus épuré. Rien, presque rien au final. Comme qui dirait des mots de la fin. Go intrusif hôpital. Qu’est devenu Amar ? Vont-ils accepter de me répondre ? Je verrai bien. Et rêver des propositions subtiles de Danielle, ailées autour de mon désemparé, tellement désemparé à l’horizontal. N’importe quel protocole elle avait dit je signe et qu’on en finisse. Toujours elle, au langage ailé en toile de fond. La vivante, parler avec elle, toujours creuser vigilante, dans ses propos qui voudront forcément s’éloigner, qu’il faudra ramener sur la rive et prendre et mettre de côté pour soit les garder à l’état brut, soit les malaxer des heures et des heures, pour la forme ressemblante. Vous comprenez, c’est ressemblant ? Mais qu’est-ce que ça veut dire ressemblant ? De substitution ? Et Amar, bonhomme. Transporté d’une salle à l’autre du haut de tes dix ans mythiques. Tes dix mutiques. Comme une ombre tu danses enrubanné de tes bandes protectrices, à refaire. Tout le corps à refaire. Pourquoi toi ? Je ne peux tout dire tout préparer il faut décider de la date et prendre le train, puis l’avion, puis la voiture et voir au moment de l’ouverture. Et toujours à l’horizontale, voir les choses autrement, grouiller et s’activer, sous une apparence magique, qu’il faudra reprendre à la verticale, autrement, devenu écriture étrangère, recommencer, se parler, noter. Quoi comment ? Je ne sais pas. Ce sera à l’expérience de décider, du sort de ces corps, et du mien par la même occasion. Oh le satin des petits matins moelleux où ces choses auront pris corps. Oh le désir de la vie. Ces encadrement scéniques où personne ne viendra mais tant pis. Oh le substitut de la vie. Théâtre de ces choses douces, ouvre-moi tes portes. S’il te plaît, ultime défaut. Ultime envie, ultime dépossession, désappropriation.

fragment d’enquête n° [42]

Après plusieurs amerrissages hasardeux et fictifs sur le globe couleur de vieux papier mon doigt arrive à Hokkaïdo.

Chose curieuse, la carte générale de l’île fait apparaître la commune d’Atsuma bien qu’elle ne soit pas reliée au réseau principal. Sur Wikipédia, j’apprends que c’est un bourg d’un peu moins de cinq mille habitants, douze habitants au kilomètre carré, pour une moyenne nationale de trois cent trente cinq. Le site internet de la commune, town.atsuma.lg.jp, créé en 2017, présente sous une forme épurée une carte stylisée à la façon d’un dessin au feutre et quelques photographies de nature. Un écureuil sur le tronc d’un conifère ; une famille souriante campant sur les rives d’un lac aux eaux tranquilles, à l’automne, un hamac installé entre deux bouleaux ; une planche de surf portée par un homme en combinaison s’apprêtant à se mettre à l’eau – je m’aperçois alors en effet que la commune s’étend jusqu’au littoral, à une dizaine de kilomètres du centre – ; un couple enjoué et ses trois jeunes enfants à la baie vitrée d’un chalet qui les abrite d’une fine pluie ; un petit groupe occupé à préparer un barbecue ou à fendre le bois pour un hiver prochain ; des intérieurs en bois clair, spacieux, lumineux ; une fête traditionnelle. Je ne comprends pas ce qui est écrit. Par ces scènes choisies, le reste du site me semble promouvoir un lieu et une communauté épanouissants, des équipements éducatifs et sportifs de qualité, le développement d’un lotissement neuf, par le portrait de gens qui paraissent heureux de s’être installés et d’y avoir créé leur activité artisanale, commerciale ou de maraîchage, une vie locale à l’abri des longues migrations pendulaires des citadins, où chacun peut disposer de suffisamment d’espace dans un environnement proche de la nature… ce que la traduction du message d’accueil me confirme : le souhait, la volonté que ce projet de cité, cette promesse de vie meilleure devienne réalité.

