#Arts de la fiction #4 | chronique de l’âge de glace

Eugène Boudin, Un grain (détail)

, sa voix, comment était sa voix ? sa voix que je n’ai jamais entendue, puisqu’il était déjà mort quand je suis né, sa voix que je ne connaîtrai jamais. Ses mots, si. Ses mots, je les ai lus, dans ces feuilles que m’a laissées ma mère, ces feuilles où elle a retranscrit les messages qu’il lui avait laissés, envoyés de loin par la magie des fones, ces feuilles où elle a écrit tous les mots qu’il lui disait quand il était là-bas, à la guerre, loin, si loin… ces feuilles qu’elle a remplies, quand il y avait encore beaucoup de papier et de la lettricité pour pouvoir écouter des messages, et voici qu’aujourd’hui j’écris au dos de ces feuilles, j’écris bien serré, parce qu’on ne peut plus avoir de papier, qu’il faut que je l’économise si je veux laisser une trace de notre histoire, même s’il reste encore ici assez de papier pour que je puisse écrire.
même si ma mère a conservé son fone, celui qui contient les messages de mon père mais on ne peut plus les écouter ; et les contient-il encore, après toutes ces années ? ils ont sans doute disparu, fondu comme la cire des bougies, et je ne connaîtrai jamais sa voix ; je pourrai l’imaginer, une voix jeune, ou bien était-elle déjà éraillée par les cris, les brûlures de l’air et des gaz, le manque d’eau
une voix jeune puisqu’il avait mon âge quand il est mort, et ça me fait bizarre de penser que mon père a mon âge pour toujours, que dans une saison il sera plus jeune que moi ; ce père que je n’ai jamais vu
pourtant je me disais souvent, la nuit, et  je me le dis encore de temps en temps, même si je n’y crois plus vraiment, que peut-être il n’est pas mort, là-bas, au loin, que peut-être il a juste disparu mais qu’il est encore en vie et qu’après toutes ces années où j’ai grandi, où j’ai atteint l’âge qu’il avait juste avant que je sois né, il va traverser les terres dévastées et revenir ici
et qu’on ne le reconnaîtra pas, parce que ceux qui l’ont connu jeune sont tous morts aujourd’hui, ou bien ils étaient trop jeunes pour se souvenir de lui, et ma mère est morte elle aussi, et bien sûr il aura vieilli, et peut-être il aura été brûlé, défiguré, mutilé… alors même avec les images de lui que ma mère a conservées, on ne saurait pas si c’est bien lui cet inconnu qui arriverait et dirait qu’il est mon père
et il ne pourrait pas savoir qu’il a eu un fils, puisque ma mère n’a plus eu de nouvelles de lui des mois avant ma naissance, il était parti avant qu’elle ne découvre qu’elle attendait son enfant, c’est écrit sur ces feuilles où elle a retranscrit ses messages, elle a noté les dates et les heures, elle tenait une sorte de journal à côté des messages de mon père, elle y a écrit ce qu’elle lui avait dit quand ils parvenaient encore à se parler au loin, de loin…
ça me paraît si étrange qu’on pouvait se parler alors qu’on était loin l’un de l’autre, très loin même, avec cet objet, cette petite plaque noire inerte, inutile. Ma mère a essayé de m’expliquer comment ça fonctionnait, des histoires de charge, de lettricité et de satélites, mais ça n’avait aucun intérêt, moi ce que je voulais savoir, c’était comment poser des pièges, faire des pointes en métal pour les carreaux d’arbalète, et comment faire des cordes pour les arcs, parce que sans les pièges, les arbalètes et les arcs, on ne risquait pas d’avoir grand-chose à manger parce que les légumes et les fruits, dans cet hiver qui durait des mois et des mois, on n’en avait presque pas…
alors savoir comment on vivait alors dans ce monde merveilleux c’était inutile et trop déprimant, je ne voulais pas savoir ni écouter ses histoires et maintenant qu’elle est morte c’est trop tard pour comprendre son histoire, leur histoire et aussi la mienne…

A propos de George Baron

J'aime la lecture, la SF et l'Oulipo. J'ai commencé à écrire, et plus j'écris, plus j'ai envie d'écrire. Plusieurs projets en cours, rien de finalisé.

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