#chronique #01 | une rencontre

1 | (néon)

Un monde qui brûle détruit tout même les incrédules

2 | (carrefour)

Il faudrait sortir quand on vit terrés il faudrait se couvrir la tête s’armer d’eau de courage de folie aussi pour sortir il faudrait entrer dans une voiture au  volant brûlant à l’air suffoquant il faudrait affronter le mur de chaleur cet ennemi hostile au vivant ce monstre que nous avons engendré et qui nous dépasse nous dévore nous empêche de sortir de vivre de respirer et que certains nient depuis leur maison climatisée leur voiture climatisée leur piscine leur jet leur projet de partir vivre sur Mars devenir ces martiens hier redoutés aujourd’hui enviés partir sur Mars ce nouvel eldorado quand ils en auront fini de tourner de voler de polluer de nous empêcher de sortir de vivre de respirer et d’aller voir ce qu’il se trame dehors sur un rond-point autour duquel tournent ou stationnent des camions de pompiers épuisés ou des curieux ou des insensés qui ne craignent pas de sortir de fumer de jeter négligemment un mégot parce que de lien de cause à effet ils ne voient pas plus loin que le bout de leur nez ils ne voient pas d’ailleurs impossible ils ne croient pas d’ici invivable ils n’ont pas compris admis tant qu’ils peuvent encore allumer leur télé leur ordi leur BFM leur FM leur réseaux tant qu’ils peuvent ne pas penser ne pas voir ne pas relier deux plus deux alors on reste terrés et métamorphosés en taupes on attend dans des maisons aux volets fermés collés à des ventilateurs qui brassent de l’air tiède à attendre la nuit pour sortir et surveiller le vent l’oeil rivé sur les sites d’incendie la pensée toute tournée vers les villages tout près et les massifs plus près encore où l’herbe crépite les animaux paniquent les hommes les femmes les enfants et les vieillards fuient et raniment ces images de l’exode de l’exode contemporain celui du climat dont on voudrait nier le changement le bouleversement qui est là sous nos yeux fermés.

3 | (insomnie)

Tu continues de travailler. Tout le monde dort, dans le lit tes yeux sont fermés. Demain est là. Défile la liste des tâches à accomplir. Tu écris un mail, réponds à une question, fais une course, corriges, ranges un classeur. Dans le lit tes yeux sont fermés. Tu rédiges un corrigé, tu cherches un texte, élabores un argument. Dans le lit tes yeux sont fermés. Tu te souviens d’une parole dite, la complètes, rectifies, fais une objection, y réponds. Inutile d’essayer, tu ne vas pas t’endormir. Dans le lit tes yeux se sont ouverts. Tu te redresses, allumes la lampe, regardes l’heure, attrapes le livre posé à main droite, reprends ta lecture. Le corps se détend. Un, deux, trois, quatre, cinq, dix pages plus tard, tu poses le livre, éteins. Il faudra penser à changer le câble de la lampe. Tu attrapes dans le noir ton portable, fonction rappel, « changer le câble de la lampe », récurrence « chaque jour », priorité « élevée » (peu probable que tu t’en acquittes dès demain). Dans le lit tes yeux sont fermés. Un chat saute sur tes jambes. Tu l’entends ronronner.  Un coup d’oeil au réveil. Dans cinq heures il faut te lever. Tu dois t’efforcer de dormir. Tu as abandonné les podcasts, les exercices de relaxation. Tu ne vas plus te promener dans le hameau de ton enfance. Depuis quelques mois, tu comptes. À l’envers. Tu commences à deux cents, lentement. Surtout ne penser à rien. Ne rien laisser s’immiscer entre deux nombres, sans quoi tu recommences. À partir de deux cents. Cent quatre-vingt-quinze, un premier bâillement. C’est bon signe. Rester concentrée. Le corps se relâche. Cent quatre-vingt-neuf, second bâillement.  Ne pas laisser entrer l’idée. Continuer de compter. Lentement. Ton compagnon vient de se retourner. Cent quatre-vingt-quatre. Cent quatre-vingt-trois. Cent quatre-vingt-deux. Tu reconnais ce bruit lancinant, vite, attraper le téléphone, éteindre l’alarme, se lever, n’éveiller personne. La course recommence. 

4 | (autoportrait)

Je me lève toujours la première. Je n’aime boire que l’eau très fraîche, glacée-même. Je ne me souviens pas de mes rêves. Mon corps vit au présent, mon esprit dans le passé. J’ai deux fils, mes rois je les appelle. J’ai deux maisons, mon mari en est le propriétaire. Enfant, j’aimais sauter à la corde. J’aime cueillir des fleurs au bord du chemin. Quand je couds ou brode, c’est comme si je rentrais chez moi. Mon mari n’aime pas que je dise ne serait-ce que deux mots de politesse aux voisins. Jeune, j’aimais coudre pour des clientes. Le matin, je bois de la chicorée. Je ne rate jamais la messe. Contre la toux, j’ai toujours dans mon sac quelques pastilles valda. Mes parents me manquent. Je n’ai pas le droit de voir mes soeurs. Je n’aime pas avoir les joues rouges. Tous les matins, je fais le ménage. Le mercredi, la lessive. Mes parents étaient jardiniers. Je suis née entre le Lirou et le Gasquinoy. Ma peau est fine et blanche. Je salue toujours les gens que je croise. Je ne voudrais pas que l’on puisse dire de moi que je suis mal élevée ou négligée. J’aime les gens. Je n’aime pas mon mari. Je n’ai jamais le temps de m’ennuyer. Je suis très souvent seule. Je sors très peu de chez moi. J’aime raconter l’ancien temps. Enfant, on m’a interdit de parler patois. Je dors du côté droit du lit. Je hais la guerre. J’aurais aimé faire des études. Je suis habituée à compter. Je ne sais ni conduire ni faire de la bicyclette, ni nager. Les canaris me tiennent compagnie.

