— qu’il était un disparu depuis vingt ans, qu’il avait choisi de revenir sur ses pas, qu’il s’approchait de son ancienne maison, qu’il n’avait averti personne de son retour, qu’on ne savait où il avait passé toutes ces années, qu’il n’avait pas cru bon de laisser une lettre d’adieu, qu’il essuyait des gouttes de sueur coulant de son front, qu’il se demandait quels membres de sa famille il allait retrouver, ses parents, sa femme, son fils, peut-être pas ses parents, ils avaient dépassé la soixantaine à son départ, sa femme, son fils, il devait avoir vingt-sept ans et vivait sûrement ailleurs, et qu’il était stupéfait de voir la hauteur du tilleul et du pin, deux gardiens ancrés là depuis sa fuite, qu’il constatait que les volets verts autrefois étaient bleus à présent, que la porte en bois était écaillée, qu’il s’avançait d’un pas lent mais ferme, qu’il frappa à la porte, que sa main tremblait, qu’il n’avait aucun bagage, que la porte mit longtemps à s’ouvrir, que la lumière du jour baissait, qu’il se trouva face à un inconnu, que l’un et l’autre restèrent figés, que c’était son fils
— et surtout, qu’on était allés papa et moi au cinéma le jour où il est parti, il me l’avait promis depuis plusieurs semaines, c’était le cinéma du village, on avait vu le Kid de Chaplin, on avait mangé une glace, j’étais fier et heureux d’être seul avec mon père. En sortant du cinéma il m’avait pris la main et m’avait dit combien je comptais pour lui. Pourtant quelques heures après il m’a laissé, il ne m’a pas vu grandir, et surtout moi je n’ai jamais cessé de le chercher dans mes rêves, sans jamais trouve sa trace, comment as-tu fait pour disparaître ainsi, tu étais parti à l’aube et tu reviens au crépuscule, quels chemins as-tu pris, quels carrefours as-tu choisis, quelles personnes as-tu rencontrées, qui es-tu devenu
— de même que ce qui le désolait le plus avant son départ, la maladie de sa mère, la maladie d’Alzheimer, il l’avait fuie, mais avait rencontré une autre maladie, un cancer, affectant une jeune femme indienne dont il avait partagé la vie en Inde, une maladie qui donnait l’impression de naître et de mourir sans cesse, une maladie qui comme une prison demandait de percevoir la moindre étincelle d’espoir dans les plus grandes ténèbres, avec elle il avait découvert l’Inde du Sud, ses temples l’avaient bouleversé surtout Mahabalipuram, un temple du rivage sur la côte de Coromandel, chaque fois il avait des larmes aux yeux, il m’a tout raconté après son retour, les plats qu’il aimait, les fleurs partout, les longues tresses noires des femmes, leurs vêtements colorés, les chemises blanches des hommes, la misère partout, les chaises roulantes multiples dans les rues, les odeurs d’épices, les bruits, les klaxons
— qu’alors il (le père) avait pris le temps de regarder avec plus d’intensité des photos du passé, il était dans les bras de son père, sa mère les regardait avec inquiétude, derrière on voyait la Montagne de Sète, sur le côté droit de la photo un vélo bleu qu’il reconnaissait bien puisque quelques années après il l’avait adopté et avait parcouru, assis sur la vieille selle en cuir, les chemins de la garrigue
— et puis c’est la vie comme on dit, il avait peut-être bien fait de partir mais il aurait pu mieux assurer pour ses parents, pour sa femme et pour son fils, une lettre, n’importe quoi qui nous aurait permis de cesser d’attendre, ses parents sont morts, maman est morte trois ans avant son retour, j’en ai gardé les derniers fils d’une rage au fond de la gorge, une mélancolie aussi mais une liberté au bout du compte, une liberté qu’il était allé chercher si loin et que j’ai trouvée en restant, celle de n’attendre plus personne, et que ce soir-là, quand la porte s’est ouverte sur cet inconnu aux mains vides, j’étais libre de la refermer, et je ne l’ai pas fait.