#récit | 1996, Rencontre avec le dernier descendant de Charles Baudelaire

conversations sur une tombe au cimetière Montparnasse, avec un prologue


La première version de ce texte avait été publiée en novembre 1989 dans le portfolio de la revue Le Serpent à Plume dirigée par Pierre Astier, et repris en poche par le même éditeur en 1993. La rencontrée évoquée ici eut lieu en juin 1989, et mon interlocuteur est décédé en avril 1998 (peut-être que j’écrirais différemment, ou plus simplement, aujourd’hui, cette rencontre : mais je préfère la laisser telle qu’elle a d’abord paru.

Réflexion aussi, de mon côté, sur le temps – du mal à penser que ce texte a été écrit il y a 20 ans, alors que depuis lors j’ai toujours continué de rendre visite à la tombe de Baudelaire (nombreuses traces sur le site), que j’ai toujours donné à Baudelaire une place centrale dans les différents enseignements que j’ai été amenés à donner, même si toujours sur strapontin de vacataire, et que ce même travail au long terme reste ouvert sur la table même maintenant que je coupe peu à peu les interventions extérieures pour me concentrer ici sur le laboratoire personnel...

Sans compter que le texte dont il est le plus question ici, Symptômes de ruine, est toujours pour moi la porte centrale pour rejoindre cet atelier Baudelaire.

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Rencontre avec le dernier descendant de Charles Baudelaire


« Conduit jusqu’au dernier bord du précipice, avec l’horrible loisir d’en connaître la profondeur. Vous exprimer cela. »

L’homme, même maintenant, se refusait donc à me dire son nom, et avait une manière gênante d’éviter les regards en restant le visage obstinément tourné sur la tombe à nos pieds. Un manteau sur un dos étroit et un peu cassé d’en haut, comme quelqu’un qui aurait dans sa vie passé trop de temps à une table sous la lampe, cela de blanc sur la peau, et les cheveux trop rares bien que longs ; voilà donc, à ce qu’il prétendait, le dernier descendant de Baudelaire.

« Informes monuments qui éterniseront cette cruelle folie. Ne pas excéder d’une tâche trop forte dont la nouveauté plaît d’abord, que l’importance des choses fait regarder comme nécessaire, mais dont on se lasse et qui se change imperceptiblement à bien moins qu’il ne faut. C’étaient de simples papiers de famille. »

La tour de béton au-dessus de nous dans un ciel noir et ceux qui payaient pour voir Paris d’en haut, le bruit d’un chantier proche et, vers la rue Froidevaux (ça s’appelle vraiment comme ça) mais dans l’enceinte même du cimetière, ce bâtiment vieux tout de brique rouge et sans fenêtre sous un toit de tuile, un lierre très ancien et une porte d’acier peinte d’un marron foncé, assez haut pour tenir trois étages et sans destination compréhensible, adossé à une usine morte.

« J’avais toutes les preuves, une entière malle de papiers, et sa bague. Voyez sa bague, dit l’homme en sortant sa main maigre de sa manche et dévoilant sur un anneau plutôt ordinaire une petite émeraude de femme. Sept années, sur ces papiers, monsieur... »

La grue en tournant surplombait les carrés de marbres alignés et tous pareils de tombes neuves, sur les échafaudages de l’immeuble les silhouettes d’hommes bleus aux casques jaunes semblaient à chaque instant séparément immobiles. La dalle de pierre verdie était fleurie pourtant et le descendant (ou s’affirmant tel) me fit remarquer le comique de ces gens qui pour honorer Baudelaire s’en allaient voler des marguerites de plastique aux cadavres d’à-côté. Et disant cela il grattait de la mousse comme on fait sur la tombe des siens, tout autour de l’inscription latérale : concession à perpétuité n° 362, 1857.

