1
Elle est fantasque, inconstante, déconcertante. Elle est compliquée, elle est double, d’ici et d’ailleurs, elle flotte. Elle est invivable. Et pourtant entourée, aimée.
2
Mellie se confie à Lola par téléphone, tu as raison, je suis vraiment fatiguée, j’en ai assez, le travail, les élèves, les réformes, c’est trop lourd, à la maison, ça ne va pas bien non plus, trop de charge mentale, tu sais, tout pour moi, ils attendent que je fasse tout, je ne peux pas continuer, il faut que ça cesse…je suis à bout…
Lola téléphone à Marion, je suis inquiète pour Mellie, je la savais fatiguée, mais elle m’a fait peur, elle parle d’arrêter, de finir, que tout lui tombe dessus, d’une voix grave, désespérée, il me semble qu’elle sanglotait, j’espère qu’elle n’envisage pas une solution dramatique, il faudrait faire quelque chose, mais quoi ? Tu peux l’appeler ou rencontrer pour voir ce qu’on peut faire, intervenir avant que ça dérape, la soulager ? il faut qu’on se voie et qu’on l’aide…
Marion frappe à la porte de Mellie qui ouvre, l’accueille, qui va bien, ou en tout cas mieux, et oui, c’était un mauvais passage, j’ai craqué, j’ai eu quelques jours de repos, j’ai secoué l’inertie familiale, ras le bol, et il y a un léger mieux, Lola a vraiment cru que je pouvais envisager d’en finir, pour toujours ? Je n’irais quand-même pas jusque-là, j’ai mes enfants, j’aime mon travail, même s’il est pourri, non, ça va…mais si on peut se voir pour un petit café, ça me remontera le moral…
3
Elle fait comme si elle était en pleine forme, elle court, elle monte la colline, elle fait comme si ça allait de soi, alors qu’elle est fatiguée, que ses jambes la portent à peine, qu’elle respire avec difficultés, mais elle fait comme si tout allait bien, au milieu des gens qui marchent avec elle, d’un bon pas, elle aussi elle essaie les grands pas, ces pas qui avancent d’un élan automatique, un robot, elle est un robot, une robote ? elle fait comme si ça allait de soi, comme si c’était normal de courir quand on est vidé, déprimé, triste à pleurer, mais ça ne se fait pas de montrer ses faiblesses, ses malheurs, elle suit, ses jambes suivent, ses pieds suivent, son corps suit, son cœur fait des siennes, il fait comme si, mais non, le cœur ne sait pas faire comme si, il n’est pas courageux, il n’en a plus envie, il va lâcher et tous les si du monde ne le sauveront plus….
4
Quand je ne suis pas en train d’écrire, c’est que je cours. Ou que je fais du ménage. Ou du jardinage. Ou parfois de la couture, ça arrive. Je m’occupe, je me sens utile. Je fais une pause dans ma tête. Et je ne pense qu’à organiser mes mains, mes pieds, mes outils pour faire ce que j’ai planifié, pour ordonner, ranger, trier, à noter. Je ne pense pas à écrire.
Quand je marche sur le sentier le long de la rivière, sur la route en montant vers les cimes couronnées de falaises, je me laisse aller, je laisse aller mes pieds tout seuls et je réfléchis. Je dessine dans ma tête et j’écris. Je cherche les mots, les phrases, les sujets, je crée des personnages, je compose des poèmes, je m’épanouis, je lâche prise, je ne me juge pas. Et je me sens bien, je me sens féconde, riche, je pourrais continuer pendant des heures. C’est juste en rentrant que le problème se pose, il faut traduire toutes ces pensées en texte, en écriture, parfois à la main, c’est plus immédiat, plus sensuel, le plus souvent en tapant sur le clavier de l’ordinateur qui range, qui met de l’ordre, qui ne crée pas, mais qui retient ce que j’ai pu garder en tête. Et c’est là qu’il y a parfois le miracle de l’écriture, quand les pensées se déroule comme les vagues de la mer, couvrant la rive, découvrant le sable, perdant le fil du courant, retrouvant l’élan…j’écris, donc j’existes…
5 La mer, les vagues
La mer est devant moi, à mes pieds. Au loin l’horizon, ligne sombre qui souligne le ciel perturbé. L’orage arrive, les nuages rouges et violettes s’emballent dans le ciel, s’entrechoquent dans le gris menaçant. L’image est grandiose et je suis dans un des tableaux fauves d’Emil Nolde. Devant moi, à mes pieds, les vagues sautent, dansent, agitant une eau vive couleur plomb émaillée de vert émeraude, de bleu turquoise, de crêtes blanches mousseuses, les vagues avancent, lèchent le sable, avalent la plage, une plage large de sable clair qui perd chaque année un peu de terrain, un peu plus encore l’année prochaine, et bientôt il n’y aura plus de plage, la mer avalera aussi les barrières rocheuses, les clôtures, les arbustes et l’eau s’installera à la place des maisons…
Mais pour moi, elle danse encore, cette mer Méditerrané, elle chante, le ressac scande les airs de Charles Trénet, la salue, la fête, cette mer que je vois danser devant moi, avec des reflets d’argent, des reflets changeants, sous la pluie…Je pense aussi à la poésie de Theodor Storm qui chantait la mer du Nord, la mer grise, la plage grise, son pays de grisaille avec une douce mélancolie…
Les couleurs scintillent, je les recherche, je les distingue, je les énumère et me vient de loin un poème de Rimbaud, couleurs voyelles, que j’ai découvert récemment, qui m’intrigue et dont je cherche encore la signification. Je vois des O bleus, des U verts dans la mer recouvert d’écume blanche E, je retrouverai les A noirs et les I flambants ce soir, quand le soleil jaune éclatant sombrera sous l’horizon dans une symphonie de couleurs…
