
Albert Helter – Le Départ des poilus, août 1914.
MES GARES
- Image marquante de la panique de spectateurs à la vue de l’entrée d’un train en gare de la Ciotat filmé par les Frères Lumière en 1896.
- Souvenir des gares au jeu du Monopoly partagé en famille dans les années 1970/80. Un réseau en étoile, une espèce de sécurité financière, car les joueurs s’y arrêtaient forcément une fois ou l’autre.
- A la même époque, cette colonie de vacances, où le groupe m’attendait gare de l’Est alors que j’étais sur le point d’arriver gare de Lyon.
- Plus tard, ces annonces au micro qui résonnaient depuis la gare de Mulhouse jusque chez moi – invitations continuelles au départ.
- Et puis, la traversée de la France entre la gare déserte du village d’Ogeu-les-Bains dans les Pyrénées, et quelques quatre heures plus tard, le flux ininterrompu de la gare Montparnasse.
- Ce jour de précipitation aussi – ma chute dans un couloir sans fin de la Gare St Lazare.
- Ce passage en touriste par la gare de Canfranc devenue un hôtel de luxe.
- Je ne sais plus quand, ce wagon de religieux, chantant leurs prières à tue-tête – et, leurs sourires prosélytes jusqu’à Lourdes.
- Cet autre jour, assise aux côtés de trois personnes ne parlant pas le français – leur dialogue gestuel entre langues différentes – j’ai imaginé qu’ils revenaient d’un entretien pour valider leur statut à la Préfecture de Paris – leur aide pour descendre ma valise sur le quai – leur surprise à mon sourire qui les remerciait de cet égard pour moi.
GARE DE L’EST
La gare de l’Est pour lui, c’est comme l’église du quartier – on l’entend de loin, c’est un repère au même titre que la mairie ou l’école – un bâtiment paysage.
Arrivée devant cet ex-embarcadère ferroviaire de Strasbourg (sa ville de naissance), il ne manque jamais de lever la tête vers l’imposante façade en pierre et sa large rosace en plein cintre. Il reste un temps dans cette position, puis il entre dans le premier hall, l’œil chaque fois happé par l’immense tableau centenaire d’Albert Helter placé sous la lumière naturelle de la verrière – départ de poilus en locomotive à vapeur le 9 aout 1914 – pâles couleurs du tableau, noyées dans les larmes jamais taries de leurs familles endeuillées.
Il se sent en terrain connu.
Il ne s’attarde pas devant les vitrines des boutiques foisonnantes d’idées cadeaux, ni dans les magasins de journaux, barres de Mars ou bouteilles d’eau. Il anticipe, il emporte ce qu’il lui faut dans son sac à dos (celui de ses longues balades dans les Vosges), le minimum – sa gourde, deux œufs, une banane ou une pomme.
Il commence son petit tour, goute à la vie en marche.
Il fait mine d’attendre devant plusieurs bornes libres-services SNCF, et de s’apprêter à acheter lui aussi un billet. Il reste longtemps debout en place centrale, autour du piano. Aujourd’hui, le dos d’un homme SDF, épouse parfaitement la courbe d’un dossier en lattes de bois clair commun à toutes les alcôves de la gare – des niches raides – tout sauf des salles d’attente, lesquelles sont réservées aux premières classes – des sièges inusables orientés de telle sorte que la proximité ne soit pas intrusive, voire impossible. Une dame au large chapeau en paille, entourée d’un amas insensé de bagages, ne remarque pas l’homme couché, les yeux fermés, recroquevillé en position fœtale à droite de l’instrument. Elle est tout ouïe pour le pianiste. Elle bat enjouée la mesure avec ses mains. Dort-il d’ailleurs cet homme, ou, se laisse-t-il bercer par les notes de musique qui emplissent tout le hall, volutes binaurales se superposant à l’acoustique ouatée de la gare – voix et langues indistinctes, rires soudains proches ou lointains, annonces suaves : Si vous êtes témoin d’une situation qui met en danger votre sécurité ou celle d’autres voyageurs, appelez le 31 17 ou envoyer un sms au…
Il marche. Il cherche, il regarde, entend, et attend…
Il empreinte les escaliers pour descendre au niveau -1, et remonte aussitôt par les escalators avec nombre de voyageurs – visages centrés sur leurs portables, quitte pour les moins alertes, à manquer de tomber en arrivant. Il circule intrigué entre les uns et les autres – ce couple qui s’est fendu de prolonger sa fusion au travers de bagages impeccables – vieux rose pour elle, marron pour lui, et leurs deux sacs-cabine assortis ; cette dame qui organise savamment sa sacoche à vélo, s’assoit le dos particulièrement droit en attendant son train et, en consultant sa messagerie sandwich en bouche. Il finit par s’éloigner. Il redescend au niveau -1, cette fois en même temps que l’homme SDF, le retrouve dans la queue devant les toilettes, puis face aux lavabos alors que tous deux s’aspergent le visage d’eau fraiche.