Sur une des photos, un homme pose au milieu d’articles de surf. Au coin inférieur gauche, le nom Tacoo Surf est gravé sur une planche de bois. Est-ce la dénomination de la boutique ? Sur le site du Tacoo Surf Shop, créé en 2012, les dernières « News » datent du 4 avril 2014 ; le dernier tweet, du 3 avril 2014. Est-ce un site fantôme ? Sur la page Facebook, la dernière entrée remonte au 19 décembre 2017. Période hivernale sans doute. Je reviendrai d’ici quelques semaines voir si l’activité a repris. L’outil de traduction finit par me révéler le nom du propriétaire : Takumi Murakami. Il a passé huit ans en Australie où il a commencé à se former, et a créé son magasin, auquel il a associé une école de surf et un atelier de réparation, en 2009, dans une pièce de la maison qu’il habite avec sa famille. Ses valeurs déclarées : une vie proche de la nature, l’enracinement dans la communauté, la transmission aux jeunes générations. Il surfe dès qu’il le peut, mais les jours sans vagues ne l’empêchent pas de s’adonner à d’autres occupations.

Le quartier est une mosaïque de ruralité et de zone industrielle et commerciale où se profilent quelques maisons, par petits bouquets ou à l’unité. Les fils électriques, partout, délimitent la couche d’espace occupée par les activités humaines. Le Tacoo Surf Shop se situe au bord d’une route secondaire, la 259, au coin d’une rue qui ne semble pas porter de nom. De tous côtés et à perte de vue, ce territoire mélangé de pavillons, d’entrepôts, de terrains vagues, de forêt et de fils électriques. Sur le même trottoir le long de la route secondaire, d’autres pavillons. Derrière la maison, un maraîcher est installé, je devine depuis de nombreuses années. Un petit parking est aménagé devant la boutique sur lequel est garé un vieux van Nissan rehaussé d’un long coffre de toit, un autre parking plus grand s’étend sur le terrain en face, de l’autre côté de la rue. L’habitation-boutique est de construction moderne. L’entrée de la maison se situe sur la droite de la façade. Celle du magasin sur la gauche, signalée par une enseigne discrète. Devant la vitrine, trois planches sur un présentoir où deux combinaisons sont en train de sécher, et deux robustes tréteaux. Encore un peu plus à gauche on aperçoit une terrasse, une table basse en bois, quelques fauteuils, un parasol, un peu de verdure avant le grillage qui délimite le jardin. Un petit garage en tôle sert peut-être d’atelier. Ces images datent de juillet 2014. Sur la vue satellite, en dézoomant un peu, on arrive à l’autoroute, à moins d’un kilomètre et, juste derrière, la Réserve de Pétrole de Hokkaïdo. En prenant la route de la mer, qui est à cinq kilomètres vers le sud, on longe la rivière Atsuma, où l’on trouve aussi un parc et un sanctuaire Shinto, une carrière, un petit embarcadère de commerce face à la centrale électrique Tomatoatsuma.

Il fait nuit pour l’instant à Atsuma. Mais demain peut-être les vagues seront-elles assez belles pour permettre à Takumi Murakami de surfer. Sinon, comme il le dit lui-même, il occupera son temps libre avec à son fils, à jouer, faire du skate board ou se promener. Ou bien il fera tout autre chose. Qui suis-je pour savoir ? Ne pourrait-il pas faire ce qu’il veut ? À Atsuma comme partout ailleurs, quelque part entre volonté et hasard.

fragment d’enquête n° [43]

Ce serait un fragment, un bout de quelque chose écrit ; écrit avec une certaine force une dernière force : celle qui servirait à écrire quatre mots, vingt cinq lettres, trois majuscules. Ce fragment serait oublié puis retrouvé ; et n’aurait aucune importance si ce n’est d’être les derniers mots écrits d’un homme qui toute sa vie aurait caché ses autres vies.

Esteban Dormido para Siempre

Mes recherches seraient désorganisées, interrompues, reprises, relancées. Un soir d’hiver, j’apprendrais où il fut interné, dans quel camp d’internement il passa ses premiers jours.

J’écrirais plus tard

Je ne sais pas et ne saurai certainement jamais, où il passa ses premières heures ses premiers jours, sur quelle plage française d’exil, sa première nuit. Alors j’ai construit un plancher de sable pour faire entrer sa voix et celle de cinquante hommes en noir.

