vers un écrire-film #05 | générique & expansion, avec Claude Simon

en partant de « Leçon de choses »



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- hiver 2017, « vers un écrire-film », le sommaire complet
- l’ensemble des cycles précédents

On rappelle :
- atelier lancé le 25 avril 2018, contributions acceptées jusqu’au 25 mai (allez... 1er juin ?!) ;
- dans la partie abonnés du site Tiers Livre, consultez les « fiches imprimables » avec les textes-support, n’hésitez pas à vous en servir auprès de votre public, si vous-même animez des ateliers d’écriture ;
- les contributions reçues sont mises en ligne par ordre chronologique de réception, et un groupe Facebook est disponible pour l’échange ;
- envoi des textes au format .doc .docx .pages .odt (mais pas .pdf, et pas dans le corps de l’e-mail, merci !) ;
- c’est ouvert à tou.te.s, à tout moment : voir le pass Tiers Livre, vous bénéficierez dès lors de l’ensemble des ressources, fiches, eBooks.

 


• se procurer « Leçon de choses » de Claude Simon

 

Je voudrais partir depuis où termine la vidéo : d’une manière récurrente chez Balzac, qui est de décrire un lieu sans personnages, de le faire exister au plus exhaustivement qu’il lui est possible, d’aller jusqu’à saturation des signes, des détails, et puis – alors qu’on ne s’est rendu compte de rien – on découvre qu’en fait des personnages étaient là, qu’ils parlent et agissent, et maintenant le roman est lancé. Le plus emblématique de ces fonctionnements c’est l’ouverture de Béatrix (et la façon dont Julien Gracq en parle dans En lisant en écrivant) mais ça vaut pour Eugénie Grandet comme pour Ursule Mirouet ou l’étrange Honorine ou Le cabinet des antiques et d’autres.

La proposition que nous allons explorer va amplifier et fixer ce mouvement : deux paragraphes (merci d’être strict, je ne mettrai pas en ligne les textes qui ne respecteraient pas cette demande, c’est très important pour que cela n’arrête pas la lecture de l’ensemble des contributions) : un premier paragraphe qui va tenter d’aller le plus au bout possible, le plus exhaustivement possible, de ce qui apparaît dans un cadre (donc là, clairement, on n’est plus dans l’exploration balzacienne, avec le narrateur/auteur qui se déplace dans les différentes pièces successives de la maison – mais bien dans ce que la notion de cadre a ouvert au récit cinématographique, à notre position de spectateur-lecteur d’un lieu-image) ; et un deuxième paragraphe où on aura réjouté un tout petit ébranlement temporel, un personnage effectue une action (même la plus minime, déplacement d’une main, déplacement du corps, ajustement du regard – voir dans les fiches aussi l’extrait de Marguerite Duras, L’homme Atlantique).

On va s’appuyer sur un texte parfaitement jeune, même à échelle de ses 40 ans passés, les Leçons de choses de Claude Simon. Je rappelle un mien principe concernant l’oeuvre de Claude Simon en général : si elle a été qualifiée de « formaliste » dans son contexte précis (le Nouveau Roman, et voir ce que Nathalie Sarraute écopait en plus dans la misogynie ambiante), l’évolution même de notre rapport à la lecture fait que nous lisons désormais « couramment », dans la veine la plus vive de l’écriture contemporaine, des livres comme Histoire, Triptyque ou donc celui-ci. Et le grand accomplissement d’oeuvres comme Les Géorgiques, L’acacia ou l’inépuisable Jardin des Plantes fournissent des entrées qui renforcent aussi, rétrospectivement, le plaisir qu’on peut prendre à un livre aussi dense et concis que Leçon de choses. Considérez-le comme « formaliste », il vous tombera des mains ; acceptez son protocole, sa construction, et il devient jeu, monde mobile, tout de rythme et couleurs, à même les forces vives du monde.

Et tout d’abord la construction de Leçons de choses : le livre s’ouvre par un générique d’un seul paragraphe de deux pages et demi, et pas de hasard si ce mot est pris au vocabulaire cinématographique. Et un seul paragraphe aussi pour ce qui suit, intitulé expansion, d’une quarantaine de pages. Suivent deux divertissements et un texte-ekphrasis fondateur dans l’oeuvre de Claude Simon, La charge de Reichshoffen.

Principe du livre, largement commenté et que vous avez sans doute déjà traversé : cette pièce avec fenêtre d’une maison, temps 1 occupée par des soldats dans le feu de la 2nde Guerre mondiale, temps 2 des maçons qui démolissent pour rénovation, temps 3 contemporain de la narration des visiteurs intéressés par l’acquisition du lieu rénové. Et principe de fluidification : sur la table, un des soldats se saisit d’un manuel scolaire abandonné, un livre de « Leçons de choses » dont les illustrations renvoient précisément à ce que feront plus tard les maçons, mise en abîme qui va permettre tous les jeux, et que les images accrochées aux murs deviennent elles aussi des mondes réels en mouvement dans le même flux narratif global.

