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Caméra embarquée dans un véhicule roulant sur une petite route entourée de vert : sous-bois de chênes, arbres isolés dans des champs qui descendent en pente douce vers la vallée de la Vézère.
Le plan est large, autant de terre que de ciel.
Par endroit, les arbres laissent entrevoir la roche.
Fondu au noir.
La caméra est sortie du véhicule. Plan fixe sur un village encaissé, un peu plus bas dans la vallée, dont se devinent les toits et les cheminées. Au premier plan ondulent les courbes d’un champ. On entend peut-être quelques oiseaux chanter.
Gros plan sur les branches d’un arbre (un tremble, un saule, ou un peuplier, ou encore un boulot) dont les feuilles oscillent, agitées par le vent. Le soleil aussi peut jouer avec elles.
Puis la caméra, lentement, fera un mouvement vertical de bas en haut de la falaise des Eyzies : maisons de pierre ocre et hautes toitures, affleurement de calcaire jaune strié de coulures de gris, château renaissance encastré dans la paroi rocheuse, comme une inclusion dans le rocher, avec ses fenêtres à meneau et, à l’angle, ce qu’il reste du socle d’une vis d’escalier. La prise de vue, à distance, passe sans s’arrêter sur la statue de « l’homme primitif », en contre-plongée, qui reste petite à l’image, et sur le bord gauche du cadrage. Plus haut, des fenêtres d’habitats troglodytes, et tout en haut, le surplomb de la pierre, abri naturel offert au village, qui s’avance comme un balcon, support d’une abondance de feuillus (de loin on ne reconnaît pas forcément les espèces).
Plan fixe sur de l’eau en mouvement : le cours de la rivière.
Après un nouveau fondu, la caméra fixera, au sol, un chien et quelques pigeons.
Voix off
D’abord, oublier les autoroutes, les rambardes de sécurité et les aires de service, les portiques de signalisation et les gyrophares oranges ; ne plus regarder le bleu soutenu des panneaux, leur vert criard.
Enlever du paysage les pylônes des lignes à hautes tensions, les poteaux de béton, les poteaux de bois, les câbles électriques, les fils du téléphone. Il n’y a plus d’antennes, plus de relais, plus de traces d’avion dans le ciel.
Je retire aussi les aéroports, les châteaux d’eau, les porte-conteneurs. Et le bitume de la route, et les indications routières. Je coupe le GPS.
Disparus aussi, les tuiles des maisons et les murs de pierre, les coqs, les ânes, les chèvres, les poules et les cochons, les vaches, les moutons.
Et les champs cultivés.
J’enlève bien sûr les voies ferrées, les locomotives, la vapeur et les caténaires, le charbon, le pétrole et le goudron.
Extraire de la pensée ce qui est métallique, rendre le métal au minerai, le minerai à la roche.
Garder la pierre taillée.
Du paysage supprimer tous les ponts. Plus aucune route ne serpente vers le fond de la vallée. Peut-être un chemin entre les hautes herbes.
Inexistantes, usines et carrières, il n’y a pas de cheminée, ni de cheval attelé, ni de roue, ni de flèche.
Comment connaître la direction ?
Tout ce que l’homme a fait ces derniers millénaires – ce qu’il a fabriqué, fondu, taillé, forgé, ce qu’il a pétri et ce qu’il a moulé – ma pensée parvient à en faire abstraction : les yeux dans le paysage se passeront de routes et de ponts, de train et de puits de forage, de châteaux, de fermes, de haies.
Et les forêts ?
Voir la roche nue dépasse ma capacité.
Je saurais dessiner des mammouths sur l’herbe, ventre laineux flottant sur l’onde des graminées, les pattes masquées par les hautes tiges ; je saurais ajouter le rhinocéros à longs poils, le loup, le renne, et l’antilope saïga, guetter les apparitions saisonières des grands ours, repérer les troupeaux des bisons, des aurochs.
Mais je n’arrive pas à me figurer, sur les falaises, des pentes non boisées ; à déshabiller la roche, lui soustraire le couvert végétal ; à me passer de l’idée de chênes, de châtaignes, de noix ; à renoncer aux pins, aux peupliers, aux vignes. Il n’est même pas sûr qu’on trouve des champignons.
Imagine, le froid.
Trop froid pour que la dryade à huit pétales étende son tapis blanc de fleurs à cœur jaune sur les éboulis des glaciers. Le relief retrouve ses courbes, les pentes, leur profil originel. La terre respire à nouveau, mais la terre est gelée et le gel rabougrit les arbres et le vent glacé de la steppe empêcher les ramures de s’épanouir. Le ciel est blanc, et quand il n’est pas blanc il est gris, et quand il n’est pas gris il est clair, immense.
Ma vue porte bien moins loin que celle de ces hommes-là.