« La tristesse dont ce simple début vous accable, dit l’homme. Charles Baudelaire, son beau-fils, décédé à Paris à l’âge de 46 ans, le 31 août 1867, il lut. Voyez-vous, la loi des familles. C’est une disposition verticale, où le général Aupick est dessous, le poète au milieu et sa mère là sous la plaque, donc bien posée sur son fils. Regardez cette fourmilière, au bord : le joint a éclaté, elles passent. »

J’avais publié deux mois plus tôt cet article intitulé, d’après le poème fameux de Poe, traduit par Mallarmé, La cité en la mer : pour quelques-unes des plus fortes proses de Baudelaire, d’après ce qu’on y reconnaissait de la constellation des forces et influences (ce qui s’y tissait d’un écho des Fleurs du Mal, mais aussi des traductions d’Edgar Allan le sombre, le matériau aussi qui affleurait dans l’édition Corti des Fusées), j’avais voulu reprendre le peu qu’on savait des projets notés de Baudelaire, ses fameuses listes raturées mais à la permanence obsessive, pour venir à mon tour tenter d’allumer ce paysage toujours merveilleux qu’est l’œuvre non réalisée d’un homme, ce qu’elle avoue de ses rêves et sous-tend, comme un paysage sous-marin entrevu multiplie le sentiment de surface, l’œuvre accomplie, si brève pour Baudelaire. Si on ne peut guère ainsi aller loin, de tels reliefs un temps surplombés fascinent par cette nuit même où ils restent, les quelques notes des ébauches semblant alors autant de lignes lumineuses où surgit sans doute plus nettement l’intuition du poème.

L’article avait paru dans le numéro de novembre des Études Baudelairiennes, revue pourtant relativement confidentielle, et il y a trois semaines à peine je recevais la première lettre ainsi signée, simplement : « un descendant de Charles Baudelaire ». Trois pages d’une écriture sans marge : infondé et absurde, d’après lui, mon article était uniquement basé sur des spéculations à faux, il m’affirmait le pouvoir démontrer.
« J’ai donné ma vie à de telles fumées. Ce qui vous en apparaît certains soirs comme une fumée seulement, ainsi gaspillée. Et pourtant vous continuez sur cette route toujours, on s’obstine. Mais j’avais ces papiers, que je tenais par héritage, heureusement échappés des griffes rapaces de madame Félicité Baudelaire, femme d’Alphonse frère de Charles et décédée en 1902. Oui monsieur, 1902 seulement, à distance de grand-père. Ces papiers étaient passés, par hasard disons-le, dans la branche des Foyot dont je suis. »

Il faut entrer dans ce cimetière pour s’apercevoir de la hauteur ordinaire d’une ville, la moindre bicoque en surplombe les murs et les immeubles s’étagent par pans très loin ; surtout, passée la petite porte rue Froidevaux, c’est le bruit de la ville qui s’y prend sur les allées de gravier, on dirait qu’elles en résonnent. Un fond de boîte en somme, recoupé encore par deux longs murs avec les croix qui passent, sans une porte ni une habitation, et comme un trait de scie dans les tombes, la rue Émile-Richard (« Je ne sais pas qui fut M. Émile Richard », dit l’homme quand je le lui eus demandé, ajoutant : « Ils ne sont pas Foyot ; la branche Baudelaire comme la branche Foyot-Dufayis est issue de Neuville-le-Pont, dans la Marne »). On entendit le fracas d’un train : une rame rapide venait se coller à la masse grise encore en construction de la gare moderne. On reconnaissait aussi la masse arrière de ce théâtre dit de la Gaîté, qui venait se coller au coin de ces deux allées marquées dans le cimetière par deux pancartes à la perpendiculaire : avenue de l’Ouest, allée du Nord, Baudelaire au carrefour. De la fréquentation des villes énormes, du croisement de leurs innombrables rapports, que naît cet idéal obsédant, et j’ai dit au descendant ou s’affirmant tel : qu’un homme écrive ceci, et cent cinquante ans après sa mort soit ainsi toujours prisonnier de cette fréquentation, de ce croisement.