Je découvrirais une chronique

El 19 d’agost de 1916 neix a Albox (Almeria, Valle de Almanzara, Andalusia) el militant anarcosindicalista Esteban Navarrete Berbel. En morir la seva mare, fou educat pel seu avi, que era mestre. Militant de la Confederació Nacional del Treball (CNT-AIT), el febrer de 1939 s’exilià al Rosselló, on patí els camps de concentració.Després d’Alliberament, formà part de la Federació Local de Carmaux (Occitània) de la CNT en l’Exili, formada per uns 70 membres. El desembre de 1945 fou delegat d’aquesta federació a l’Assemblea Plenària de la Regional de Tolosa de Llenguadoc, on refusà votar la moció de condemna de la tendència « col·laboracionista » amb el Govern de la República en l’Exili.Esteban Navarrete Berbel va morir el 29 de desembre de 2002 a Dieulouard (Meurthe i Mosel·la, Alsacia).

Une autre chronique

Exilé en France lors de la retirada en février 1939, Esteban Navarrete Berbel était à la libération membre de la Fédération locale de Carmaux de la CNT en exil. En décembre 1945, il fut le délégué de cette FL (70 adhérents) à l’assemblée pleinière de la régionale n°2, tenue à Toulouse et où il refusa de voter la motion condamnant la tendance dite collaborationniste.Esteban Navarrete Berbel est décédé le 29 décembre 2002 à Dieulouard (Meurthe-et-Moselle).

J’ écrirais à des services d’archives

j’ai une demande à vous faire, je vous l’adresse car je vous ai communiqué quelques informations sur mon père Esteban Navarrete Berbel .Voilà la nature de ma demande , elle concerne "un travail" d’écriture ,ce "travail" je veux le poursuivre , ce n’est pas un témoignage ni une recherche historique, c’est seulement pour garder le lien avec mon père , avec des mots et ma façon de dire les choses. Je voudrais savoir quels chemins ont emprunté ceux qui sont arrivés le 19 février 1939 à la frontière française, je voudrais pouvoir nommer les lieux, savoir combien d’heures ils ont marché .Mais ce que je cherche c’est surtout pouvoir mettre un nom sur tous les lieux. Comme je ne sais pas dans quel camp d’internement mon père est allé, je ne m’intéresse qu’au moment du franchissement de la frontière. Peut être pourriez vous orienter ma recherche ?

Il était un des cinq cent mille réfugiés espagnols arrivés en février 1939 à la frontière française.

Il était mon père.

fragment d’enquête n° [44]

