1 | Un monde qui…
Anaphore en vue. On pourrait en lister « des mondes qui… », mais par crainte d’être trop pessimiste je ne préfère pas.
L’inverse serait également possible.
Un monde qui saurait se relever de ses blessures ne peut révéler que sa beauté.
… À voir !
2 | Au carrefour de soi | La gare de Dax
J’attends sur un siège fixé au sol, entourée de valises, remparts inutiles contre la chaleur. L’air brûle, le vent est chaud quand il souffle. Une double porte est ouverte sur les quais, les portes donnant sur la place qui fond au soleil sont ouvertes. Sur le panneau d’affichage, les trains en retard succèdent aux trains annulés. On annonce le train en provenance de Hendaye. Là, un agent SNCF accompagne une femme âgée en fauteuil roulant ; ici, un autre prend l’identité d’une personne venue chercher un enfant non accompagné. Un autre train rempli jusqu’à la gueule entre en gare. Dans le hall, des gens se croisent, certains arrivent, d’autres partent. Peau de pêche, teint doré et vigoureuse jeunesse. Je reste accablée sur mon siège de métal fixé au sol. Comme si l’épaisseur de l’air m’alourdissait. Derrière moi, un distributeur de boissons gazeuses et de confiseries ronronne en continu. Soudain, l’appareil bourdonne plus fort, sa climatisation fonctionne.
3 | Ne pas interrompre le flux
Les yeux ouverts sur l’obscurité, le dos endolori, des phrases que j’aimerais noter au fil de la pensée et qui seront oubliées le matin, tournent comme de délicieuses mélodies, elles égrènent les pensées. L’esprit est fluide entre deux mondes. Je ne bouge pas, ne veux pas interrompre le ballet de mots. J’aimerais avoir le pouvoir d’enregistrer instantanément ce flux de pensées, ces mots si fragiles. Au premier mouvement, ceux-ci s’évaporent, au premier geste pour prendre le stylo et le carnet posé sur la table de nuit ; j’aimerais noter même dans le noir, mais ils sont indomptables, effarouchés . Au moindre mouvement, ils prennent la fuite. Parfois, lorsque le sommeil ne vient pas, je me lève, je change de pièce, je migre vers le canapé du salon. Je mange un yaourt davantage par envie de manger que par faim. J’aime la fraicheur qui sort du frigo. De la fenêtre de cuisine, j’observe la nuit, les fenêtres de l’immeuble au loin, quelques-unes encore éclairées, je ne suis pas seule à veiller. Au pied de l’immeuble, les petites maisons aux volets clos et leurs jardinets obscurs sont silencieux. Une envie de descendre frapper à toutes les portes comme les enfants sortant de l’école qui partent en courant après avoir appuyé sur la sonnette.
J’allume une lampe de table et tente de lire. Je me méfie, la lumière fait fuir le sommeil.
« La nuit je mens,
Je prends des trains à travers la plaine.
La nuit je mens,
Je m’en lave les mains.
J’ai dans les bottes des montagnes de questions
Où subsiste encore ton écho
Où subsiste encore ton écho.
(…)
La nuit je mens
Effrontément… »
(Jean Fauque | Alain Bashung, Fantaisie militaire)
4 | Parler de soi et écrire
Parler de soi. Sais pas faire.
Démarrage difficile du cycle été, happée par d’autres impératifs, pas certaine de la compréhension de toutes les consignes, mais le but étant d’écrire…
Je ne parviens pas à tenir un journal d’écriture. À un moment ou à un autre ça dévie toujours et ça devient n’importe quoi.
Extrait Joséphine en cours d’écriture
Le parking de Fleury-Mérogis ressemblait à n’importe quel parking. J’ai garé la voiture entre une berline allemande et un break Renault. Le break appartenait à un confrère que je connaissais de vue. Sa cliente, dont j’avais oublié le nom, était au quartier femmes. Elle avait étranglé son mari pour des raisons que personne ne contestait. Elle n’avait encore été jugée.
Au sas d’entrée, j’ai laissé mes clés, mon téléphone et ma ceinture. Je tenais contre ma poitrine le dossier Ferrand et la chemise plus mince qui contenait mes notes.
Le couloir jusqu’au parloir des avocats était trop éclairé, la peinture blanche des murs en rajoutait. Ferrand est entré dans le box deux minutes après moi. À peine le temps d’ouvrir le dossier et de sortir mon stylo dont l’encre coulait.
Il avait maigri depuis ma dernière visite en novembre. Son survêtement gris faisait des plis étranges sur les épaules. Il avait coupé ses cheveux très courts. Il s’est assis et il a posé les mains sur la table, paumes contre le plateau. Il se rongeait les ongles. Il a refermé les mains, ses jointures blanchissaient. L’une de ses jambes trépignait de manière presque incontrôlée.
Edouard Levé | Autoportrait
à venir dans un post à part
5 | Un monde de bêtes
Le froid mordait encore la terre quand je suis entrée dans la bergerie. Une odeur de laine et de fumier, épaisse, presque vivante. Et lui, couché là, sous la mangeoire, comme s’il avait toujours eu sa place parmi les bêtes. Je me suis approchée sans bruit. Mes bottes dans la paille ne faisaient qu’un souffle. Du bout du pied je l’ai touché, une fois, deux fois, et rien, pas un frémissement, pas un tressaut d’oreille. Il dormait comme dorment les morts, ou les innocents, ce qui revient parfois au même. Je me suis relevée. C’est à ce moment qu’il a ouvert les yeux. Des pupilles de chat, fendues, jaunes, où logeait quelque chose que je n’ai pas su nommer tout de suite, de la peur, sans doute, mais aussi cette lueur ancienne des bêtes qui n’ont jamais fait confiance à l’homme et qui ont raison de ne pas le faire.
Une seconde. Une seule, temps suspendu où nous nous sommes regardés, lui et moi, deux animaux surpris dans la même nuit. Puis, il a bondi, il a traversé la bergerie dans un éclair roux, il a filé entre les moutons qui se sont agités en désordre, souvent affolés d’un rien. Il a disparu par la brèche de la haie, dans les champs gris de givre.
Je suis restée plantée à regarder sa queue touffue s’effacer dans l’aube persuadée de laisser partir quelque chose d’important.