Il est midi dix à l’horloge située en milieu de l’allée transversale de la gare, celle perpendiculaire aux voies. Il s’arrête devant un panneau de noms gravés dans la pierre, des soldats de la seconde guerre, articule certains de leurs noms à voix basse.
Le TGV inouï en provenance de Reims entrera en gare, voie 26… Un flux de voyageurs agglutinés, s’y engouffre aussitôt, freiné dans sa précipitation par la promiscuité des portiques de contrôle. La masse se délite sur le quai. Pourtant quelques hoquets échevelés suivent encore : une vieille dame hors d’haleine arrive en boîtant, appuyée sur l’anse de sa valise qu’elle pousse devant elle ; un jeune homme la dépasse en zigzaguant avec sur le dos un sac qui le dépasse d’au moins deux têtes ; plus loin, deux visages à lunettes noires, main dans la main, se jettent un bref coup d’œil, prennent leurs jambes à leurs cous – le bras gauche libre de la jeune femme donnant l’élan nécessaire à leur course, le bras droit de son compagnon pointant le quai 26. Le couple passe la barrière de contrôle pile au moment où l’homme SDF arrive en sens inverse – lui, revient de nulle part – eux, partent vers un ailleurs. Ils se cognent. L’alibi est tout trouvé. Le visage pourtant rafraichi de l’homme, râle contre l’ombre de ce duo sûr de son bon droit, qui sans se retourner, saute d’un même pas, dans le premier wagon.
Pléthores de couleurs de gilets d’agents SNCF passent, se croisent, se perdent dans la foule – quelles prérogatives confiées à chacun d’eux ? – gilets rouges, violets, oranges, jaunes, bleus clairs ou foncés ; agents de sécurité, en noir ceux-là, se déplacent par deux ou trois ; conducteurs de trains ou contrôleurs apparemment heureux de se croiser – un hasard qui n’en est pas un, mais suscite leur surprise récurrente – une poignée de mains chaleureuse, quelques mots et chacun se relance vers sa propre trajectoire ; quatuor de militaires harnachés jusqu’au cou – casques, révolvers, fusils-mitrailleurs en bandoulière, le sourcil ombragé, surtout celui qui ferme la marche. Ces sentinelles rassurantes pour certains, anxiogènes pour d’autres, patrouillent tous les quarts d’heure dans l’allée centrale – hommes aux carrures d’athlètes, gonflant leurs muscles, semblant prêts à en découdre avec la probable guerre planétaire en marche et les ordres de ceux qui souffleront dessus.
Lui aussi guette… attend plutôt.
Midi vingt. Enième tour. Les sièges des alcôves sont pris d’assaut. Fatigué, il voudrait pourtant prendre place quelque part, mais pas au sol avec sa mangeaille entre ses jambes écartées comme certains, ni assis sur les marches menant au salon Grands Voyageurs de la coursive au-dessus de l‘allée transversale. Il préférerait bien sûr une terrasse, mais la moindre boisson coûtant l’équivalent du prix de ses deux repas de la journée, il ne s’y assoit jamais. Aujourd’hui pourtant, le nouveau Starbucks a ouvert face aux voies 4 et 5 des TER. Les serveurs sont trop affairés à servir à la fois au comptoir à l’intérieur, et à débarrasser les tables à l’extérieur. Il s’assoit sur sa chaise en métal à une table libre, la tête tournée vers les voies et l’allée centrale du hall jaune. Place de premier plan pour une fois. Appuyé à la balustrade alignée dans la continuité de tous les autres bistros, lui parvient des effluves d’un café caramel torréfié à peine sorti de machine.
Il patiente encore.
Aujourd’hui et avant qu’il ne soit trop tard, il l’attrapera cette attention inordinaire, cette envie tapie derrière une tristesse, ce sourire hésitant. Parmi tous ces humains de réseau ferroviaire qui se meuvent devant lui, dans ce bout de monde, il veut en être sûr, quelqu’un verra comme lui – et ce serait déjà ça…