Marcher quand rien ne marche. Le même trajet, toujours le même. Avancer quand tout recule. Se prendre le temps en plein visage. Déferlante de secondes, limon des ans que la mémoire foule en quête d’oubli. Passe une pirogue sous la surface du monde. La souvenance dilue le présent. Les calendriers s’effeuillent. Pi s’évapore. Nous ne sommes pas encore nés. Sous peu nous gagnerons la terre par la porte des mères. Vous ne nous reconnaîtrez pas ; vous ne nous avez jamais reconnu. Le thé infuse, l’esprit diffuse, mai s’amuse, musarde en avril ; les tombes ne se sont pas ouvertes. Il va falloir tout recommencer. Je préférerais patienter plutôt que de reprendre à zéro. Trop de boulot ! Un jour c’est sûr elles s’ouvriront ; demain, dans dix ans, mille siècles ou en automne qu’importe, de pareille affaire le temps s’efface. L’esquif atteint le milieu du fleuve. La force du courant nous entraine. Loin de quelle berge ? L’autre inévitablement toutefois il se pourrait qu’elle n’existât point. Le gars à la gaffe ne décroche pas un mot. Sa silhouette, plus sombre que les entrailles de la terre. Aucun bruit. Pas même celui de la perche ou de l’eau. Il faisait jour. La nuit à l’instant d’embarquer s’abattit subitement. Rideau ! Du reste où mène cette course ? Un homme désigne un canot sur le sable. Une femme s’interpose et depuis la traversée dure, dure, dure en dépit de Chronos qui n’est plus qu’un vague souvenir. Qui eût cru les eaux si larges ? De la plage j’apercevais comme la ligne fine, sombre, irrégulière, des collines d’en face. Je me suis pas blessé, simplement fatigué. Léonidas, Léonidas pourquoi ce nom maintenant ? Je ne suis pas blessé. Plus tard, beaucoup plus tard je serai brulé vif et nous avions enlevé des femmes dans la cité voisine mais ça avant, bien avant. Entre je ne sais plus. Ai-je connu cet étrange prédicateur ? Et ces êtres dans mon esprit ? Des moi autres que moi ? Je devrais interroger le passeur. Où mes compagnons ? mes frères d’arme ? Impossible de quitter le pays. J’enseignais à la synagogue et tous ne partaient pas. J’ai conservé les livres. Sept collines, sept collines, mais laquelle abritait ma demeure ? Ai-je écrit au bord du Nil ? Nous devrions accoster. Nous aurions dû déjà. Me retourner, je voudrais me retourner. Quoi me bloque ? Un embouteillage et qu’est-ce que fous dans cette bagnole ? J’ai vu ce tableau. Je sors d’un musée. Fixer l’horizon dans l’espoir impossible d’un rivage. Le navire était plus grand, les nuits courtes et claires. Nous étions trente à bord. La folie, la faim, la soif nous emportaient. Noir absolu. Silence absolu. Combien de temps déjà ? où le matin ? Évènement, élèvement, enlèvement. Ce tableau me regardait. Devant ça bouchonne. Encore des travaux. A la radio les grandes trahisons de l’histoire du coup je me suis demandé qui m’avait balancé et tout ça dans la tête de qui ? Qui est qui ? Se pourrait-il... Si oui, faudrait-il que...un vertige me prend. La côte n’arrive pas. Possible que nous la longions et l’autre debout à la poupe, immobile et muet. Comment conduire cette barque dans ce boyau d’ébène ? A quand la rive ? Je ne questionne ni ne me retourne J’ai vu Grenade, entendu sonner la gloire des rois catholiques alors la peur, pourtant je continuai d’enseigner, de célébrer mais fus-je dans la chambre haute ? De l’eau manquait. A la demande de ma mère j’en montais. J’ouvris et les vis en grand désarroi. Lequel des douze ? Chacun se questionnait, scrutait la faille dans le regard de l’autre. Je remarquai la main, le pain, le vin sur la table. J’eus le temps de comprendre, pas celui de voir. J’avais un cousin. Ma mère appelait. Je devais le raccompagner. Sans doute n’était-ce qu’un songe quoiqu’il en soit l’inquisition fouilla les galeries, trouva les livres et le chandelier. Avons-nous vaincus au défilé ? Je l’ignore. Ni faim, ni soif, nulle douleur. Je ne suis pas blessé. L’obscurité semble éternelle, irréelle au sein de laquelle nous dérivons. Quel prix pour la traversée ? Au soixante-dixième jour : terre en vue. Cipango ! Nous attendîmes au large le retour du soleil. Dans la lente ébullition de l’aube, au coeur des roseaux, priai-je les sœurs d’Osiris ? Puis consentantes, leurs sœurs sont devenues nos femmes et les enfants nés de ces amours firent de nos ennemis des oncles, des tantes, grands-mères, grands-pères, frères et cousins. Nous ne formèrent plus qu’une seule nation. Alors s’éteignirent les flammes. La procession avançait lentement. Lorsqu’elle atteignit le palais, le bûcher dressé, mon âme quitta mon corps. Je glisse un Ry Cooder dans le lecteur. Monte le son. Les tombes s’ouvriront bien... Un jour c’est sûr, ne se refermeront plus...

fragment d’enquête n° [45]

Photos, boites à chaussures, un grand classique des archives de nos mémoires. Approximativement années 1940 , 1950 ? Etonnée de trouver ces photos petits formats, en noir & blanc, avec une belle qualité dans les contrastes. Le sujet par contre m’intrigue. Arrière-plan : montagnes, ciels, probablement belle saison. Premier plan : un visage féminin souriant, dans la jeunesse, regardant l’objectif. Un regard expressif. Insouciance juvénile ? Difficile à dire. Toutes les photos sont coupées à la taille. Subsistent l’arrière- plan, un lieu, un buste ou un demi sujet souriant et énigmatique. Une partie mémorisée, une partie délibérément rejetée dans l’oubli. Une mémoire amputée pour des raisons qui m’échappent.