« J’ai vécu longtemps d’en donner lecture, il a répondu. Juste un pupitre à musique de mince fer noir, mon livre relié de rouge, trois projecteurs ; j’essayais d’entrer dans ce monde, vous vous souvenez : Qui n’a rêvé le miracle d’une prose poétique, musicale sans rhythme et sans rime (je me rappelai bien sûr assez de la suite pour la lui redire : prose assez souple et assez heurtée pour s’adapter aux mouvements lyriques de l’âme, aux ondulations de la rêverie, aux soubresauts de la conscience). Ah j’en sais encore de quoi réciter deux heures, et je l’ai fait mille fois dans nos villes, cela a duré, monsieur, presque vingt ans. Mais cette vie doit finir : la gare où parfois on ne vous accueille même pas, l’hôtel proche où vous déposez votre valise et dépliez sur le lit le froc que vous endosserez tout à l’heure pour lire, le moment enfin où devant l’auditoire rassemblé d’un lycée ou d’une maison de quartier (on apprend à être modeste mais enfin, j’en vivais), vous prononcez les derniers vers et qu’ils applaudissent : Avalanche veux-tu m’emporter dans ta chute… Le repas que vous prenez seul, la nuit enfin dans la chambre pauvre et au matin de nouveau la gare et le train. Comme on entre ainsi dans une œuvre et la profonde résonance des mots : J’aime les nuages... les nuages qui passent... là-bas... là-bas... les merveilleux nuages ! Mais on en vient à ne plus pouvoir soutenir les traitements qu’on essuie, de soi-même. En l’honneur du poète et pour regarder la mer j’avais voulu habiter Honfleur, ce n’était guère commode. Dans les buffets des gares j’en étais insensiblement venu à l’habitude de boire, elle est néfaste. »

Mon article des Études Baudelairiennes était précisément centré sur cette fameuse page dite Symptômes de ruine. On connaît cette manière de Baudelaire d’imposer par la phrase ce mouvement d’effondrement sans pesanteur du rêve : Bâtiments immenses. Plusieurs, l’un sur l’autre. Des appartements, des chambres, des galeries, avant de réaliser la menace vitale et d’emblée passée de la réalité au symbole : Fissures, humidité provenant d’un réservoir situé près du ciel. – Comment avertir les gens ?

« Puis voyez-vous, les gens hésitaient à croire cette vérité simple, que survivait en moi le dernier sang des Baudelaire, branche Foyot. Je ne le disais pas à tout le monde, je ne le criais pas sur les toits. J’en réservais l’aveu. Mais ces gens, et de hautes âmes parfois, le prenaient pour une lubie, une monomanie. Par jalousie, monsieur, direz-vous ? Ruines ! ma famille ! ô cerveaux congénères ! J’aurai bien souffert de ce vers. »
Et c’est sur mon interprétation de Symptômes de ruine que mon interlocuteur, comme annoncé sur sa lettre, voulait me reprendre, dès notre arrivée au cimetière où il avait tenu à fixer notre rendez-vous (« Parce qu’ici, monsieur, les mensonges ne tiennent pas », m’avait-il d’emblée affirmé) :

« Mais qui êtes-vous pour savoir les caves de Baudelaire ? Plutôt se décrasser de ces fatuités de petit maître. Ah vous allez maintenant balbutier de faibles négatives. Non, ils sont condamnés à perdre leur bel air, s’armer de toile cirée et de silence, ceux qui veulent réussir par les fracas. Depuis dix sept ans j’ai les yeux collés sur mon homme, cela vous laisse, n’est-ce pas, la langue embarrassée. Conduite infatigablement patiente, mais avez-vous pesé suffisamment les lignes terribles ? » (Je me les repassai mentalement, non, j’étais bien capable de n’en pas manquer une syllabe : tout en haut, une colonne craque et ses deux extrémités se déplacent. Rien n’a encore croulé. Je ne peux plus retrouver l’issue. Je descends, puis je remonte...) ; le descendant, qui ne déclinerait donc jamais son identité véritable, hors ce nom de Foyot sous la main de tous les biographes : « On ne sait pas assez la si terrible surface des choses, et jamais comment le texte d’un tel homme que Baudelaire s’arrête à ce qu’il dit, avec la plus grande précision : tout commentaire est la fuite de ce que le poète impose, et qui se suffit. Je sais cela de famille. »

