#arts de la fiction # O4 | Mésange et Odessa

— qu’elle était apparue à travers son nom de ville  une première fois cette année- là dans un mouvement  lié aux apocryphes et aux vies hors champ   comme une Vénus de quartier sortant des eaux  ou comme le printemps de Botticelli, qu’elle passait inaperçue et qu’elle était souvent seule comme quelqu’un qui ne voulait pas qu’on la reconnaisse, qu’elle cherchait à échapper à ce qui pouvait être le pire, qu’elle était spéciale et pleine de rumeurs, qu’elle était différente des autres mais de toutes façons les autres me font peur, qu’elle comprenait tout à un point qu’on n’imagine même pas puisqu’elle me comprenait  aussi, pas besoin de prendre un détour pour relire la manière dont elle allait droit au but en s’arrêtant  n’importe où  pour écrire dans son carnet ce qui la traversait et elle m’avait dit d’en faire autant mais je tremblais comme une feuille, comme quelqu’un qui n’a plus que la peau sur les os, ce qui était le cas

— et surtout elle ne me faisait pas la leçon  comme les adultes qui ont peur et te traitent d’anorexique genre il faut absolument que tu manges quelque chose pour ne pas mourir, elle ne se moquait pas de mon prénom comme font les autres sur les réseaux, trop lâches pour le faire en direct,  tout ça parce que ma mère volatilisée depuis longtemps  m’avait  appelée Mésange à la naissance du fait que j’étais toute menue, toute mangée par mes yeux, par un amour trop grand , toute perdue , et surtout Odessa disait que si un jour elle partait en fumée — ce qui me faisait peur —  elle me protégerait toujours, elle renverrait la balle aux jaloux, elle ne laisserait pas faire ceux qui me traitaient de sale mélange, de mésange empaillée,  de squelette ambulant,  de tas d’os, d’espèce d’oiseau qui va crever  sans que personne s’en aperçoive

— de même que je refusais en bloc n’importe quelle aide nourrissante , elle se débrouillait en bloc pour m’éviter le repli et m’entrainait à la révolte, pas celle qui finit d’épuiser un corps déjà bien trop maigre ou absent, pas celle-là— l’autre, celle qui trouve les mots pour ouvrir les ailes et inventer un autre chemin : elle m’aidait à écrire des histoires de minuscules oiseaux rares, m’apprenait à reconnaitre ce qui comptait vraiment, à  larguer le reste et d’ailleurs elle savait comment faire sortir de ses retranchements la Mésange maltraitée  que j’étais — ce n’est pas qu’elle avait une patience particulière mais elle avait l’habitude de se débrouiller en tant qu’étrangère  toujours assoiffée d’ailleurs dans les livres, et dans les journaux, partout où ça valait la peine et j’avais fini par croire que moi aussi, étrangère aux discours qui enferment,  je valais la peine  

— qu’alors ce jour-là je n’ai pas bien compris quand elle m’a dit Mésange cette fois c’est la bonne je repars tu peux voler de tes propres ailes sans tomber de haut et moi je prendrai de tes nouvelles quand je pourrai mais tu comprends mon pays natal envoie entre les lignes des signes avant-coureurs, je ne vais quand même pas fuir la réalité  qui se concentre aux frontières et s’apprête à déborder, et  j’ai réalisé  qu’elle allait vraiment  repartir, que cette fois-là rien ne pourrait la retenir : au moins là-bas elle pourrait diffuser ses poèmes, ses idées,  accompagner d’autres êtres sidérés,  plumés  par le mépris des envahisseurs

—  et puis c’est arrivé :  le marchand de livres passionné d’ornithologie qui passait souvent pour accrocher ou surveiller de nouveaux nichoirs dans les arbres de la cité m’a appris au passage qu’Odessa avait rendu les clés de son tout petit studio, lui avait donné tous ses livres, ses collages et ses découpages. Elle lui avait aussi demandé de me remettre un petit carnet et une nouvelle version de la petite marchande d’allumettes —j’ai reconnu Odessa dans le portrait de l’enfant qui brûlait l’une après l’autre ses cartouches de lumières sur une terre gelée, en essayant jusqu’’à l’épuisement d’aider ceux qu’elle rencontrait dans l’urgence brutale. Maintenant, je suis toujours comme l’oiseau sur la branche mais j’ai repris un peu de poids, je pense à Odessa en allumant une bougie comme si j’étais dans l’abri où elle se trouve peut-être, et je lis la seule phrase écrite sur la première page du carnet qu’elle m’a a offert avant de revenir aux sources : je vole, le jour se lève, à l’horizon le ciel s’embrase… Chevtchenko. Et puis les autres pages sont blanches

codicille : Il se trouve que je savais avoir écrit un texte qui commençait par On dira qu’elle s’appelle Odessa. Je ne savais plus ni où ni quand, mais j’ai fini par le retrouver : écrit au cours de l’atelier d’hiver 2018-2019, enregistré sur l’ordi le 8 mars 2020, publié dans les rubriques 8 et 9 apocryphes et hors champ 3 vies brèves. C’était déjà un texte en rebond. Et puis la guerre-incendie s’est insidieusement déclarée le 24 février 2022. Je retrouve Odessa via Sophie, motrice-matrice de la proposition d’aujourd’hui et, en pensant à un texte plus récent ( Chroniques, 3ème point de la proposition 6 « battages »), je prélève aussi Mésange. Transtextualité.

