Décor 1 –– La boutique d’un antiquaire dans une rue du centre de Bruxelles, de part et d’autre, d’anciennes demeures de maîtres, façades en pierre, balcons de fer forgé, trottoirs pavés comme il y en a beaucoup dans les anciens quartiers. Une jeune femme se tient devant la vitrine. Elle a une vingtaine d’années, vingt-cinq tout au plus, de longs cheveux châtains relevés en un chignon désordonné, des mèches bouclées encadrent son visage à la peau claire, son nez fin, ses yeux bleu océan, elle porte une robe longue à motifs orientaux orangés et dorés, corsage ajusté et veste courte en cachemire amarante. Elle regarde un tableau qui occupe toute la vitrine. D’environ un mètre cinquante sur un mètre, il représente un homme jouant du oud, appuyé au dormant d’une fenêtre baignée d’une belle lumière et ornée de voiles blancs et de tentures vert pâle. Il est vêtu d’une chemise blanche sans col aux manches larges et retroussées et d’un pantalon marron ceint à la taille par une écharpe de satin couleur cuivre. Des cheveux aux boucles serrées, coupés court, un teint légèrement basané permettraient de situer ses origines dans la Méditerranée, le Sud de l’Italie ou le Nord de l’Afrique. Ses yeux, tournés vers l’extérieur, semblent s’élever au-delà de l’horizon. Le visage de la jeune femme a pâli, comme en proie à une vive émotion, elle fait un pas vers la droite, vers l’entrée, puis un autre, se ravise. Elle serre sa veste contre elle car le petit vent frais qui s’est levé la fait frissonner. Elle se sent prise d’un vertige.
Voix off, probablement la sienne –
Enfin je te retrouve. Je suis si heureuse, Hédi…
Travelling –– On la suit le long des rues, elle marche comme un automate. Elle arrive au bas de son immeuble, elle y pénètre.
Décor 2 –– Son appartement atelier. Il fait sombre, la nuit est tombée. Quelques lampes et des bougies sont allumées. La lumière des bougies dessine sur les murs des arabesques qui ondulent au gré de la petite brise qui s’introduit par la fenêtre ouverte. Il y a plusieurs tables couvertes de pots de peintures, des pinceaux et brosses de toutes tailles et épaisseurs, des couteaux à peindre, des chiffons maculés de taches de couleur. Il y a aussi trois chevalets supportant trois toiles en cours. Depuis son retour d’Asie centrale où elle s’était enivrée du silence des hauts plateaux, des steppes sauvages et des lacs aux reflets de jade, elle a poursuivi nuit et jour son périple sur ses toiles.
Voix off, probablement la sienne ––
Hédi, Hédi, viens je suis là, je t’attends
Plan fixe –– On la retrouve assise par terre, un verre de vin à la main, au milieu de vieilles photos étalées sur le sol. Elle a ressorti des boîtes de photos de famille. Elle les regarde sans les voir. Une enceinte diffuse du oud.
Gros plan sur son visage –– Elle semble ailleurs, ses joues sont roses, sans doute le vin, ses yeux bleus brillent d’un éclat enfiévré. Peu à peu, ses paupières s’alourdissent.
Travelling avant et arrière –– Elle se lève, ferme la fenêtre et éteint les bougies. Elle revient vers le canapé où elle se laisse choir et s’endort aussitôt.
Décor 3 –– Une grande pièce, haute de plafond. Les murs sont lambrissés de bois vernis et tendus de tapisseries. À en juger par son ornementation, ses incrustations de nacre ou d’ivoire, la finesse de ses sculptures, le mobilier semble provenir des pays du Sud. Les plafonds sont décorés de fresques colorées représentant des scènes religieuses et célestes. L’homme est debout contre l’encadrement de la fenêtre. Il tient un oud et laisse s’échapper quelques accords. Son visage est tourné vers l’extérieur. Elle est dans la pièce avec lui. La lumière qui filtre au travers des voiles blancs semble celle des ciels bas et gris des régions du Nord et peut-être cela explique-t-il pourquoi l’homme dirige les yeux au loin. Elle est assise sur un tabouret de bois face à un chevalet sur lequel est posé un grand châssis tendu d’une toile de lin. Elle y a de toute évidence esquissé le portrait de l’homme. Dans la pièce, aucun luminaire ou autres appareils électriques, pas de téléphone, çà et là sont disposées des lampes à pétrole et des restes de bougies consumées.
Dialogue ––
– Oui ! C’est ça, c’est tout à fait ça, Hédi ! Continue de regarder au travers des voiles vers les hautes sphères ! Parfait ! Rester sans bouger n’est pas ton fort, je sais, mais il te faudra garder la pose au moins quelques instants.
– Je vais essayer. Termineras-tu le tableau aujourd’hui ?
– Je ne sais pas.
– N’oublie pas, demain je reprends la route.
– Quoi ? Déjà demain ? s’écrie-t-elle. Tu pourrais rester encore un peu, juste quelques jours…
– Ca ne changerait rien, répond-il avec douceur. Je suis un vagabond, un saltimbanque. La route m’appelle aussi vite qu’elle ne m’a posé dans un lieu.
– Laisse-moi partir avec toi !
– C’est impossible et tu le sais, nous en avons déjà parlé. Je suis un solitaire.
Scène –– La jeune femme s’effondre sur le sol, secouée de sanglots. Hédi s’agenouille auprès d’elle et pose une main sur sa tête. Il demeure ainsi de longues minutes, il caresse ses cheveux, son dos jusqu’à ce que passe la tempête de ses larmes et qu’elle s’endorme. Il pose à son côté le foulard qu’il portait en permanence en guise de ceinture.
Elle réveille, son regard balaie le sol éclairé d’une belle lumière matinale. Devant elle, les trois chevalets, par terre, les vieilles photos noir et blanc. Elle se dresse sur son séant et porte machinalement les mains à ses joues humides. Elle se met debout et va se regarder dans un miroir. Elle y découvre son visage tuméfié, yeux gonflés, joues rougies. Elle a pleuré dans son rêve. Elle prend place dans le canapé quand son attention est attirée par un morceau de tissu satiné aux nuances cuivrées qui se trouve sur le sol. Elle le ramasse, c’est l’écharpe de satin que Hédi porte en ceinture sur le portrait.