Le descendant cessa de mimer, ses mains maigres sortant des manches du manteau gris, son cou cassé en arrière, et s’assit sans plus me regarder sur les trois marches qui descendaient de l’avenue gravillonnée à la tombe en contrebas (« Je passe ici tous les jours une petite minute au moins, dit-il, excusez-moi, j’y prends mes aises »). Plus loin, vers l’entrée côté boulevard Quinet, deux enterrements simultanés se faisaient bizarrement face, les deux camions à vingt mètres l’un de l’autre mais nez à nez, et les deux cortèges, chacun réduit à leur demi-douzaine d’assistants, en position symétrique des bières qu’on descendait. Et mon Foyot (combien sont-ils dans l’annuaire à en porter le nom) reprenait à mi-voix la suite de Symptômes de ruine, texte que je considérai comme lui emblématique, retrouvant cette aigreur rauque et retenue d’une voix évidemment habituée aux monologues (tout était vrai sans doute de ce qu’il disait de ses tournées d’histrion pauvre lisant Baudelaire aux lycées de province) :

« J’habite pour toujours un bâtiment qui va crouler, un bâtiment travaillé par une maladie secrète. Voyez ici toute la condition humaine et le désarroi du monde. Une tour-labyrinthe, je n’ai jamais pu sortir. Ça veut dire, on ne s’en sort pas ; c’est si simple. Et vous osez parler d’ébauche, quand c’est un texte total, des plus ambitieux, évident comme lui-même le dit : Je vois de si terribles choses en rêve. Où donc avez-vous pris qu’il s’agirait là des dernières lignes de Baudelaire avant sa nuit. Spectacle somptueux de l’architecture des rêves, trop précis pour être livré aux mains étrangères : et si Baudelaire a refusé de publier ces lignes, c’était seulement pour s’effrayer lui-même d’une audace susceptible de le détruire, lui, qui disait ces mots, et voyait en rêve ces choses ? Écriture tenue au bord de la destruction qui s’y annonce, et bientôt tout emporte. Ah, ah : il nage autour de moi comme un air impalpable, la destruction même, au bord du gouffre invoquée et nommée, tout se tient. Fameux maîtres, Piranèse et de Quincey, parlez-en, j’ai tout lu, ce sont des années que j’y ai passé : c’est une maladie du monde qui vous saisit le crâne, monde abrupt des vertiges, et le risque pris de la civilisation morte : une folie tout en vert, avec des ors. Je vis en plein midi descendre sur ma tête Un nuage funèbre et gros d’une tempête... Un texte d’audace, et c’est être petit que le vouloir reléguer à ses projets inachevés : vous, Baudelaire, le savez ! »

Et le descendant des Foyot, qui s’était relevé, s’était approché d’un pas de la tombe, enfin ne me fixait plus des yeux. Il avait beau n’être au plus que dix heures du matin, sa bouche vous projetait au visage une charge de vin blanc. J’ai objecté la concordance des Symptômes de ruine et de ce texte trop méconnu, qui devait aussi figurer dans les poèmes en prose sous ce titre de La fin du monde, et resté sous ce titre dans l’édition Corti des Fusées :

« Quant à moi qui sens quelquefois en moi le ridicule d’un prophète, déclama le descendant avec une pose de théâtre et des rondeurs de voie malgré le caractéristique enrouement d’un gosier trop lavé, perdu dans ce vilain monde et coudoyé par les foules, je suis comme un homme lassé. »

Désabusement et amertume, continuait-il (je rapporte), la beauté prisonnière, et mise en dérive l’imagination humaine. Cela vient de Honfleur aussi, prétendait-il : « Une grand-tante que je n’aurai pas directement connue, et qui était la dernière Foyot, fréquentait sa cousine Aupick : “Prenez, prenez la bague et ces papiers, ils sont de mon fils”. Pensez, monsieur, à ces dix-sept mois de la maladie terrible, l’aphasie et les Crénom du géant malade, son vrai dernier poème tout entier en un seul mot. Monsieur, c’est l’intelligence qui était morte : elle en avait trop fait, et s’était risquée trop loin, c’était l’interprétation qu’on en faisait dans la famille Foyot. De La fin du monde, monsieur, jeune homme, rappelez-vous la rature qui le termine : je veux dater ma colère, rayé, et tristesse mis en place de colère ; le monde va finir, comme le géant non plus n’en finissait pas, clinique Duval (voyez-vous sur lui le nom encore de Jeanne), de mourir. Mon arrière grand-tante le visitait souvent, et soutenait au retour sa cousine Aupick. Oh je connais l’œuvre et ses faiblesses, le beau et le vilain cousus ensemble, le vaste et l’étranglé. Et comme on sait quelquefois en soi-même ces nerfs trop tendus qui ne donnent plus que des vibrations criardes, œuvre douloureuse, qui trouble à force le cerveau du solitaire le plus fort ; je me suis brûlé, monsieur, j’ai osé. Et cette cadence : je suis comme un homme lassé, qui traduit le Psaume 88, verset V : j’ai beaucoup étudié, la bibliothèque de Honfleur est d’une ressource incalculable. »

