#04 arts de la fiction# La vermine

qu’il était, en tous sens face à la mer, la respirant jusqu’à la transe, aujourd’hui, à l’arrêt, il a mal, il a fait mal, on lui fait mal, il a pensé qu’il tiendrait, mais il ne faut pas pousser, à ce point, il ne comprend pas, la nausée, la sidération et sa haine ressassante, il ne se souvient déjà plus de ses derniers mots, ça pourrait encore n’être pas tout à fait vrai, pourtant ça se joue sous ses yeux, il a pénétré pour longtemps, le cercle de la vermine,

et surtout les punitions infligées par ceux-là qui écrasent les nuisibles – vous ne méritez pas mieux – moyennant deniers, à coups de somnifères ou de barres de shit doit s’arranger de son périmètre, élixirs gages de paix, la paix à tout prix – et quoi, et comment il pourrait faire autrement derrière ces barreaux, cellule imprenable, obscure, ça le rend dingue à force – comment il pourrait faire autrement sur son matelas étuve imprégné de sueur et de cafards, aucune complaisance, rien pour secourir, il ne sera jamais quitte,

de même cette question de chaque jour – sa fureur pourrait-elle avertir de quelque chose de plus grand – allons, vous imaginez si ça dérape, on fait des saisis régulières : fourchettes, matraques fabriquées avec des savons – est-ce que je souscris à la politique actuelle, j’applique la loi, c’est tout, au revoir Monsieur – si doute il y a, la façade ne craque pas, on a le pied sûr, on affiche la mise décontractée, on parle efficace, lisse, on tait le reste, bien punir est la grande affaire,

qu’alors ce doigt accusateur, ce diktat tranchant n’ébruite pas brimades, harcèlements, son impuissance, ses cris qui pourraient faire le mur, ici la punition n’est pas pour penser l’enfermement des violeurs, meurtriers et revendeurs, mais c’est l’ancrage – qu’alors, il s’arrange avec les cliquetis des clefs, quelle chance, il n’est pas un indigent, il a de quoi s’acheter, médicaments, vêtements, télé, nourriture en plus de la portion cantine, il ne s’apitoie pas, il contourne, il supporte le temps fracassé, les incompréhensions du rouage, le cachot – il l’aura un jour son autorisation de sortie, sa remise de peine, ça se jouera à peu – une question de langage – de demi-mots, les bons mots, et surtout pas le dernier mot, il fait du sport, il lit, voit une psychologue, il travaillera, trouvera un employeur pour sa sortie – oui il acceptera de changer de ville, non il ne retombera pas dedans, il deviendra irréprochable, il le dit,

ce qu’il ne dit pas, c’est que derrière les portes, nul besoin de clés, il propulse son âme à l’horizon, au-devant des murs – adieu, je pars –  chaque nuit il voit la mer, entend son clapotis, respire l’embrun, surfe sur ses souvenirs vagues, les rattrape des yeux, se roule dans leur sel, en boit le piquant, ça brûle dans sa gorge, grains de sable crissent sur sa peau, il les frotte jusqu’au sang, s’immerge, plonge sa souffrance phosphorescente, se love en tout amour dans les creux obscurs de l’océan, fait le plein de silence, s’abreuve de l’infinie liquidité, l’avale, en suffoque de joie, rien ne peut l’arrêter, surtout pas les courants contraires, non, dans les entrelacs de l’écume, à chaque ressac de mémoire, se laisse rouler dans la houle sauvage, s’accorde à l’attraction de la lune et du soleil, à la rotation de la terre, et nage, nage dans le vent du large, dans la tempête et malgré le tournis,

ce qu’ils lui disent, tu finiras bien par revenir, et te briseras sur le rivage, 

ce qu’il se dit à leur insu, au seuil du tourbillon qui m’encercle, de la désolation concrète qui m’anéantit, je vais vers ce qui flotte en moi, vers ce quelque chose qui vous échappe, qui pense sans bouée, dans l’instant – et là, nu, fissuré, l’oreille collée à mon coquillage – je me tiens, ouvert – j’ adviens.

A propos de Yael

Je me balade entre théâtre et écriture. Avec le Tiers livre, j'ai envie de me surprendre, de jouer plus ! Sinon souvent scotchée de réaliser comment l’invisibilité finit toujours par poindre et surgir avec fracas. Je voudrais incarner par l’écriture ce trouble profond. Plus que jamais aujourd'hui. "Un dimanche à Auschwitz," Yaël Uzan-Holveck (orchestration d'extraits d'interviews) et Laurent Wajnberg (photographies), éd. de l'Aube, 2003, réédition 2024

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