arts de la fiction #02 | brèves de gares

Gare de Lille, 2024

Rome Termini. Descente du train en provenance de Naples. Sur le quai, des Italiens qui nous ont entendus parler français nous poursuivent en criant : « è morto Pom’pidou ! è morto Pom’pidou ! » et en agitant un journal. Un autre qui croise notre groupe nous dit d’un air navré : è morto Pom’pidou ! Claude pouffe d’un rire nerveux. L’italien semble profondément choqué.

Londres St Pancras. Salle d’attente de l’Eurostar. Une équipe de policiers arrive avec une petite chienne, au pelage noir et blanc, chaussée de petites bottes blanches à revers noir et blanc, au motif semblable à celui de la cravate de la policière qui la guide. D’autres agents ont pris place à chaque extrémité des deux rangées de fauteuils qui se font face. La chienne passe en revue les voyageurs assis. Elle flaire chaussures, jambes, vêtements, bagages, puis passe au suivant. La voici arrivée au bout de la rangée ; elle s’attaque à celle où je suis assis. Elle n’est plus qu’à quatre fauteuils du mien quand tout s’agite. Les policiers qui fermaient les issues se précipitent ; le voyageur, on l’aperçoit à peine, de loin il semble un homme tout à fait ordinaire, est emporté avec ses bagages vers le fond de la gare. La petite chienne – elle est désormais devant moi – est félicitée, caressée, récompensée d’une friandise et d’un jouet rouge avec lequel elle se livre à des cabrioles.

Creil. Un samedi en tout début d’après-midi, ligne Amiens-Paris, quai n°1, celui sur lequel débouche la gare. Au moment où je descends du train, je croise tout un groupe de jeunes qui se précipitent dans la dernière voiture. Une jeune femme essaie de retenir son petit frère ; elle s’adresse à l’agent de la SNCF « S’il vous plaît, monsieur ! ne le laissez pas monter dans le train ! s’il vous plaît ! il n’a pas de billet ! aidez-moi à l’empêcher ! » L’agent regarde ailleurs, le jeune échappe à sa grande sœur et monte dans le train. L’arrêt se prolonge. Le train devrait être parti depuis un moment. On apprend qu’un voyageur a tiré le signal d’alarme ; puis que le conducteur refuse désormais de repartir car il craint pour la sécurité ; la sienne ou celle des passagers, on ne sait. Un voyageur sur le quai explique que ce genre de scène se répète tous les samedis. Une voiture de police arrive sur le quai, mais reste en arrière, à bonne distance de la voiture de queue. Rien ne bouge. Le train aurait dû partir depuis au moins un quart d’heure. Des voyageurs préfèrent descendre du train. Les policiers, eux, ne descendent pas de leur voiture. Je suis debout depuis 5 heures du matin, je décide de rentrer chez moi. Le train est-il reparti ? quand ? je ne sais.

Creil. Le lundi suivant. Il est environ 19 heures, le train en provenance d’Amiens s’arrête au milieu des rails, loin des quais. On fait descendre les voyageurs sur le ballast, un par un. Le comité d’accueil, c’est la police ferroviaire. Armée. Ils ont établi une sorte de barrage filtrant et il faut présenter billet et papiers d’identité. Ensuite, on traverse les voies en se tordant les pieds avant de pouvoir regagner le quai n°1, vide à cette heure.

Berlin, Friedrichstraße. Le train pris à Tiergarten s’arrête là. Avant le Mur, toujours présent au bout des voies. Il faut descendre, sortir de la gare, contourner à pied l’obstacle invisible, dernière trace du Mur, et aller jusqu’à la gare de l’ « autre côté ». Monter dans un autre train et aller jusqu’aux limites orientales de la ville ; depuis la vitre, découvrir gares et quartiers de ce qui était Berlin-Est, et qui l’est encore malgré les travaux en cours. Arrivés au terminus de la S-Bahn, reprendre un train en sens inverse.

Gare d’Err. Attente sur le quai du « train jaune » aux wagons à ciel ouvert, pour une visite ferroviaire et touristique de la Cerdagne des vacanciers en coupe-vent et casquettes rouges, bleus, verts ou blancs, sacs à dos et gourdes. Un couple – la quarantaine – et leur paire d’enfants, dix-douze ans environ. Les parents ne cessent de rire et de plaisanter « Si tu vas à la gare d’Err, si tu vas à Lagardère, la gare d’Err ira à toi !  la gare ira à toi ! » Ils s’esclaffent, ravis de leur blague. Les deux enfants – ils ne sont ni étonnés, ni curieux, gênés plutôt – préfèrent regarder ailleurs, vaguement honteux et complètement hermétiques à cette plaisanterie incompréhensible et stupide.

Creil. Retour de Paris à destination d’Amiens. Arrêt de quelques minutes, quai n°1. C’est l’été. Juste devant la fenêtre, le portillon, celui qui donne accès au parking. Bouffée de souvenirs, de belles journées d’été et d’amour, quand tu rentrais du travail et qu’on venait t’attendre dans la voiture bleue. Le portillon semble pris dans une sorte de miroitement, un peu comme si on le voyait à travers les ondulations créées par les brumes de chaleur… mais ce n’est pas cela. À droite, le mur de la gare est bien net, comme est net le grillage à gauche. Non, seul le portillon est légèrement flou, pris dans ce miroitement. Vertige. Le sang bat dans ta gorge. Ce portillon… et si c’était une porte ouverte sur le temps… Descendre du train, franchir le portillon, non le vortex, retrouver le passé, repartir dix ans en arrière… l’arrêt se prolonge, semble-t-il. C’est une chance à saisir : vas-y, lève-toi, attrape ton sac et descends du train. quelques pas, tu franchis le portillon et tu retrouves la voiture bleue qui t’attend, et le bonheur perdu… Décide-toi ! Tu tends le bras vers ton sac ; à ce moment, le train redémarre.

A propos de George Baron

J'aime la lecture, la SF et l'Oulipo. J'ai commencé à écrire, et plus j'écris, plus j'ai envie d'écrire. Plusieurs projets en cours, rien de finalisé.

Un commentaire à propos de “arts de la fiction #02 | brèves de gares”

  1. Très jolies ces brèves de gares ! Votre première me va droit au cœur en raison de ma communauté de destin avec le Président Pompidou. Il se trouve que j’ai développé la maladie qui l’a emporté. J’ai plus de chance que lui, les traitements médicaux ont bien évolué et je ne mourrai sans doute pas de mon Waldenstrôm.

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