Les photos semblent avoir été coupées avec soin, le bord est net et droit. Toutes les photos coupées à l’identique. Un corps qui ne peut se montrer dans sa totalité mais néanmoins photographié. Un corps non accepté dans la mise en scène de l’objectif photographique ? Une trahison du photographe ? Un corps souffrant du regard de l’autre ? Quelle souffrance, quels dénis masquent ce découpage ?

Les photos auraient pu être jetées, brulées, détruites de mille façons. Nulles possibilités de poser alors la question du découpage précis. Et là, rassemblées, dans cette boite, forcément, elles questionnent l’intention d’être conservées malgré tout, retrouvées, sorties de leur confinement anonyme.

Identifier l’arrière –plan, le paysage, la saison possible. Examiner les vêtements, un style, un usage particulier ? Scruter la posture, le regard – adressé ?, la gestuelle. Chercher des indices. Faire des rapprochements. Chercher des proximités, des liens hypothétiques. Constater la pauvreté de l’inventaire. Ne pas céder au découragement. Poser ces photos sur un plan, comme des pièces de puzzle. Les déplacer. Les repositionner. Composer des possibles. S’attarder sur le visage : ressemblance avec d’autres, connus, familiers mais veiller à ne pas affadir l’expression saisie par la photo, distinguer le relief des traits, tout ce qui fait singularité … Dessiner ce qui manque, des possibles imaginés, pas à pas, recomposer un nouveau puzzle. Donner du corps. Chairs de Renoir, épures de Giacometti, douceur de Camille Claudel. Donner de la voix. Moduler. Donner du mouvement. Petits pas. Changer d’angle, du plus petit au plus grand et inversement. Imaginer de trompeuses réalités, des fictions qui nous embarquent. Pas de billet de retour.

fragment d’enquête n° [46]

Je savais qu’il faudrait pallier les insuffisances de ma mémoire et conserver plus du récit de S. que ce que j’aurais pu en noter, nécessairement dans l’approximation, la sélection et avec des erreurs irrémédiables. Je savais aussi quel serait mon outil, avec lequel j’ai le plus employé et travaillé l’archive. L’audio est devenu un auxiliaire si habituel que j’ignore souvent, avec une nonchalance sans doute détestable, le souhait que certains pourraient formuler (si je leur demandais leur avis) de ne pas être enregistrés, de ne pas être réécoutés. Je n’aurais jamais envisagé la vidéo. J’imagine aussi que l’idée prolonge nos conversations antérieures, et la façon dont S. lui-même convoquait l’archive sonore.

Je ne crois pas qu’il m’ait vue enclencher le dictaphone au début du dîner. Un fichier de quatre heures. Taire le processus, enfouir l’appareil au fond du sac, c’était faire le choix d’un matériau inutilisable tel quel. S. n’aurait probablement pas refusé d’être enregistré, mais je ne le lui ai pas demandé ; à ce stade, l’interview n’était pas ce que je voulais. La voix est étouffée, l’ambiance trop forte, mais les bruits parasites sont ponctuels. Commence l’exercice de la transcription, pour lequel je me conditionne.

La durée à traiter m’impose d’interrompre la lecture le moins possible, de résumer et d’indexer, plutôt qu’être exhaustive. Mais très vite et incessamment, la qualité du récit de S. me tracte plus loin. Je baigne dans les détails et la précision visuelle du souvenir. Et surtout, je baigne dans une langue que je n’ai jamais eu le luxe d’observer avec ce confort. S. va sans cesse du français au créole, et sans doute certaines de ces alternances sont-elles particulièrement signifiantes. Je ne sais pas noter le créole, je n’ai que cette idée vague d’une orthographe essentiellement phonétique. Comme S., je bascule et contamine, écrivant la forme verbale ou le pronom en créole et le complément en français. Car surtout, j’écoute la grammaire, en la frottant à mes connaissances trop vagues ou jamais objectivées.

Tout l’inverse, alors : quelques secondes sont décortiquées jusqu’à ce que cette toute petite unité révèle ce qu’elle devait, la précision d’une élision, des alliances lexicales, des termes créoles identifiés.

