PERSONNAGES
La foule, touristes, habitants.
Les marchands de pâtes, épices, morue, tapenade, socca. Immobiles au milieu du mouvement.
Le musicien, grand, la cinquantaine, yeux d’un bleu intense. Violoniste. Habite au dernier étage d’un immeuble de la Vieille Ville.
La voix, voix off, grave, presque murmurée. C’est la Vieille-Ville qui parle.
SÉQUENCE 1 L’embouchure
En extérieur de jour. La Vieille-Ville. Début d’après-midi, lumière blanche.
PLAN FIXE, large, légèrement en plongée :
Une rue encore respirable. Des passants isolés avancent à leur rythme, se croisent sans se voir. Chacun suit sa ligne. Le plan dure, s’installe. On laisse le temps s’écouler.
SON
Rumeur lointaine de la mer, un vélo, des voix. Pas de musique.
Peu à peu le cadre se remplit. Les corps se rapprochent. Deux courants se dessinent : celui qui vient de la mer, celui qui descend la rejoindre.
TRAVELLING LATÉRAL lent, à hauteur d’épaule, dans le sens du premier flux. Le second flux passe en sens inverse, visages flous, frottements d’épaules. La caméra hésite, comme un passant qui ne saurait pas quel côté choisir.
SÉQUENCE 2 Les étals
En extérieur de jour. Rue étroite, étals débordant sur la chaussée.
TRAVELLING AVANT, caméra portée, légèrement instable, au milieu de la foule. Le mouvement avance puis se bloque. Chaque arrêt est provoqué par une station devant un étal.
SÉRIE DE GROS PLANS, cadence rapide : des pâtes fraîches, farinées, une pyramide d’épices, rouge, ocre, jaune safran, la morue grise sous la lumière crue, la tapenade noire et verte, luisante, la socca qu’on découpe sur une plaque de cuivre.
SON, à chaque gros plan, un son isolé et amplifié, le froissement d’un sachet, la lame qui racle le cuivre, une voix de marchand qui annonce un prix. Puis, retour au brouhaha.
SÉQUENCE 3 La vitesse commune
Rue Saint-François, puis rue du Collet.
PLAN LARGE, caméra fixe en hauteur, depuis un balcon. La rue entière est visible comme un canal. On voit la foule se serrer, se détendre, se serrer.
LA VOIX (off) : Chacun est ralenti ou poussé. Se dessine la définition d’une vitesse admissible pour tous.
TRAVELLING ARRIÈRE, très lent, face à la foule qui avance vers la caméra. Les visages défilent : contrariés, résignés, amusés, absents. Puis les visages se fondent, le point se perd volontairement, la foule devient tache mouvante.
LA VOIX (off) : rapport subtil entre des caractéristiques individuelles et l’émergence de cette vitesse commune. Un genre de mouvement brownien en situation.
SON : la rumeur monte, s’épaissit. Un avion passe au-dessus, grondement long qui écrase tout. Puis des raillements de goélands, qui déchirent la bande son.
LUMIÈRE : un nuage passe. La rue s’assombrit d’un coup, les couleurs s’éteignent. Puis le soleil revient, violent, blanc. Ce battement d’ombre et de lumière se reproduira plusieurs fois pendant la séquence.
SÉQUENCE 4 L’homme
GROS PLAN un visage qui tranche. L’homme. Mâchoire serrée, regard bleu, impatient. Il est plus grand que la foule d’une demi-tête.
TRAVELLING AVANT rapide, caméra à l’épaule, collée à lui. Il fend. Il force. La foule résiste, s’ouvre, se referme.
LA VOIX (off) : Pourquoi est-il venu ici ? Il habite là. Les touristes lui pèsent. Pourtant pour rien au monde il ne voudrait habiter ailleurs.
PLAN TRÈS SERRÉ : des nuques luisantes, des chemises collées, des aisselles sombres de sueur.
PLAN LARGE, caméra au sol, en contre-plongée : la rue filmée comme un tube, un boyau humide. La foule ondoie, se fragmente, se désordonne et toujours se reconstitue.
LA VOIX (off) : Il semble répondre à des ordres cachés, mystérieux.
SON : le brouhaha se déforme, ralentit.
LA VOIX (off), changement de ton, plus proche, presque au creux de l’oreille : Oui, oui avance passant, découvre ta tête, lâche-toi, rends-toi. Tu vas te dissoudre.Tu appartiendras à ce mystérieux labyrinthe.
PLAN FIXE, le plus long du film jusqu’ici : l’entrée d’une venelle, noire, étroite entre deux façades hautes. Les passants y entrent un par un et sont avalés par l’ombre. Personne n’en ressort pendant toute la durée du plan.
LA VOIX (off) : Pénétrer dans la Vieille-Ville, c’est comme s’engager dans une gueule monstrueuse qui saura te fasciner, te posséder.
FONDU AU NOIR.
SÉQUENCE 5 L’escalier, la vigne
Extérieur puis intérieur, fin d’après-midi, lumière dorée.
PLAN LARGE, contre-plongée, depuis la rue : une façade ancienne, ocre, lézardée. Une vigne centenaire grimpe jusqu’au dernier étage, feuilles larges et vertes qui tremblent.
TRAVELLING VERTICAL le long de la vigne, sans coupe, jusqu’à la fenêtre du haut. Le son de la rue décroît à mesure que la caméra monte.
Intérieur, cage d’escalier.
PLAN FIXE en plongée. L’homme monte. Son pas est devenu léger, tout l’agacement de la rue est tombé. Il monte comme on remonte à la surface.
