arts de la fiction #04 | la carte creuse

Qu’il était petit et déjà si sérieux, blouse de coton durci à cause de l’amidon, car elle, la mère, n’en faisait pas l’économie, elle le coiffait toujours sur le côté, si bien que la photo de classe – ses petites mains effleurent une locomotive de bois tirant son wagon de bois – le montre tel qu’à l’habitude, tel que dans la rue pour aller à l’école, tel que dans son lit cage de ferraille, tel que dans la cour de béton des grands-parents.

Et surtout ils avaient le même âge, M et l’autre, mais l’autre hériterait du laboratoire C. L’autre serait deux cent soixante quinzième fortune de France et dormirait entre autres dans son château du Loir-et-Cher. Le Loir-et-Cher, la mère l’avait connu, bombardements, wagons de réfugiés, dont elle – à onze ans ne savait ni lire ni écrire – , placés dans les fermes voisines de la gare,

De même que M portait sa mèche bien lissée sur le côté, un tablier bien repassé, pour ce qui est de l’héritier on ne sait pas la coiffure ni la texture des vêtements. Même âge, mais pas mêmes services. Pourtant la rue, la même, ils s’y sont trouvés en même temps, vu que la mère passait, tenant M par la main devant le grand laboratoire. – Je passais devant le matin en emmenant M à l’école, et j’ai pensé Ce serait bien de travailler ici, ce serait sur la route de l’école, vu que ton père était ouvrier, il gagnait pas beaucoup, alors j’ai demandé aux autres mères Comment faire, comment faire pour être embauchée là, et on m’a dit Va voir le curé, il te fera une lettre de recommandation, c’est comme ça que ça marche, j’ai mis ma plus belle robe et je suis allée voir le curé, il était grand, au moins deux mètres, je lui ai dit Vous me connaissez pas, parce qu’à la messe j’y vais jamais, mais je voudrais travailler au laboratoire et il paraît que c’est à vous qu’il faut demander une lettre, il a dit Viens ma petite, je vais la faire ta lettre. Et c’était bon. La première semaine, je mettais des boîtes dans des boîtes, toujours debout, j’étais jeune mais c’était fatigant, et au bout d’une semaine on me convoque à la direction, je me dis en moi-même Qu’est-ce que j’ai fait ? mais rien, c’était pour me muter à l’étage, à la publicité, on avait des bureaux, assises, et il fallait ranger des prospectus dans des enveloppes, Y’ a pas grand-chose à faire, elles m’ont dit Quand quelqu’un passe tu fais semblant de travailler, moi ça m’allait très bien, et puis voilà –. Elle ajoute, parce que bientôt centenaire (« j’ai peur tu sais, je te le dis à toi, j’ai peur »), ayant passé sa vie à astiquer, genoux usés Je vais bien, mais c’est long.

Qu’alors on ne sait pas, qu’alors on ne sait rien des mille et un chemins, comment ils tournent. Les prospectus à mettre sous enveloppes promettaient un sommeil sans cauchemars. M rêve la nuit. Ses rêves longent les rêves de l’héritier des prospectus. Sur une carte, les chemins se croiseraient, se télescoperaient, se chevaucheraient, mais dans la vie, en vérité, c’est non.

Et puis la mère garde le nom du laboratoire C en tête – au milieu d’autres noms en déroute, qu’elle décolle ou recolle comme elle le peux. M n’a aucun souvenir de l’affaire. Et l’héritier n’en parlons pas.

A propos de C Jeanney

or donc et par conséquent, je fais ce que j'ai à faire sur mon site tentatives

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