#03# Koltès, à quelque chose près

A quelque chose près

Gare de Laroche-Migennes. Été.

PLAN LARGE

Un quai presque vide. Un train vient de partir. La dernière voiture disparaît au bout des voies. La poussière soulevée par le passage reste quelques secondes dans l’air chaud. Sur le quai, une petite valise. À côté, elle. Une robe légère, des chaussettes blanches, des chaussures encore neuves. Elle suit des yeux le train qui s’éloigne. Elle ne bouge pas.

Un peu plus loin, le chef de gare. Chemise claire sous une veste sombre, casquette à la main. Il consulte sa montre. Puis il embrasse le quai tout entier : l’homme en pantalon beige et sa petite valise brune, la femme en robe imprimée qui tient son sac contre elle, l’enfant et sa valise. Il regarde tout ce monde avec l’habitude de celui qui voit les mêmes départs jour après jour. Puis ses yeux reviennent aux voies.

GROS PLAN

La main sur la poignée de la valise. Ses yeux vont vers le chef de gare. Lui ne la voit pas encore.

PLAN FIXE

Les bancs de bois, les poteaux, une fenêtre ouverte, un rideau qui bouge à peine. Une porte claque. Un insecte bourdonne contre une vitre. La chaleur les tient là, chacun dans son attente.

Sous l’abri, il y a une odeur de poussière chaude, de bois ancien, de fer, un peu de graisse peut-être. Puis le foin coupé, le cinéma ne peut pas filmer les odeurs. Il peut seulement nous les faire imaginer. Celle-ci est là pourtant, devinée avant même que les champs apparaissent.

Elle respire. Ses yeux vont d’un détail à l’autre.

Le chef de gare échange quelques mots avec l’homme en pantalon beige. On n’entend pas ce qu’ils disent. La femme porte son attention au bout du quai. Elle suit son regard. Puis revient aux voies.

CAMÉRA SUBJECTIVE

 La montre du chef de gare. Les chaussures de l’homme. Sa valise brune. Les mains de la femme autour de son sac. Un banc vide. Une fenêtre. Les rails. Puis son visage, qui revient dans le champ.

Elle s’attarde sur les détails. Rien ne semble lui échapper.

PLAN LARGE

Au-delà de la gare, les rails se prolongent dans la campagne. Quelques maisons, des champs, une rangée d’arbres. Le ciel occupe presque tout l’espace.

Le chef de gare consulte encore sa montre. L’homme prend sa valise, puis la repose. La femme change de place. Elle, reste là.

Elle avance de quelques pas. LA  CAMÉRA VIENT AVEC ELLE. Le quai s’allonge. Derrière, les voyageurs deviennent plus petits, le chef de gare aussi. Elle arrive au bout du quai. Devant elle, les rails continuent au-delà de la gare, là où le paysage lui échappe.

GROS PLAN

Son visage. Une mèche de cheveux sur la joue. Ses yeux restent fixés quelque part au-delà des voies.

TRAVELLING LENT

Elle descend du quai et marche quelques mètres le long de la voie. Le ballast crisse sous ses chaussures. L’herbe haute effleure son bras. Elle tend la main, en touche des  brins au passage.

La gare reste derrière elle. Sa valise aussi.

Elle avance encore.

Puis s’arrête.

SON

Un grondement lointain. Presque rien d’abord. Elle lève la tête. Le vent passe dans les herbes. Le bruit disparaît.

Elle attend.

Il revient, plus distinct. Elle se tourne vers les voies.

GROS PLAN.  Ses yeux.

Le grondement grandit, se rapproche. Dans le ballast, quelques pierres roulent. Elle reste immobile. Sous ses chaussures, quelque chose a changé.

PLAN FIXE. Les rails.

La gare est loin derrière elle. Le train, quelque part devant.

Le bruit emplit peu à peu l’image.

NOIR

Le train entre dans le film.

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