La thèse de mon article était donc qu’un tel dénombrement obstiné des poèmes que Baudelaire notait comme à faire n’en supposait pas une version, voire une ébauche écrite, mais bien cependant la vision intérieure de l’architecture, d’un motif dominant et qui était sous ce titre comme une percussion incessante et acide. Ces motifs laissaient partout repérer et affleurer le transvasement d’où ils procédaient : le projet titré Le palais sur la mer, titre sans poème, renvoyait immédiatement (comme l’a d’ailleurs noté Robert Kopp dans ses commentaires de l’édition Corti) à The city in the sea d’Edgar Poe : la Mort s’est élevé un trône... Tout autant que le projet non écrit titré Le choléra au bal masqué renvoie au fameux Masque de la mort rouge, titre pourtant si fort dans son théâtre accompli et sa densité qu’il excluait l’autre approche. Mais tout se passe comme si les projets réalisés avaient littéralement bu et accompli ce qui s’annonce dans ces listes de titres raturés, problème également repéré par Robert Kopp, par exemple en ce que ce fameux drapeau étendu sur toute l’œuvre : N’importe où ! n’importe où ! pourvu que ce soit hors de ce monde ! reprenait bien effectivement et déjà les thèmes et images de The city in the sea, cette ville dans la mer une étrange cité gisant seule en l’obscur Ouest, comme y avait puisé aussi le Rêve parisien (« À mesure qu’on s’en approche, les constructions de Baudelaire sont des vertiges, et on conçoit qu’il y ait sombré », affirmait le descendant) : cette ville est au bord de l’eau, on dit qu’elle est bâtie en marbre, emprunt reparaissant plus loin : Toi qui aimes les forêts de mâts, et les navires amarrés au pied des maisons, avant le grand décollement du rêve : Là le soleil ne frise qu’obliquement la terre, et les lentes alternatives de la lumière et de la nuit suppriment la variété et augmentent la monotonie. La complexité de ces jeux et renvois niant à chaque ligne toute réduction à une simple transposition de Poe à Baudelaire, ou du vers à la prose. Qu’un poème reste projet impliquait en fait l’épuisement des motifs qu’il suscitait dans l’œuvre déjà réalisée, différant à l’infini sa propre réalisation, mais les y désignait comme strate récurrente organisant le jeu réciproque des textes. La seconde thèse de l’article était qu’en parallèle de ce premier mouvement s’ébauchait un très lent déplacement des thèmes de l’écriture vers une capacité d’hypnose et de rêve obsessif, marquée par l’opposition de la colonne Choses parisiennes à la colonne Onéirocritie. Si une grande part de la première trouva réalisation, Baudelaire n’accomplit rien de la seconde ; pour deux raisons, j’avançai : une première étant encore l’avalement onirique, la charge de rêve laissée à porter sur La chambre double, Les fenêtres ou l’admirable Vieux saltimbanque (poèmes dont on se rappelle tous) comme de nager déjà dans cette cité sous-marine toute de silence et loin du temps ; mais plutôt pour ce qui aurait été un mouvement d’infini effondrement abstrait (Baudelaire lui-même le désignant ainsi), l’image projetée dans le rêve de ce à quoi contraint l’obstacle devant soi, et oblige à le laisser survivre comme obstacle par cet inachèvement : Baudelaire, qui traduisit avec la rigueur de son vers une prose, celle de Poe dans Metzengerstein ou Usher, ne trouvant la magie fantasmagorique de son fonctionnement, précisément, dans ce rendu hypnotique de la phrase et les creux promenés à mesure de l’avancée des rythmes, butant sur la traduction des poèmes (laissant donc à Mallarmé le soupirail possible où jouer à jeu égal, malgré la donne plus étroite, tout comme les Fleurs faisaient jeu égal avec l’entreprise gigantesque et obstruante de Hugo), mais en conduisant l’ombre partout au bord de ses textes pour en faire un seul poème (l’ombre portée de The city in the sea : mais une clarté sortie de la mer livide inonde les tours en silence) avec une force d’obsession que même L’homme des foules ne conquit jamais, jusque dans l’étrange outrance, renvoyant presque, à force d’opacité, à cet univers sous-marin encore où s’aperçoit en luminescences d’arrière-plan le développement infini de la ville, qu’impose au hasard des Tableaux parisiens un vers comme : La rue assourdissante autour de moi hurlait...

