
— qu’elle n’était personne en particulier quand le temps s’est arrêté, qu’elle avait des cheveux longs et lisses comme toutes les filles de la côte nord-est, son visage était inconnu, c’était il y a 16 ans, les minutes qui avaient suivi la catastrophe étaient devenues irréelles, mais quelle idée avait eu les parents de quitter la montagne des aïeux pour aller s’installer au bord de la mer, le père avait obtenu un petit emploi sur le port à décharger des bateaux et la mère nettoyait le poisson à la conserverie, c’était sans doute mieux pour eux, ça améliorerait leur condition, ils avaient surtout pensé à leurs enfants,
et qu’elle était tellement jolie la fille aînée, ils l’avaient appelée Asuka, ils ignoraient que ça deviendrait un jour le royaume de l’enfer
— et surtout à chaque pas c’était contre la mort, je peux le raconter parce que j’y étais moi aussi et ne comprenais rien à ce qui était en train d’arriver, quand la terre avait été secouée à 14h46, « une secousse lente et horizontale », j’avais regardé Asuka, elle criait, m’avait attrapé par la main, nous nous étions mis à courir au plus loin possible de la mer, l’univers sentait le souffre et le fracas, d’autres agissaient comme nous, dans l’affolement hurlaient trébuchaient haletaient, le rugissement terrible, le souffle qui fracassait les bâtiments, c’était bien pire qu’un ouragan, le tsunami puis l’explosion, Asuka me comprimait la main pour ne pas me lâcher, « Serre-moi fort Kaito »,
et surtout je ne sentais plus rien, ne parvenais plus à respirer, je suis Kaito, frère d’Asuka, Kaito ça veut dire océan, je serre encore la main d’Asuka dans mon cauchemar et je crie
— de même que les autres membres de notre communauté, nous aimions nous promener dans les jardins en fleurs et les collines boisées, Asuka et moi nous adorions manger des umeboshi dans des boulettes de riz, de même que les autres rescapés, nous étions devenus sourds après la vague, pétrifiés, sidérés, hors d’haleine, nous étions incapables de parler, c’était la fin du monde, le hurlement des alarmes, dans ma tête ça résonnait « Serre fort Kaito, serre fort », nous pouvions voir la mer depuis le haut des collines, elle était d’une couleur métallique jonchée de détritus, et le ciel était noir
— qu’alors n’avaient pas encore rappliqué les journalistes, rien que des gens en combinaisons blanches, des spécialistes envoyés de la capitale pour explorer les dégâts sur la centrale, constater l’arrêt des systèmes de refroidissement,
qu’alors il n’y avait plus rien à manger, rien pour se protéger des irradiations, multitude de morts au milieu des décombres, amas de matériaux invraisemblables, Sakura était courageuse, elle serrait son frère dans ses bras, l’enveloppait dans cette couverture beige qu’elle avait récupérée quand ils s’étaient sauvés
— et puis et puis les chiffres qui parlent d’eux-mêmes (et d’ailleurs comment recenser tous les corps noyés repoussés vers l’océan ?), séisme magnitude 9, le mur d’eau avait atteint 30 mètres de haut, la pollution nucléaire, la contamination, la destruction, la ville anéantie, toute la côte de Minamisoma impactée,
et puis 19000 morts et disparus, 1 million de maisons détruites, on découvrira la silhouette médusée d’Asuka dans les journaux, une photographie datant du 13 mars qui fera le tour du monde, deux jours après la catastrophe, elle enveloppée dans la couverture beige au milieu des décombres avec le regard vide, la bouche un peu ouverte, Asuka ça veut dire voler et oiseau, mais ça veut dire aussi demain
photographie : environs de Fukushima, Wikipedia Commons, 2018