…qu’il était le cadet des quatre garçons, mais le plus proche de moi, sa cousine, pour avoir vécu un temps sous leur toit, lui, toujours un peu à la traîne, dans les jupes de sa mère, d’avoir failli mourir à la naissance, l’attention dont elle l’entourait, avec ce prénom qu’elle lui donnait et qu’elle continuerait à lui donner, Mon Jésus, qui donne une idée de l’adoration, … qu’il était longtemps resté petit avec comme un retard de croissance, mais qu’on n’expliquait pas, tous les autres étaient grands et forts dans sa fratrie, et peut-être à cause des taloches que chacun lui mettait en passant comme traîne une main pas forcément hostile, tape ou chiquenaude, mais sur la tête, à l’arrière du crâne précisément, mais pas celle de la mère qui se perdait dans ses cheveux trop longs
…et surtout aussi brun que tous les autres étaient clairs, lui, avec des yeux foncés et expressifs, avec une peau faite pour le soleil dans un pays où il pleut tant, comme une origine méditerranéenne qu’ils n’avaient pas, comme une contradiction à même sa peau à lui, avec ses yeux de biche ou de fille à cause des cils si longs et de la douceur aussi à moins que ce soit de la mélancolie, …et surtout dehors dès qu’il pouvait comme trouver une porte de sortie et personne alors ne se souciait plus de lui, où il allait, ce qu’il faisait, qui l’abritait lorsque les pluies incessantes s’abattaient sur la région, transformant les chemins en ravins boueux, sa voix fluette et son nez de fille avec les narines ouvertes sur le ciel comme renifler l’air du temps, les nuages, et qu’un jour la mère avait dit et dans le brouhaha général le silence s’était fait comme autour d’une parole incongrue ou folle, ce gosse est un poète
…de même la parole qu’il ne maitrisait pas, son débit, son vocabulaire, comme rame un ordinateur, une place qu’il ne trouverait pas, mutique ou seulement trop lent
…de même qu’on y repenserait, mais moi, son frère, l’aîné des quatre, ce dont je me souviens, c’est de l’avoir trouvé un matin assis sur une tombe au cimetière où je travaillais, et après toujours sur la même, laquelle je sais plus, le nom sur lequel il avait posé ses fesses maigrichonnes non plus, et que les gens venaient de partout pour lui parler et sa voix plus aigüe encore que celle qui nous faisait grincer des dents, le mystère de ce qu’il leur disait et pourquoi tant venaient de loin pour le consulter
…qu’alors on lui portait de quoi se nourrir et même des cadeaux, surtout de petites sculptures en bois ou en céramique qu’il posait sur les caveaux les plus désaffectés, ceux avec les croix de guingois, faut dire que le cimetière n’accueille plus de nouveaux morts et qu’il est devenu une espèce de parc sauvage avec une mare qui accueille des espèces particulières dans le cadre d’une sauvegarde de la faune votée en conseil municipal, comme quoi c’est plus la peine de désherber les allées de ce cimetière, mais avec les trente-quatre sur la commune, j’ai de quoi faire de toute façon
…et puis la mère est morte …et puis c’est lui, et on l’a retrouvé mort en travers de la tombe sur laquelle il s’asseyait et ils ont dit mort naturelle, à cet âge c’est quand même surprenant, mais avec l’enfance qu’on avait eue, personne ne s’est étonné, les gens ont continué à venir, parfois on me demande sur quelle tombe c’était que ça s’est passé, où qu’il avait l’habitude de s’asseoir et je réponds n’importe quoi vu que je sais pas et qu’ils insistent, et maintenant on est obligé de fermer les grilles pour la nuit à cause des soirs de pleine lune, de drôles de choses qu’il s’y passait
Ce qu’il n’a pas dit, les gens le lui font dire, comme quoi il continuerait à leur parler, et c’est pour cela qu’ils viennent, les gens dans la peine ils sont prêts à croire n’importe quoi, y en même qui ont dit qu’ils l’avaient vu, dans une espèce de pyjama rayé genre bagnard et moi je rigolais, je voyais le plus petit des frères Dalton. Mais moi qui travaille ici, je peux vous dire que je l’ai jamais vu. Même quand j’ai un peu trop arrosé le repas de midi. Faut que je me remette au travail maintenant, surtout depuis qu’ils ont installé des caméras. Il est mort le poète et puis c’est tout.