arts de la fiction #02 | Odeurs de gare

Elle se faisait une joie de son changement de train à Marseille. Elle aurait une bonne demi- heure pour visiter la gare Saint Charles, avant de monter dans le train qui la conduirait à Juan-les-Pins, but de son voyage. Rien ne se passa comme elle l’escomptait.

L’intérieur des trains a une odeur caractéristique faite de produits d’entretien des wagons et de la vie à bord, sandwiches, boissons diverses, humidité, mais aussi odeurs corporelles. Un parfum d’humanité tout à fait particulier que son odorat très développé, ne détestait pas. C’était celui, nostalgique, de ses départs en colonie de vacances. En descendant sur le quai, elle retrouva la senteur de poussière de frein, de graisse d’essieux, de ballast, de mécanique chauffée. Elle ferma les yeux pour mieux humer cette odeur coutumière des voies qui raconte si bien l’histoire du rail français. C’est en quittant le quai que tout se gâcha. Elle se trouva dans la grande halle claire qu’elle souhaitait découvrir. Son intention était de sortir de la gare et de pousser jusqu’au bord des escaliers monumentaux qui descendent vers la ville. Il faisait une chaleur terrible dans cet espace, on était en juin. Elle ne retrouva pas les senteurs de café et de viennoiseries des grandes gares françaises. Non, une pestilence envahissait tout : les services de nettoiement étaient en grève depuis une dizaine de jours ! Toutes les poubelles débordaient, des monceaux de détritus gênaient le passage. Comment dans ces conditions avoir envie de visiter la gare, de s’extasier de ses arbres artificiels —des pins, des chênes ? — qui voulaient la végétaliser, comment s’attarder dans les commerces ? Elle était dérangée par les effluves infectes qui la faisaient hoqueter et consternée qu’on puisse laisser un lieu public aussi fréquenté dans un état pareil. Car il y avait un monde fou, des voyageurs en tenues variées, des plus couvrantes aux plus légères, des plus classiques aux plus exotiques, qu’on reconnaissait à leurs bagages, mais aussi toute une faune de vendeurs de cigarettes ou de souvenirs de Marseille, des reproductions de la basilique Notre Dame de la Garde, « notre Bonne Mère », de toutes espèces et de toutes tailles, installées à même le sol, sans compter tous ces hommes, seuls, désœuvrés, appuyés contre les murs à attendre le soir. Elle ne vit aucun agent de la gare, aucun service de sécurité non plus.

C’est cette affaire d’odeur qui fut la cause de tout. Elle se sentit misérable, désarmée, vulnérable, dans un lieu public de son pays. Dans le brouhaha d’une musique d’ambiance sans âme et des annonces lancées par haut-parleur d’une voix qui se voulait suave, elle marcha précipitamment vers les panneaux d’affichage des correspondances. Son prochain train serait au départ avec vingt minutes de retard. Pas de salle d’attente, aucune place assise. Elle resta debout, accrochée à la poignée de sa valise, son sac bien serré sous le bras, dans un malaise physique et moral, qu’elle jugeait insensé, mais dont elle ne pouvait se défaire. Elle tenta bien de faire un sujet d’observation de ce qui la répugnait. Elle regarda le tas d’ordures qui était devant elle, en fit une sorte d’inventaire : journaux, papiers propres, papiers gras, paquets de cigarettes fripés, canettes de toutes marques, briques de lait ou de jus de fruit, pots de yaourt répandant leurs restes, sandwiches inachevés, fruits avariés, couches de bébé souillées, innombrables mégots… Elle se fatigua vite.

Lui vint alors, pour la première fois, l’idée que, c’était survenu : elle n’était plus le chef d’entreprise flamboyant, la femme aux bracelets d’or et aux escarpins vernis. Il lui fallait accepter la défaite que la vie promet à chacun, à chacune, au jour de sa naissance : la vieillesse. Elle était désormais une vieille femme.

A propos de Emilie Kah

Après un parcours riche et dense, je jouis de ma retraite dans une propriété familiale non loin de Moissac (82). Mon compagnonnage avec la lecture et l’écriture est ancien. J’anime des ateliers d’écriture (Elisabeth Bing). Je pratique la lecture à voix haute, je chante aussi accompagnée par mon orgue de barbarie. Je suis auteur de neuf livres, tous à compte d’éditeur : un livre sur les paysages et la gastronomie du Lot et Garonne, six romans, un recueil de nouvelles érotiques, un récit hommage aux combattants d’Indochine.

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