Et puis le flux en fait ressortir, retrouver l’échelle de l’enregistrement entier, comme document. Au feutre, j’inscris le time code, ainsi la perspective des réécoutes futures. Le choix du cahier libérait du va et vient fastidieux sur l’écran entre la page de traitement de texte et l’interface audio. L’écrit papier se fait surtout contrainte ou garde-fou, il garantira de ne rien utiliser ou transmettre en l’état, sans mise en forme. Je souligne au feutre, composant simultanément l’index, m’efforçant de ne pas hiérarchiser, de ne rien détricoter dans ce que S. met en lumière de son parcours, ce qu’il m’apprend par ce biais du domaine de ma recherche, ce qui surgit du présent du dîner pendant lequel j’enregistre. Les membres de sa famille et leurs prénoms, les amis, les figures croisées, les personnalités, les noms d’artistes. Les lieux - j’imagine une carte des villes, rues et villages que nous avons arpentés l’un et l’autre à des dates différentes, entre l’île et Paris - je découvre qu’il a vécu cinq ans rue Dunkerque à quelques centaines de mètres de là où je transcris. Les noms propres que je ne connais pas lancent la recherche : telle rue de la ville sur le plan en ligne, tel nom d’artiste dans un article du journal local dont toutes les archives semblent en libre accès et dont le foisonnement m’impressionne. Je note les récurrences, ses souvenirs incroyablement précis des aménagements intérieurs de ses lieux de vie, ses découvertes de bâtiments où il apprend le métier, ses recettes, ses conseils en vin, ses idées d’aménagement du territoire agricole de l’île - il a été géographe, et s’ajoute alors la nécessité d’une autre rubrique. Ses métiers : géographe, ingénieur du son, habilleur, serveur, sosie de Mickael Jackson, instituteur. J’écris les récits enchâssés, l’histoire de l’ami Yao, le parcours de son fils.

Au moment où je crois que mon travail sera terminé, parce que je me rappelle qu’à ce stade de l’enregistrement et de la soirée, S. m’avait emmenée dans une autre pièce pour me montrer des photos, je m’aperçois que l’enregistrement continue d’être audible. Il me fait écouter des maquettes d’albums en cours d’enregistrement et de mixage. Les archives s’imbriquent. On entend des états provisoires, des morceaux dont S. commente les modifications et les ajouts à venir : chœurs, ligne de basse, corrections d’effets, voix à refaire, structures à revoir. Je suis dans mon sujet. Mais après trois heures transcrites, mon sujet n’a plus de contours à l’extérieur du récit de la vie de S., ni même peut-être en dehors de cet enregistrement pirate qui fait récit, par sa discontinuité, ses aller et retour géographiques, chronologiques, et la réécoute qui m’en donne mémoire. Ce que commente S. est parfois couvert par la musique, audible mais incompréhensible, matériau échappant à l’étude et qui restitue la seule émotion du partage.

À plusieurs moments de l’écoute, je saisis la réflexivité dont son récit fait preuve, le recul sur son parcours pris comme pour lui-même et pour aider ma compréhension, et le cadeau qu’il me fait en conscience.

 

les auteurs

[1Benjamin Renéville

[2Françoise Durif

[3Danièle Godard-Livet*

[4Philippe Sahuc

[5Guy Torrens

[6Ista Pouss*

[7Piero Cohen-Hadria*

[8Georges Smiley

[9Dominique Hasselmann*

[10Brigitte Célérier*

[11Geneviève Flaven*

[12Charlie Sieffie

[13Véronique Séléné

[14Marlen Sauvage*

[15Jean-Marie Fleurot

[16Anouk Sullivan

[17Christiane Deligny

[18Felismina

[19Benjamin Revol*

[20Will

[21Marie-France Barthélémy

[22Françoise Renaud*

[23Philippe Sahuc

[24Aurélie Balay

[25Philippe Castelnau*

[26Juliette Cortese*

[27Pietra Balsi

[28Michèle Dt

[29André Hovart

[30Vanessa Morisset

[31Jacques de Turenne*

[32Dominique P.

[33Antoine Gentil

[34Isabelle Dartiguelongue

[35Stewen Corvez*

[36Jérôme C.*

[37Hélène Boivin

[38Nicole Begzadian

[39André Hovart (V2)

[40Dominique Paillard

[41Cat Lesaffre

[42Lucie Renaudin*

[43Ana Navarrete Berbel*

[44Laurent Schaffter

[45Annick Nay

[46Valérie Louys


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 20 mars 2018
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