SON, ses pas seuls, l’écho de la pierre. Une porte qui s’ouvre, se referme. Silence.
SÉQUENCE 6 Le havre de paix
Intérieur, jour déclinant. Grand appartement sous les toits, murs blancs, soleil rasant.
PLAN LARGE FIXE. La pièce. Un divan profond. Un violon dans son étui ouvert, posé sur une chaise. Une fenêtre pleine de ciel et de feuilles de vigne.
GROS PLAN sur le visage de L’Homme. Détendu. Chaque parcelle de peau semble émettre une lumière douce. Il sourit.
PLAN MOYEN. Il se déshabille, sans hâte. Enfile une longue robe africaine, d’un bleu profond.
SÉRIE DE GROS PLANS, lenteur extrême : la capsule de la bouteille de bière qui saute, la mousse qui monte dans le verre, ses lèvres, encore rouges de soleil qui touchent la mousse, sa gorge, le liquide qui descend.
SON. Le pschitt de la bouteille, le crépitement des bulles amplifié. Puis la déglutition.
PLAN FIXE, large. Il s’allonge sur le divan. Le corps s’enfonce. Il appuie sur une touche.
MUSIQUE : baroque, plein cadre cette fois. Son propre enregistrement, un violon, une basse continue qui enveloppe. La musique ne sera plus jamais en arrière-plan jusqu’à la fin du film.
ZOOM très lent sur son visage. Les yeux se ferment.
SÉQUENCE 7 Venise (rêve)
Lumière crépusculaire, orangée puis violette. Image légèrement voilée.
TRAVELLING AVANT. Caméra à vingt centimètres du sol, glissant sur des pavés mouillés. On ne voit pas de pieds : on flotte. Des façades vénitiennes défilent, de l’eau noire clapote sur le bord du cadre.
SON. La musique baroque continue. S’y mêlent des cloches lointaines, le clapotis, rien d’autre. Aucun passant. Venise vide.
PLAN LARGE. Le campo San Polo, désert. Puis la façade de brique rouge de la Basilique Santa Maria Gloriosa dei Frari.
INTÉRIEUR, PLAN FIXE en contre-plongée. L’Assomption du Titien, immense. La Vierge s’élève, robe rouge, bras ouverts.
ZOOM lent sur la robe rouge, jusqu’à ce que le rouge occupe tout l’écran. Jusqu’à ce qu’il devienne abstrait.
LA VOIX (off), murmure : Subjuguée par la légèreté de son envol.
TRAVELLING LATÉRAL. Le long de la nef, vers une dalle sombre au sol. Le nom gravé, Monteverdi. Son tombeau.
PLAN FIXE, plongée verticale. L’homme, dans sa robe bleue, s’allonge sur le marbre. Il ferme les yeux. Le bleu de l’étoffe sur le gris de la pierre. Il ne bouge plus.
SON : la musique s’ouvre, s’élargit comme si la basilique elle-même résonnait.
LA VOIX (off) : Une extase indicible.
L’image BLANCHIT LENTEMENT. Surexposition progressive jusqu’à l’écran blanc.
SÉQUENCE 8 Le violon
Intérieur. Nuit tombante. La pièce est maintenant bleue.
Retour par FONDU depuis le blanc. La même pièce, mais le jour a basculé. Ombres longues, puis plus d’ombre du tout.
PLAN MOYEN. L’Homme debout près du violon. Il le sort de l’étui, le caresse.
GROS PLAN sur sa main qui suit la courbe du bois. Il le serre contre lui, un instant, comme un corps.
GROS PLAN, l’archet qu’on saisit. Les doigts fins. La tension des crins.
PLAN FIXE, moyen. Il joue pour lui seul.
MUSIQUE, l’enregistrement s’est tu sans qu’on s’en aperçoive. Il n’y a plus que le violon réel, dans la pièce, avec ses imperfections, le souffle de l’archet, un frottement. Mélancolique d’abord puis vif.
GROS PLAN sur son visage. Une lumière tendre le traverse. On ne sait pas d’où elle vient.
SÉQUENCE 9 La fenêtre
Nuit.
TRAVELLING ARRIÈRE très lent, depuis le visage jusqu’au plan large : il s’approche de la fenêtre ouverte, le violon toujours à la main.
PLAN FIXE, contrechamp depuis l’extérieur. Caméra suspendue dans le vide au-dessus de la rue. L’Homme dans l’encadrement, les feuilles de vigne tout autour de lui. La lune. Quelques étoiles.
GROS PLAN. Une feuille de vigne, agitée par le vent, effleure la peau de son cou. Il ne bouge pas.
SON. La rue, tout en bas, n’est plus qu’un souffle. Le vent dans les feuilles. Au loin, une dernière mouette, puis plus rien.
LA VOIX (off), très bas : Et libre, il s’endormira bientôt et traversera d’autres mondes invisibles.
PLAN FIXE, large, très long. La fenêtre éclairée, seule tache de lumière dans la façade sombre. La vigne. Le ciel.
La lumière de la fenêtre s’éteint.
On reste sur la façade noire, la vigne qui bouge à peine, le ciel.
MUSIQUE : une seule note tenue de violon, qui s’amenuise jusqu’au silence.
FONDU AU NOIR.
Musiques d’accompagnement possibles :
Pour les mouvements de la foule : peut-être une musique de Scelsi, Rotativa : https://www.youtube.com/watch?v=XoBhUAOmjt0
Une musique baroque s’imposerait dans la séquence du rêve : Monteverdi , Vespro della Beata Vergine (1610) « Duo Seraphim ». Gardiner – live in San Marco 1989 https://www.youtube.com/watch?v=4XK8V1rUBxM