5 | (Animal sauvage)

Sentir un regard sur soi.  Comme on sent un souffle d’air. Le regard se déplace, fusille, sourit, alors pourquoi pas souffle, caresse? A moins que ce ne soit la présence, l’odeur que j’ai senties? Mais non. Rien ne bougeait. Peut-être est-ce cette immobilité, ce silence anormal que j’ai sentis? Il faisait nuit, pas une nuit noire, sans doute la lune devait-elle être pleine ou presque, ou assez pour que j’aie pu le voir. Pas d’emblée. Je m’apprêtais sans doute à fermer le volet, la main sur la barre de fer prête à la passer dans l’orifice qui permet de tenir le volet fermé, quand j’ai levé la tête, levé la tête machinalement, levé la tête à la nuit, à la terrasse la nuit, au silence, à la glycine, au jour qui s’achève, j’ai levé la tête avant de rentrer, de rejoindre mon lit et le livre à ses pieds, et là où il n’y a jamais rien, rien d’autre que la rambarde rouillée, quelqu’un était là qui m’observait. Depuis combien de temps? Deux yeux ronds qui me fixaient. Droit. Que faisais-je là? Des yeux qui ne te lâchent pas, des yeux qui attrapent les tiens, soutiennent ton regard. La bête était là, et ce n’était plus ma terrasse, et ce n’était plus ma maison. La bête était là parce que c’était la nuit et que mon heure était finie, oust les humains, c’est le temps des bêtes sauvages, c’est l’heure des êtres de la nuit, de ceux qui sortent enfin quand ont cessé les bruits des moteurs, les voix humaines, les agitations vaines des bipèdes bêtement affairés. Il était là, bien droit, posé sur la rambarde de la terrasse, à trois ou quatre mètres de moi (il faudrait que je mesure la terrasse  pour savoir exactement, mais pour quoi faire, quel intérêt, il n’y avait plus de maison, de mètre et de maître, il y avait la nuit et les animaux, le blaireau devait fouiner en contre-bas qu’on a déjà croisé dans le jardin, les taupes qui le transforment en petites montagnes russes, les couleuvres dont on retrouve la peau quand vient le temps de la mue, les oiseaux dont le vent parfois fait basculer un nid, la genette qui attaque les poussins, le renard qui décapite les poules, les sangliers qui viennent boire au ruisseau, les chauve-souris au vol erratique) et lui que je n’avais jamais vu, lui qui me somme de rentrer, de retourner dans le monde domestiqué, dans les maisons aux volets fermés, tandis qu’eux se déploient dans l’espace, les prés et les ruisseaux, les arbres et les toits, les jardins et les fleuves, alors je suis rentrée et ne l’ai jamais oublié ce regard.  Sans doute est-il revenu. Plus tard. Peut-être attend-il que nous soyons couchés, que nous nous soyons enfin tus, nous les humains et leurs machine bruyantes, pour revenir, la nuit. Lui, le hibou.

A propos de Betty Gomez

Lire certes, mais écrire...

3 commentaires à propos de “#chronique #01 | une rencontre”

  1. première double lecture grâce au pdf, merci pour l’occasion, et l’affinement de la contrainte.

    Et hop, ce sra une double à chaque fois maitnenant…ça me rappelle le prof de Langue Orale qui s’indignait lors d’une reprise d’études tardive de ce que je devais faire signer un document à tous mes professeurs en fin de cours afin de pouvoir percevoir mes indemnités…je remontais déjà les escaliers de l’amphithéatre (j’ai du chercher le mot au moins plus de cinq secondes, rahhh…), main cherchant la porte : » je suis une absentéiste repenti, je prends ça pour un équilibrage de Karma… »

    Il avait souri et penché la tête, j’aime provoquer ce genre de réactions, j’avoue.

    Ah, pour un moment d’honneteté, je suis une de ces jeteuses de mégots qui désespèrent tout le monde, moua y compris, j’ai pourtant habité dans le sud assez longtemps pour au moins avoir une vague idée de, et je ne regarde ni BFM, ni les Zautres.

    Certes en ce moment nous ne roulons pas pour cause de fuite d’huile, mais je ne peux pas dire avec certitude que je n’ai jamais été, suis, ou serai jamais Un de Ceuls-là.

    « ça » me dégoute autant que « ça » me fascine. Vàlà, juste pour donner, le plus humblement possible, une image plus « élargie » à la bêtise humaine…

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