
Sa sœur nous avait donné rendez-vous chez lui après la cérémonie. Un appartement au cinquième étage, vue dégagée sur la ville, qu’il avait laissé s’empoussiérer depuis la mort de sa femme. Ces deux -là avaient vécu cinquante ans sans se lâcher une minute, des inséparables. Arrivés dans le salon, personne n’osait s’asseoir dans le vieux fauteuil élimé qui était devenu son refuge, une cigarette au bec malgré les injonctions du cardiologue, et quelques verres de whisky le soir pour que les heures passent plus vite. On essayait, comme on pouvait, de se mettre à l’aise pour passer un moment ensemble pendant que son corps à lui se métamorphosait en poussières dans un de ces crématoriums surpeuplés de pleurs et de fleurs de toutes les couleurs. Sa sœur qui avait préparé quelques nourritures parce qu’il faut bien manger, nous demanda soudain si on voulait emporter un souvenir de lui, avant que le notaire et le commissaire-priseur viennent recenser, compter, évaluer pour la suite, les papiers à remplir, les déclarations à signer, les impôts à payer in fine. Lorsque je venais le visiter ces derniers temps et qu’il me racontait avec force détails les mêmes épisodes de la vie de notre famille que j’oubliais à peine passée la porte du hall de l’immeuble, j’étais assise sur un pouf, face à lui calé dans son fauteuil moelleux. Derrière, un grand meuble en angle abritait deux étagères de livres protégés par une vitrine. A ma question, remplie d’inquiétude face à la vitesse des évènements port mortem gérés par sa sœur, Qu’allez vous faire des livres là ? J’entendis dans un léger brouhaha les mots déchèterie, pas de place, juste les deux livres sur la Chine, pas de voiture, puis le silence, beaucoup de silence. Dans les minutes qui suivirent, on m’avait missionnée du débarras des livres, exit rapide de ce lieu qui n’était déjà plus celui de son occupant dont la peau et les os étaient en train de partie en fumée, mais un bien à vendre sur le marché de l’immobilier. Je demandais à revenir un autre jour, pas le cœur à opérer ce vide grenier quelques heures après la mise en bière du propriétaire. Je retournais deux semaines plus tard dans cette ville de mon enfance où il était le dernier repère familial et amical, des cartons sous le bras et une peine encore profonde blottie dans un coin de mon plexus solaire endolori. Entre un Fréderic Dard – Initiation au meurtre -, un précis d’hygiène publié en 1914 chez Masson et Cie, quatre tomes de La Condition Humaine, un minuscule livre illustré à la couverture cartonnée rouge et doré du grand Léon Tolstoï – Maître et Serviteur -, une encyclopédie des Vins et Alcools, je découvris un Atlas Pratique du Monde. Réalisé par l’Instituto Geografico De Agostini et publié par les Editions belges Atlen puis Atlas pour la France. La couverture bleu nuit est abimée dans son coin droit, les pages qui suivent également, écornées, donnant l’impression d’avoir été souvent feuilletées. A l’intérieur, ayant sûrement servi de marque page, une feuille découpée dans le magazine Télé Loisirs avec au recto Températures de l’air, de la mer et densité des pluies et une publicité pour Une coréenne très croquette la Daewoo Nubira. C’est le premier livre que j’ai extrait des sept cartons empilés dans le coffre de ma voiture. J’ai plongé dans les souvenirs. J’ai visité les pays où il était allé avec sa femme et dont il parlait avec le même enthousiasme que ces voyageurs du monde d’avant qui invitaient à partager une soirée diapositive, ennuyeuse au possible. Lui racontait ces escapades autour d’une bonne table et d’excellents vins. C’était folklorique. J’ai cherché sur la page de la carte de France notre ville, trop petite, absente. Je suis restée de longues minutes devant la planche des drapeaux des pays, je les ai comptés, 194, j’ai découvert celui de la Micronésie, du bleu ciel avec quatre étoiles blanches. La dernière image m’a aussi attirée, l’Antarctique avec autour les océans atlantique, pacifique, indien et du bleu, encore du bleu. Je les ai imaginés tous les deux parcourant les pages pour y trouver une nouvelle destination de voyage. Beaucoup des livres que j’ai recueillis seront offerts à une recyclerie qui à son tour les proposera à prix d’amis. Question tour du monde sans bouger de chez soi j’ai déjà une mappemonde, chère à mon cœur, extraite comme pour ces livres d’un déménagement post funéraire, que je fais de temps en temps virevolter en posant dessus un doigt à l’aveugle, histoire de voir où l’imaginaire s’envole. Cet Atlas ira, sur une étagère de ma bibliothèque, rejoindre ceux de sa fratrie. On n’a jamais assez de points de repères du monde. Jamais assez de repères dans sa vie.