— qu’il était grand ce gaillard, avec des épaules comme des petits boulets d’canons, toutes surélevées, comme s’il se donnait un genre, ça lui donnait un style, alors bien sûr, il n’était pas tout maigre, plutôt gras sous les ailes, ça se voyait qu’il était mal à l’aise puisque ses bras étaient jamais à la verticale, ils étaient soit en avant pliés sur lui, ce qui le voutait, sa poitrine creusé, soit en arrière, les coudes pliés entre les flancs et les hanches et les mains jointes derrière le dos, puisque quand il se tenait avec effort les bras le long du corps, ils reposaient sur son ventre formant des diagonales (comme si physiologiquement ce grand gaillard trop gras ne pouvait se tenir droit trop longtemps), sa poitrine grasse ressortait du tee-shirt et il avait ce truc qu’ils font de tirer son t-shirt dans plusieurs angles pour cacher ou se décoller le t-shirt du corps, peut-être quand la sensation du tee-shirt coincé dans le bourrelet, grimpant le long de la poignée d’amour l’énerve, parfois c’était quand il parlait, il allait commencer et alors que l’autre parlait, il faisait son petit truc en quelques mouvements, petit pincement au centre de la poitrine, petit étirement pour couvrir les hanches, une respiration pour soulager sa poitrine serrée
— et surtout, ce jour-là on avait décidé de tourner un peu dans le quartier, puisque la salle de sport était utilisée et les moustiques nous bouffaient les guiboles sur le terrain de foot et le gravier nous aurait ripé les paumes et les genoux, donc on a tourné un peu et il m’a tout lâché, il avait eu une journée fatigante, il se plaignait de la réunion, il disait que les propositions était injuste pour les autres alors que pour lui ça ne changeait rien, et que les chefs, ils savaient que ça n’allait pas lui plaire, ils avaient craint sa prise de parole et il se répétait en finissant qu’il était quelqu’un qui n’aime pas l’injustice, et il gonflait de colère, de peur de sa colère autour duquel j’étais un satellite, tout petit, réceptacle silencieux et flegmatique (et un peu heureux qu’il se confie désormais)
— de même qu’il se répétait et avait un discours qui tournait en boucle, j’avais un peu pris l’habitude depuis qu’il me faisait des retours ou me disait des trucs, c’était quelqu’un qui n’aimait pas dire ce qu’il pense, mais son personnage faisait penser que oui mais non, il parlait pour réfléchir et ne pas voir, tester ses méthodes, son idéologie avec les situations que je lui rapportait et ensuite il continuait de se marmonner à lui-même, une fois qu’il a compris que je l’acceptais tel quel, il se lâchait à réfléchir à voix haute, il lançait une proposition restreinte, la contrastait à une deuxième proposition où il exprimait son point de vue, derrière sa posture professionnelle, comme si celle-ci ne lui permettait pas d’avoir un avis, et comme quand on arrive à une position instable, il parlait et parlait et théorisait des possibilités pour ensuite revenir à son refrain où il disait son impuissance, sa discrétion ou son désintérêt puis, conditionné à la réalisation d’une éventualité qu’il craignait ou souhaitait, s’autorisait de juger de plus belle, puis parfois, il retoussotait quelques éventualités, des jugements hâtifs mais entendables qui cachaient une trouille du changement, un sentiment de solidarité de groupe, un conformisme (c’était un footeux à la base), et derrière se trouvait la question qui l’obnubilait, sa jacasserie un appel à l’aide pour exorciser la peur sous-jacente
— qu’alors que je tenais le fort avec leste, il y avait une atmosphère sereine et plaisante, il était derrière moi, parfois je me retournais et je le voyais qui regardait à travers moi, les yeux fixés quelque part dans mon dos et devant moi quelque part au sol, et quelque part entre cet espace et mon regard (qu’il cherchait à croiser parfois quand j’essayais de le regarder), quand il voyait que je le regardais ses yeux prenaient un temps pour se focaliser sur des objets réels, un petit temps de latence, je pense aussi qu’il profitait de mon calme, m’observant à l’œuvre mais dans cette atmosphère creuse, oubliée à elle-même dans l’activité rituelle et sa doublure fatiguée, je l’entendais se chuchoter, il avait baissé le masque, l’impassibilité partie, des bras ballants au regard absent chuchotaient, tentant de saisir les tenants et aboutissant d’une nouvelle situation, et, cela durerait jusqu’au petit matin, du coup, j’avais compris le boug
— et puis il n’était pas que tendre ou un peu marrant, y’a des fois où devenait autoritaire, quand il avait une mauvaise humeur, par exemple, il baignait dans l’exotisme asiat’ depuis des années, avec le Japon en tête de son palmarès imaginaire des pays cools, lieu de destination préféré, motif de logo sur ses habits, bref, il s’appropriait le truc si tu parlais de trucs asiat’ devant lui, genre il sait tout, quelqu’un avait utilisé le mot kawaii, il disait ça veut dire quoi, vous savez ce que ça veut dire ou pas avant d’utiliser ce mot, hein, et après un silence assez long pour être lourd, ça veut dire mignon hein, alors avant d’utiliser des mots que vous ne comprenez pas, apprenez-les. Puis il se tourne vers moi, j’adore le voyage, alors quand j’ai appris qu’ils voulaient changer nos horaires et qu’on y perdrait un demi-heure de nuit, je me suis demandé juste s’ils ont pensé que ça veut dire que la prime de ceux qui font des nuits-matins elle sautera. Mais ça fait 65 euros par mois, 700 balles par an. Ça serait vraiment dégueulasse, après pour les horaires, ça me concerne pas mais je trouve ça injuste pour les autres qui ont des gosses et devront se lever plus tôt. Pour moi, c’est mes vacances. Du coup, t’as souvent été au Japon? Oui, un nombre de fois et en Australie aussi et Nouvelle-Zélande, je pars en voyage avec des potes, j’aime bien les voyages de groupe.