Vie brève publiée par Tiers Livre atelier Hiver 18-19 :

On dira qu’elle s’appelle Odessa. Odessa, c’est le nom d’une ville qui se termine par la marque du féminin comme beaucoup de prénoms féminins –SarA, CaméliA ; DouniA ; FlorA ;  BarbarA, AlexandrA …- Début : O, fin A, Alpha et l’Oméga à l’envers, c’est un peu ça. Odessa vit dans un quartier dit populaire, pas loin de Paris avec parfois des odeurs de mer, de pétrole transformé et un théâtre de quartier où elle va parfois pour se changer les idées. Odessa est cultivée, ça lui vient surtout de tout ce qu’elle a dû quitter, au moment de l’exil : elle sait que la culture favorise l’intégration  mais Odessa reste seule. Difficile pour ses voisins  de comprendre ses accumulations, découpages d’articles, achats de livres en grande quantité au lieu des cinq fruits et cinq légumes par jour. Odessa  touche une aide à la réinsertion, cherche du travail dans les bibliothèques mais  n’a jamais le bon diplôme. Elle pensait qu’être autodidacte polyglotte lui ouvrirait les bonnes portes. Mais non.  De plus, Odessa écrit des poèmes très courts, très beaux. Si courts qu’on se demande pourquoi elle gaspille tant de papier en laissant dans l’histoire et sur les feuilles beaucoup de blanc. Il faudrait jeter tout ça. Qui ne sert à rien. Mais elle garde des provisions de mots sur le radeau, sort de moins en moins, sauf pour acheter des rames et des livres : personne ne comprend, ça fait même un peu peur. Ce jour-là, elle a confié au marchand de livres d’occasion qu’elle allait retraduire à sa manière « La petite marchande d’allumettes ». Il a trouvé que c’était une bonne idée, le conte étant lui aussi tombé dans les oubliettes.

Mésange publiée par Tiers Livre dans Chroniques 2026 :

 Le jeune accordeur de pianos et la photographe ont trouvé au bord de la route un oisillon tombé du nid. Peu de chance de le sauver : on dit que les parents-oiseaux abandonnent le petit qu’un humain a touché. Le jeune couple décide de sauver la minuscule créature à la peau translucide. Demande conseil à un spécialiste des oiseaux. Avec une pipette, il faut délicatement forcer le passage par la gorge et nourrir la mésange avec une bouillie d’insectes. Très peu de chances pour que l’opération réussisse. Sauvetage. Quand j’ai sauté d’une voiture pour échapper au pire, c’est la voiture d’après qui m’a récupérée, transportée, confiée à ceux qui m’ont soignée avant de me relâcher. J’ai repris la route.

Mésaventure. Elle aurait pu mal tourner. Le ramassage d’un être vivant tombé au bord de la route ouvre à qui prend le risque de l’aider d’autres perspectives. La naïve kidnappée de l’époque aurait pu laisser sa peau dans l’histoire. On aurait pu ne jamais la retrouver. Mais la route sur laquelle elle est tombée en sautant de la voiture était adoucie par une pluie d’orage. Et elle est tombée sur un couple d’automobilistes qui n’a pas hésité à l’embarquer, à faire ce qu’il fallait. Dans une autre maison, l’oisillon, jour après jour, s’est rétabli. Son plumage s’est étoffé, il s’est mis à sautiller sur les épaules de ses sauveteurs, à prendre des bains dans la paume de l’accordeur, à répondre aux appels en quittant à tire-d’ailes le coin où il s’était posé.

On n’a pas le droit de garder un animal sauvage, même apprivoisé, après sauvetage. Le jeune couple a laissé partir la mésange : elle a hésité un peu sur l’appui de la fenêtre, s’est élancée comme étourdie, voletant au hasard dans le jardin, s’est enivrée de fleurs domestiques, et soudain, franchissant une frontière d’hortensias, a disparu. Tristesse et joie du couple se sont mêlés. Une semaine plus tard, la mésange est revenue sur l’appui de la fenêtre. Pas moi. Je ne suis jamais revenue sur les lieux du rapt. Je n’ai pas retrouvé ceux qui m’avaient transportée en lieu sûr. J’ai repris la route qui est devenue mienne sans demander mon reste. Pourtant, c’est bien près d’une fenêtre donnant sur des hortensias que j’écris aujourd’hui, en pensant à ceux qui sans le savoir m’ont aidée il y a longtemps à parvenir vivante jusqu’ici.

A propos de Christine Eschenbrenner

Génération 51.Une histoire de domaine perdu, de forteresse encerclée, de terrain sillonné ici comme ailleurs. Beaucoup d'enfants et d'adolescents, des cahiers, des livres, quelques responsabilités. Une guitare, une harpe celtique, le chant. Un grand amour, la vie, la mort et la mer aussi.

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