« Ne me parlez pas de ce Mallarmé, ce n’est qu’un masque empruntant tout de son maître pour petitement le mimer, monomane mais étroit, fou qui se prenait pour un autre ou se croyait le fils du poëte ; je ne sauve de son œuvre exiguë, monsieur, que ce vers du tombeau : Contre le marbre vainement de Baudelaire, et le déport magnifique du nom. Mais ce n’est qu’un pauvre hère, un homme hâve des villes, qui copiait », dit le prétendu descendant des Foyot.

Et j’avais terminé cet article en avançant que les deux titres chacun précisés par une parenthèse, l’une de onze mots, et douze la seconde, qui émergeaient ainsi de la liste des textes à faire, pouvaient alors se lire, en repensant au silence et à la magie sans pesanteur de la cité sous-marine de Poe (nul rayon, du ciel sacré ne provient, sur les longues heures de nuit de cette ville), comme chacun une totalité à laquelle Baudelaire même n’aurait reconnu leur accomplissement, leur achevé. Le premier étant donc celui-ci : Appartements inconnus (Lieux connus et inconnus, mais reconnus. Appartements poudreux. Déménagements. Livres retrouvés), et ce génie de transporter la répétition confondante de ces appartements jusqu’à l’intérieur même de ces livres retrouvés, passant donc d’un réel évoqué à l’objet de fiction qu’on a dans les mains par l’image du transport lui-même, l’impératif mâchonnement en cinq pieds de déménagements. Et le second, plus fondamental : Les escaliers. (Vertige. Grandes courbes. Hommes accrochés, une sphère, brouillard en haut en bas) qui se passait de tout commentaire, sauf à revenir toujours à ces hommes accrochés minuscules sous la grande courbe, et ce brouillard comme le mouvement de les aspirer, réduction à néant de tout sauf ces escaliers dans le vide vertigineux de la nuit. Et qu’il y avait encore un jeu à établir, entre une œuvre qui impose comme constituante d’elle-même sa partie non réalisée, sa liste de projets, après une prose elle-même titrée Les projets : À quoi bon exécuter les projets, puisque le projet est en lui-même une jouissance suffisante, terminait Baudelaire, et se terminait ainsi mon article.

« Monsieur j’ai la preuve que vous ne dites ici que des faussetés, dit le descendant en secouant la revue des Études Baudelairiennes. Histrion peut-être, mais dix-sept ans à son service et maintenant logé rue Froidevaux (et de sa fenêtre voyant donc la tombe, il précisa). Ici, sur la tombe de Baudelaire je vous l’affirme, il reprit, et à nous deux la fête dans une ville déserte, c’est le titre. »

