Je suis à l’extrême limite de la gigantesque digue qui se construit sur la mer. D’immenses camions à six paires d’essieux spécialement conçus pour ce chantier déversent en continu des tonnes de remblais. Des acheteurs des futurs espaces commerciaux sont en visite guidée. Le cinq étoiles ici. Le casino là. Les investisseurs établissent leurs plans. Le géologue qui m’explique les avantages du compactage dynamique mis en œuvre sur ce chantier, m’assure que toutes mesures de précaution ont été prises pour la sécurité. Les éboulis du haut de la falaise qui surviennent à chaque retombée des compacteurs ne l’inquiètent pas. Il pointe son doigt pour me les faire voir. Son visage change. Moins serein.
Nous étions à la limite de la zone où les camions géants déversaient le remblais. C’était plusieurs mois avant le drame. Un camion s’était déjà enfoncé dans la mer boueuse. Le chauffeur rescapé me dit qu’avec son syndicat les conducteurs réclament des mesures de protection et des barges de sécurité. On a tous peur dit-il.
Deux ans après la catastrophe. Aucune enquête sérieuse. Aucun procès en vue. Aucune mises en cause. J’enregistre pour la télévision de service public le témoignage d’un chauffeur qui tient à rester anonyme. Nous le filmons de dos et déformons sa voix. Il explique que pour chaque camion géant les chauffeurs disposaient d’une carte magnétique indispensable pour la pesée de chacune des livraisons. Les remblais étaient facturés à la tonne. Il dit : Nous avions la consigne discrète de passer deux fois la carte magnétique à chaque pesée. Ce qu’il dit c’est que l’effondrement s’est produit avec deux fois moins de remblais facturés, que les morts de ce chantier ont payé le prix d’une monstrueuse escroquerie.
Je suis à l’extrême limite de la gigantesque digue qui se construit sur la mer. Les images et les morts de la catastrophe du 16 octobre 1979 m’envahissent soudain. Le visage du géologue qui me montre du doigt les éboulis du haut de la falaise est livide. Un premier bloc immense se détache. Un deuxième s’effondre. Nous fuyons. La vague va être géante, meurtrière. Les cadavres des ouvriers et des investisseurs flotteront ensemble dans la boue de la mer. Catastrophe naturelle, tsunami, écriront plus tard les fabricants de mensonges.