C’était une petite salle de gare, ni hall ni salle des pas perdus car trop étroite pour s’y mouvoir en tous sens dans le but de franchir du temps en multipliant les points de vue sur des horloges. Il n’y avait rien à voir ni à lire, pas d’affiches ni cartes ni noms de villes ni rêve de correspondances pour d’autres échappées, un seul panneau lumineux à deux lignes annonçait dans une heure trente un départ, celui du voyageur désœuvré, obligé de s’asseoir sur le banc de bois, sans journal du jour, car dehors le devant de la gare était un petit parking entouré de maisons beiges sans café ni commerce ni presse ni chien ni chat ni rien. Seuls étaient à saisir les menus bruits attestant de la présence du guichetier derrière son hygiaphone, qui avec quasi compassion lui avait vendu un billet pour dans une heure trente, du moins c’est ce qu’avait voulu ressentir le voyageur, car de la compassion il en ressentait le besoin.
Il sortait d’une visite à la maison de retraite, pour laquelle il avait pris deux cars puis traversé la France en TGV puis changé de gare à Paris puis repris un Intercités pour Orléans, puis changé encore pour cette petite gare de Meung-sur-Loire. La visite avait exactement duré dix minutes. Les questions rongeant le voyageur sur son banc de bois étaient celles-ci : une visite de dix minutes pour un voyage aller de dix heures était-elle justifiée ? Serait-ce utile pour sa vie d’introduire une notion de rentabilité du temps passé et de l’argent dépensé pour des relations humaines délabrées qui peut-être, sans doute, il se peut, on ne sait vraiment, n’en valent pas la peine.
Néanmoins il devait s’avouer durant ce temps sur un banc, qu’il entrecoupait d’incursions sur le quai en franchissant la haute porte vitrée à peinture écaillée, le froid le ramenant sans cesse au banc jusqu’à ce qu’un vieil homme à casquette s’y installe, il devait s’avouer durant ce temps qu’il était soulagé à la fois d’avoir fait son devoir et de retrouver sa liberté, même si justement la notion de devoir pour des relations délabrées qui peut-être, sans doute, il se peut, on ne sait vraiment, n’en valent pas la peine, lui avait été inculquée par l’être visité lequel lui-même avait écourté la visite.
Une seule aspiration coupant toutes considérations désagréables et sans réponses s’imposait : poser son coude sur un comptoir de cuivre dans le bruit vivant d’un percolateur et demander un café, si possible en s’étourdissant dans les nouvelles du monde et même les potins d’un grand quotidien. Ce moment du comptoir pouvait et devait absolument devenir le climax du voyage, sans quoi