Un extrait de ce générique (voir la fiche dans l’espace abonnés) :

Les langues pendantes du papier décollé laissent apparaître le plâtre humide et gris qui s’effrite, tombe par plaques dont les débris sont éparpillés sur le carrelage devant la plinthe marron, la tranche supérieure de celle-ci recouverte d’une impalpable poussière blanchâtre. Immédiatement au-dessus de la plinthe court un galon (ou bandeau ?) dans des tons ocre-vert et rougeâtres (vermillon passé) où se répète le même motif (frise ?) de feuilles d’acanthe dessinant une succession de vagues involvées. Sur le carrelage hexagonal brisé en plusieurs endroits (en d’autres comme corrodé) sont aussi éparpillés parmi les débris de plâtre divers objets ou fragments d’objets (morceaux de bois, de briques, de vitres cassées, le châssis démantibulé d’une fenêtre, un sac vide dont la toile rugueuse s’étage en replis mous, une bouteille couchée, d’un vert pâle, recouverte de la même poussière blanchâtre et à l’intérieur de laquelle on voit une pellicule lilas de tanin desséché et craquelé déposée sur le côté du cylindre, etc.). Du plafond pend une ampoule de faible puissance (on peut sans être aveuglé en fixer le filament) vissée sur une douille de cuivre terni. [...] La description (la composition) peut se continuer (ou être complétée) à peu près indéfiniment selon la minutie apportée à son exécution, l’entraînement des métaphores proposées, l’addition d’autres objets visibles dans leur entier ou fragmentés par l’usure, le temps, un choc (soit encore qu’ils n’apparaissent qu’en partie dans le cadre du tableau), sans compter les diverses hypothèses que peut susciter le spectacle. Ainsi il n’a pas été dit si (peut-être par une porte ouverte sur un corridor ou une autre pièce) une seconde ampoule plus forte n’éclaire pas la scène, ce qui expliquerait la présence d’ombres portées très opaques (presque noires) qui s’allongent sur le carrelage à partir des objets visibles (décrits) ou invisibles [...]

C’est sur ce principe de description sans limite que je voudrais qu’on ouvre un lieu précis, délimité par un cadre, de la même façon dont on analyse implicitement l’image cinématographique (où tout est éclairé, construit, disposé, pensé).

Et puis deuxième paragraphe, j’ai pris arbitrairement (toujours dans la fiche du dossier abonnés), l’exemple de la figure 13 (donc l’image intitulée « figure 13 » du manuel scolaire trouvé par un des soldats et qui décrit le même papier peint de la pièce où il est, arraché plus tard par un des maçons lors de la rénovation), avec cette fois un personnage dans l’exécution d’une action, un geste dont on ne saura pas l’amont ni l’aval, mais où l’écriture tire aussi de la plénitude cinématographique qu’on puisse la considérer comme un monde à part entière, façon Vermeer :

Elle s’agenouille sur le tapis et entoure de ses bras le petit lit. Elle se penche sur l’enfant endormie et pose avec précaution ses lèvres sur son front. Les bords des paupières fermées dessinent deux minces croissants, comme des parenthèses horizontales, au-dessus des joues fraîches. Dans l’obscurité de la chambre, l’oreiller, le rabat du drap font des taches bleuâtres. Elle prend l’un des petits bras et le soulève doucement pour le faire passer sous le drap. Le poignet est marqué par deux plis fins dans la chair drue, comme l’articulation d’une main de poupée. Elle écoute le faible souffle régulier. Quand elle rabat le drap elle sent le souffle sur sa main. Elle entend une chouette hululer dans le parc. Elle se redresse. Elle regarde le petit lit flottant dans la pénombre. Les cheveux, les plis du drap, le rebord du lit dessinent des ombres noires, estompées, comme de larges coups de pinceau sur un fond d’aquarelle où leurs contours se dissolvent.

Alors, où allez-vous prendre ce lieu, ou plutôt ce que le cadre délimite d’un lieu particulier, et puis le personnage qui y accomplit ce geste ou cette action ? Mais pourquoi pas simplement (si vous avez participé, mais ce n’est pas obligatoire !) dans ce qu’évoque, de lieux, d’actions, l’enquête Modiano dans le précédent exercice. Ou bien, en revenant à la proposition sur les 3 récits de film, et sa charge autobiographique, penser à la façon de procéder du grand photographe qu’est Lewis Baltz : une scène, un lieu l’intéressent ? Il se tourne et photographie ce qui est derrière lui. Ce que voit le lieu qu’il regarde. Les contextes autobiographiques de la proposition 2 fournissent plus que largement aux pistes pour cette proposition-ci.

Donc prendre le temps de lire ou relire, au moins l’extrait proposé, mais soigneusement, Leçons de choses, rêver un peu autour de vos Balzac préférés, ou reprendre le début de Béatrix. Et puis respecter cette demande de deux paragraphes : l’un qui est description exhaustive (même si infinie) du lieu délimité par son cadre, l’autre qui est geste ou action définie dans ce cadre.

Je suis épaté du chemin que prend ce labo collectif, chaque proposition comme désir d’écriture naissant de ce qui a été reçu lors de la précédente. Et je découvre à mesure tous ces potentiels. Ils changent le récit, la langue.

À vous d’écrire !


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 26 avril 2018
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