Décor 1 :
Un restaurant qui tourne le dos au parking et à toutes les enseignes géantes et universelles, à part son entrée. Une paroi entièrement vitrée ouverte sur du vert laissé en l’état donne aux tables espacées une luminosité que le temps gris ne contredit pas. Des chansons qui ont été des tubes dans les années 80 passent en continu. Une dame, longue chevelure rousse, est assise à une table de deux, le corps tourné vers l’entrée. C’est elle qui a choisi le lieu de rendez-vous.
Décor 2 :
Une longue étendue asphaltée à l’abri de la circulation sur cet axe fréquenté, le bruit des voitures dans le lointain. Quelques vélos, rares mais réguliers, qui ne dérangent guère les quelques promeneurs qui se saluent lorsqu’ils se croisent. La Meuse en contrebas dont le niveau donne une idée de la météo passée. Quelques canards inspectent négligemment les bords. L’eau charrie un tronc d’arbre comme promener une pirogue. Les arbres ici n’ont pas été plantés. Ils sont d’espèce sauvage, ne restent que ceux qui ont résisté aux crues, aux hivers, aux élagages brutaux des machines qui dégagent deux fois l’an la promenade. Les feuilles vont bientôt apparaître, elles ne sont encore qu’à l’état de bourgeons. avec un inexpliqué de désolé, ils sauvent quelque chose. Un long coup de klaxon au loin, suivi par une sirène.
Travelling arrière :
Un geste de la main de l’une, la tête de l’autre s’incline sans que la conversation soit interrompue. Elles quittent le sentier qui longe la Meuse et empruntent celui qui part à droite. Au bout, un lotissement résidentiel. Anciennement des prés à vaches. Il en fallait beaucoup pour les nourrir. En changer lorsque les bêtes avaient tout brouté. On distingue une réserve dans leur façon de marcher ensemble, comme si accorder son pas à l’autre demandait une attention particulière, que la parole fait disparaître. Un amour commun des briques et des maisons aussi. Tant d’années depuis le courir à deux dans le jardin aimé. Des maisons modestes de méchantes briques que la rénovation sublime avec le jardin où tout est tiré au cordeau. Plus loin un bow window qui signe une maison plus cossue, avec des toits pentus en tous sens et des fenêtres de toutes les dimensions. Un nom gravé dans la pierre de taille que l’ombre soustrait à la vue par delà la grille entrouverte. Deux grosses voitures sur le côté. Le quartier est prisé, maintenant que l’autoroute passe à côté. Le fermier a vendu ses prés et un promoteur a parcellé et commercialisé. Ne restent que quelques prairies. Un âne ou un cheval, parfois quelques moutons pour entretenir.
Travelling avant :
Une grille rouillée à deux battants et derrière on ne distingue que de l’herbe. Sur le côté droit du chemin. Elle a choisi cet endroit pour la photo. Elle aimerait que l’autre la prenne en photo. Elle marche dans l’herbe du bas-côté pour prendre position. Une tenue élégante qui conviendrait pour la ville. La main posée sur le sac en bandoulière qui affirme plutôt qu’elle repose. Le soleil éclaire la rousseur de ses cheveux et corrige le trop maquillé de la peau. Le sourire et les yeux bleus. Le mystère de leur pétillement plus que la couleur.
La similitude avec l’autre photo, je ne la remarquerai que plus tard. J’ai reçu à ma communion un appareil photo. Dans le jardin de notre grand-mère, manipuler un appareil de grands, l’importance que cela donne sur la plus jeune. Ne pas abîmer et ne pas gaspiller. Appuyer sur le bouton en conscience et non pas à tout va comme une écervelée. Je le lui prêterai ensuite, mais d’abord c’est elle qui pose et je dicte l’endroit. À côté du pot de fleurs gigantesque scellé au muret. Depuis longtemps déjà plus personne pour y planter des annuelles mais lui résiste, tout en pierre avec sa propre forme en corolle, comme se suffire à lui-même ou alors s’en contenter. Elle a sa main sur le rebord et la jambe sur le muret. Son tablier en crépon bleu clair que sa mère l’obligeait à porter. Le même bleu pour ses yeux. C’est de la rareté des photos d’enfance qu’elles tirent leur pouvoir.
Scène :
Plan fixe
Dialogue :
—Regarde, celle-là, comme elle est belle.
—Quel bonheur de revoir des briques ! La quantité de briques différentes, c’est fou. Aimer les briques à ce point aussi.
—Tu te souviens du château de Mignon ?
—Oui, enfin non. Je me souviens qu’il nous racontait l’histoire, mais je l’ai oubliée.
—Tu sais qu’il existe en vrai ? Que j’y suis allée ?
—Au château de Mignon ?
—Oui, il y avait eu une fête donnée par le curé, avec le club des jeunes. Il y a eu un drame là-bas. C’était horrible !
Mais peut-être a-t-elle dit, j’y ai vécu un drame.