Qu’elle était le centre, la meneuse d’un groupe de garçons; elle m’avait accepté dans sa meute;
Et surtout elle était la seule à avoir choisi cinéma; elle travaillait sur Carmen alors même que les droits n’étaient pas encore libres pour cette œuvre; elle m’initia à l’opéra et au montage;
De même elle tenait dans sa main un chronomètre; durant tout le film, elle prit la mesure de chacun des longs plans de Chantal Akerman; plus tard nous sommes restés longtemps assis sur un banc de bois, dans la nuit; nous ne savions pas que c’était notre dernière rencontre;
Qu’alors, installée à Paris, elle travaillait dans un ministère; elle assurait la formation aux techniques audiovisuelles; elle était mariée et avait une fille;
Et puis la disparition de Chantal Akerman fut un prétexte pour oser lui écrire; est-ce vous qui aviez un chronomètre à la main; elle me répondit : oui, c’est moi; elle m’apprit qu’elle avait deux petites filles et qu’elle n’habitait plus à Paris; elle était de méchante humeur; je suis maladroite et gauche, je ne comprends plus rien à ce qui m’arrive, et surtout, je ne suis plus à même d’analyser les situations, comme je le faisais si souvent auparavant; elle n’a jamais répondu à mon dernier courriel depuis plus d’un an; je ne sais plus rien d’elle; son dernier mail me tourmente toujours : merci pour vos messages, qui m’éloignent un instant du quotidien raté que je vis en permanence.
Très émouvante rencontre … la jeune femme au chronomètre comme un personnage d’Akerman.