Villebourbon, gare / arts de la fiction #02

On approche des plus longs jours de l’année, on pourrait s’attendre à des départs en vacances, la gare de Villebourbon est pourtant bien tranquille.

Par-delà la marquise, le soleil tarde à disparaître, les caténaires sont irradiés. Entre les deux hauts bâtiments de service, ces jumeaux qui se remarquent avec leur brèche médiane ouvrant sur l’horizon, juste au-delà des derniers rails, une orange se dépose. La gare de Villebourbon n’est pourtant pas un sapin de noël.

Aux trois guichets, des queues courtes et molles se nouent. On y vend à la fois des tickets de train et des tickets de quai pour aller accompagner un ou une qui part au loin. La gare de Villebourbon n’a rien d’une galerie commerciale.

Un panneau annonce les destinations possibles, avec des lettres amovibles. D’ici on peut aller à Dieupentale et à Castelsarrasin, à Toulouse aussi et plus rarement à Bordeaux, Marseille et même Paris. La gare de Villebourbon ne sera jamais très vendeuse.

Et moi je savoure l’attente du train, je prends l’orange qui glisse entre les deux bâtiments jumeaux, au loin, comme un fruit qui ne serait pas incongru à ce presque été.

Et moi je me trouve en vacances ce soir, par la force d’organisation d’un collège qui doit faire passer le brevet. La sixième est finie ce soir et je ne m’en plains pas. Comme si le temps de classe allait prendre le train dans la direction opposée, vers Marmande, oui tiens pourquoi pas vers Marmande, il y a des tomates à recevoir là-bas.

Et moi je suis encadré par mon grand-père et ma grand-mère, ces gens qui vivent encore sans voiture et sont venus me chercher avec le train.

Et moi je pars avec eux avec le train, mon père a juste acheté un ticket de quai pour accompagner jusqu’au bout de là où il peut accompagner et il repartira à la maison en voiture.

Et moi je sais que bientôt il y aura un coup de sifflet, des grincements de freins qui se relâchent et petit à petit le boumboum cadencé des passages de rail.

Et moi j’attends que mon grand-père raconte tout ce qu’il y aura à raconter à chaque gare : Montbartier, Dieupentale, Grisolles, Castelnau-d’estretefonds, Saint-Jory et même Lacourtensourt, c’est d’ailleurs là qu’il aura le plus à raconter.

Et moi, je me laisserai surprendre quand ma grand-mère, petite-fille d’un révoqué de vingt, parlera, à l’approche de Matabiau, de la voie douze, celle qui n’existe pas, celle qui ne cessera jamais de me faire rêver.

Un commentaire à propos de “Villebourbon, gare / arts de la fiction #02”

  1. Non mais quelle magnifique tendresse dans ton récit, cher Philippe ! Tout est juste et posé au bon endroit, on entend la voix du grand-père avec l’accent qu’il faut, on retient « ces gens qui vivent encore sans voiture » et ces noms de bourgs résonnent avec ceux d’un pays riant imaginaire…
    Tout de même je vais voir sur la carte où se trouve Villebourbon gare (et c’est à Montauban, tu m’étonnes !)

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