#05 | arts de la fiction # Plan large soudain

En ce lundi 7 octobre 2023, rien de la grisaille du ciel d’automne, des éclaboussures de pluie mouillée au passage des voitures, ni du top départ brutal des marteaux piqueurs, rien, et moins que tout, le petit clac d’arrêt du ressort de mon parapluie en sa pleine ouverture, n’aurait pu m’arracher au flou intérieur de ma nuit. Il est huit heures précises. Je traverse ma rue comme chaque jour des semaines ouvrées. Je sens mes pas s’accorder à ceux de la balayeuse de rue, qui glane les quelques mouchoirs sales, sachets plastiques et mégots de cigarette, passés entre les mailles de la machine broyeuse des plus gros détritus. En m’acheminant le long du boulevard vers mon métro, je longe des panneaux de chantier, affichant la perspective architecturale d’une future maison de retraite. J’aperçois – de loin seulement – un pan de mur d’immeuble éventré. Je me souviens que de dessous mon parapluie, je songe à une toile à ciel ouvert – tuyauteries délogées – traces – de fenêtres et de tapisserie arrachées, de portes déracinées. J’entre malgré moi en ces intérieurs inconnus – disparition – plus de clapotis de douche, d’odeurs de café sur la table de cuisine, de lampe au plafond éclairant les photos de famille. Sous le toit du ciel encombré, soudain, je me sens seule. J’avance dans le sable mouillé, la poussière de briques et de béton émietté. Au travers de nuages de vent, je vois tournoyer des bras de grues et des pelles griffues. Elles arrachent les quelques morceaux de murs résistants à leurs bases géologiques, et transportent leurs débris vaincus vers des bennes déjà pleines. L’effondrement, certain, total et définitif, est prochain. J’entre dans ma bouche de métro. Yeux clos, debout, recroquevillée entre la porte du métro et le strapontin rabattu, je me dilue incognito dans ce temps d’avant labeur, comme le ferait une horloge au mécanisme grippé, dont l’aiguille, à défaut de ne pouvoir avancer, se met à reculer.

En cette aube du mardi 8 octobre – adossée à un palmier de la butte mi sablonneuse mi rocheuse, en face de chez eux – on pourrait y voir – de loin seulement – un décor de cinéma – une femme regarde dans la transparence de ses larmes en direction de leur immeuble. Ils habitaient le rez-de-chaussée. L’air ne circule plus déjà. Et des nuées de mouches surprises par les flammes ne peuvent plus s’échapper des fenêtres pourtant restées ouvertes. Ce matin, ils ont gagné. Le fauteuil à bascule où le grand-père buvait son kawa après le repas, est tombé ventre à terre. Sur la table en bois d’olivier trônant au centre de la pièce de vie, le café mélangé à la mousse d’œuf battu au sucre – habitude culinaire familiale – a fondu avec la nappe fleurie. A droite sur le buffet, en entrant dans l’appartement, la radio a encore un moment grésillé – personne pour l’éteindre. Personne non plus pour fermer les portes vitrées du buffet – celui fabriqué des mains du père et dont il s’est souvent enorgueilli auprès des voisins. La mère s’agaçait chaque fois que son fils courait pour dévorer dehors ses gaufrettes à la vanille – elle criait alors en direction de ses éclats de rires : « Et les portes, c’est fait pour qui ? ». En cette aube du 8 octobre, après les ordres d’évacuation aboyés dans les hauts parleurs, ses bras ont fait glisser dans le drap encore chaud de sa nuit, le contenu d’une des étagères du buffet – paquet déjà ouvert de gaufrettes pour le petit, et quelques conserves pour la survie immédiate de tous. Le drap noué à l’ancienne, le balai devient baluchon, et elle y glisse encore l’ouvre-boite, avant de fuir suivi de son mari et des cris de leur jeune fils. Comment. Comment tu ne trébuches pas, alors que tes iris dilatées te balancent d’une hanche sur l’autre et que c’en est renversant – un sourcil figé à l’oblique derrière le seul verre restant de tes lunettes cerclées de noir – ton nez ne respire plus qu’entre tes lèvres serrées et ta bouche tordue – ton écharpe portée par tes boucles de cheveux restent derrière toi. Tu t’éloignes de ta terre – malgré toi, malgré elle – tu te sens avalée, démone qui rage du dedans de ce qu’ils font du dehors. Tu maugrées sans t’entendre, n’entends plus les tiens non plus. On ne vous entend plus d’ailleurs. Comment. Comment. Un instant, à l’ombre de moi-même, douleur plus intense et qui dure – comment – comment.

Tôt ce matin 9 octobre, rien, rien de la grisaille du ciel d’automne, des urgences de la circulation matinale ou des secousses de marteaux piqueurs, rien, et sûrement pas le petit clac d’arrêt du ressort de mon parapluie à son ouverture, n’aurait pu m’arracher à mon brouillard intérieur. Les infos hurlent dans mes écouteurs. Mes pas effrayés interrompent le rythme métronomique de la balayeuse de rue. Intriguée, elle lève les yeux vers moi de dessous sa cape de pluie tout en slalomant entre les flaques pour attraper quelques mouchoirs en lambeaux, sachets plastiques et mégots de cigarette trempés. Je m’achemine les pieds dans l’eau, le long du boulevard vers mon métro, passe devant l’immeuble au pan de mur éventré où dans quelques mois on construira une maison de retraite. De dessous le toit du ciel, soudain, me sens seule. Disparition. Le pan de mur de l’immeuble n’est plus. Ne sont plus les traces – les cris d’enfants, les portes qui claquent, les couinements de tuyauteries, ni même les glissements du vent dans les voilages des fenêtres. Disparus les livres de chevets et le souvenir de cette main contre son corps en feu. Sous les briques émiettées et les blocs de béton, peut-être un buffet et un fauteuil à bascule ensevelis. En plan large, derrière les nuages brûlants, des sirènes hurlent, des bombes avalent, arrachent des humains et leur terre – à leurs bases géologiques et généalogiques – ville débris vaincue par des drones, aucune benne en vue – effondrement certain, total et définitif. Yeux clos, incognito et dégoulinante, entre la porte du métro et un strapontin abattu, je plonge dans le temps d’une horloge au mécanisme grippé, dont l’aiguille peine depuis longtemps à avancer, et qui, désormais recule vers ce qui fut et sera.

A propos de Yael

Je me balade entre théâtre et écriture. Avec le Tiers livre, j'ai envie de me surprendre, de jouer plus ! Sinon souvent scotchée de réaliser comment l’invisibilité finit toujours par poindre et surgir avec fracas. Je voudrais incarner par l’écriture ce trouble profond. Plus que jamais aujourd'hui. "Un dimanche à Auschwitz," Yaël Uzan-Holveck (orchestration d'extraits d'interviews) et Laurent Wajnberg (photographies), éd. de l'Aube, 2003, réédition 2024

2 commentaires à propos de “#05 | arts de la fiction # Plan large soudain”

  1. je retiens fort l’impression de solitude et ce passage que je visionne
    « J’entre malgré moi en ces intérieurs inconnus – disparition – plus de clapotis de douche, d’odeurs de café sur la table de cuisine, de lampe au plafond éclairant les photos de famille. »
    tout ce qui compose l’intérieur, les objets, les odeurs, les paroles, les lumières…

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