Fête dans une ville déserte c’était en effet le titre encore d’un projet de Baudelaire, où j’avais moi-même prétendu distinguer (je m’étais là élevé contre Crépet cité par Kopp) un écho du Roi Peste, une reprise transposée de la partie centrale et fantastique du conte des Nouvelles histoires extraordinaires. J’étais le dos à ce caveau sombre, du chantier le bruit d’un compresseur était recouvert par les meules et les grincements des hommes en casque, la grue au-dessus des tombes tournait, tandis qu’une sirène d’alarme, entre ici et la gare Montparnasse, avait décidé de ne plus s’arrêter. J’en voulais à la ville de Paris d’avoir laissé, il y avait huit ans à peine, côte à côte avec le poète, s’écraser la tombe vulgaire et bête d’une veuve qui lui avait mangé tout le reste de son minuscule espace : il n’y avait donc aucune loi pour ça (comme est tellement triste la rue Baudelaire, près de la rue de Prague, avec sa caserne de police et son école de brique ? « Destin éternel de la grandeur », répondit Foyot, ou se prétendant tel : « Relisez comment ce thème traverse toutes ses lettres, jusque celles à ce pauvre monsieur Manet, le peintre. Et souvenez-vous de cette toile qu’il a peinte, dite L’enterrement, inachevée comme si ce qu’elle désignait n’était pas non plus l’inachèvement même, ciels gris et groupe restreint tout en noir, où c’est Baudelaire qu’ici-même on porte »). Je remarquai comment le bord de ses paupières était rouge, irrité. Il était grimpé sur les trois marches qui séparaient de l’allée la tombe en contrebas :

« Ce sont des papiers dont j’ai légalement hérité, écrits de sa main. Une fortune, que je tiens. Ce sont, monsieur, les mots de Baudelaire et prouvez le contraire, je lis ! Signal d’une fête intérieure, délivrance d’une angoisse. Je voyageais. C’est, monsieur, l’ultime poème de Baudelaire, confié par sa mère à ma grand-tante Foyot en remerciement lors de la maladie du poète et des tâches qui s’ensuivirent, un document qui bouleverse l’entière conception de l’œuvre du géant et je le leur prouverai. Je lis exactement : Descendant, à travers l’atmosphère d’un beau soir, les degrés de marbre d’un palais. Coupole du ciel, dont j’étais enveloppé. Voyez, monsieur, les ratures du maître, c’est son texte. Poème inachevé, j’ai plusieurs versions, j’essaye, monsieur, cher collègue, de remettre en ordre, je vous lis l’ultime page du poète, écoutez : l’orchestre jette à travers la nuit des chants de fête. Baudelaire, n’est-ce pas ? Obsédé par une vision. Une ruine d’homme. Horrible vie, horrible ville. Les pans du génie, une avalanche dans la prose, je lis ! Port fourmillant de chants mélancoliques (Melencholia, monsieur, jeune homme, a surchargé ici la main du poète, je lis), cette nostalgie du pays qu’on ignore. Lac immobile, noir de son immense profondeur. J’ai toutes les preuves, un travail obscur, un si long travail du poète, et le plus haut risque des collages, je lis : escalier mystérieux par où l’enfer donne assaut à la faiblesse de l’homme qui dort, oh, monsieur, c’est une logique ambitieuse. Explosion de nouvel an, chaos de boue ; là une variante, permettez que je prenne cette autre page, version remaniée de son ultime prose, j’insiste : et le bruit éclatant d’un palais de cristal brisé par la foudre. Sentiment d’effroi. Je ne discute pas. Baudelaire, monsieur, Baudelaire ne discute pas. Je lis : bien différente des fêtes humaines, c’est ici une orgie silencieuse. Et sans transition, juste un plan sur un plan, qu’y puis-je, monsieur, si je lis : découpant leurs architectures fines et compliquées, et dans le même décrochement de l’ajout, ligne suivante : pour secouer les souvenirs qui sont dans l’air. Retour : et, écrit-il, la gorge serrée par la main terrible de l’hystérie, répandre les contagions de sa folie dans les nuits du sabbat, avez-vous entendu cela ? Avant cette notation soulignée, soulignée, monsieur, voyez, deux fois : les rêves éloignent du possible ! Entendez donc : les rêves éloignent du possible ! Ah, monsieur, ce poème. Nous n’attendrions pas pour nous-mêmes et la ville (montrant Paris qui nous environnait, nous surplombait), la catastrophe imminente ? »

Et il riait, montrant impudemment des dents gâtées, d’un énorme rire imbécile. Dans les mains du descendant, j’avais bien et de suite reconnu le papier d’épicerie lissé, l’encre bleue de stylo à bille et l’écriture agrandie, déformée et anguleuse, de la lettre reçue il y a trois semaines.

« Et qu’un tel fauve meure ! »


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 28 février 2007 et dernière modification le 3 juin 2012
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