#arts de la fiction #04 | « chevaucher, chevaucher, chevaucher… »

Quelle était la première debout, pour le cheval et tout ce qui suivrait; que je la guettais par la fenêtre parce que moi aussi j’étais de l’aube; le halo de sa torche comme un œil projeté au devant d’elle dans nos nuits d’hiver, et la fumée gelée lui sortant de la bouche ; ou, aux premières lueurs, des jours radoucis, quand la terre toute mouillée se lève, la voir faucher l’herbe à pas de géantes malgré sa taille de presque enfant, quand moi je dépassais toujours d’une tête sur les photos de nous quatre ; elle, avançant vers le cheval, de l’herbe jusqu’à la taille, comme une soldate dans ses bottes d’un seul lieu, — maman tu m’entends : maman?… ce nom que les enfants donnent et qu’on ne disait pas souvent — ; qu’à l’écouter on était des poids, même si les poids ça ne demande pas d’être nourri et que ça permet de soulever des charges, alors que nous, ses poids trop bien vivants, on aurait pu se débrouiller seuls à présent —surtout moi, Marie—: qu’il était temps; mais chaque matin les bols prêts avec le lait tiédi, le pain, ou la pomme de terre d’hier ; les habits au dossier des chaises, propres, du moins brossés, et les chaussures par ordre de tailles alignées sous l’étagère de ses livres.

Et surtout sa détermination à ne pas laisser paraître, coiffée à quatre épingles — des clous aussi ça peut vous tenir les cheveux— ou en queue de cheval; des cheveux précocement gris, épais comme du crin —une fierté sa crinière, sa fierté qu’elle lavait le dimanche au savon dans le bac qui servait au linge, puis plus tard sous la douche au mur dehors —; et d’allure impeccable malgré les trous et les taches qui partent en brossant, pas toutes surtout pas le sang—, ces parures de nécessité, elle disait : mais toi, viens ici que je te remette en ordre assieds toi et tiens toi droite ou tu seras bossue; et d’où ça te vient d’être si grande— et ça tombait —, toi ma première, —comme si être arrivée la première suffisait à faire de toi une espèce rare bonne à souffrir les emportements —, toi que j’ai faite seule et sans un cri—, alors qu’on sait que c’est faux — on le voit lui sur la photo comme un arbre, un frêne me disais, et elle dans sa robe claire, petite droite comme personne, avec le ventre tout en avant et dans le regard des lumières —, qu’elle avait failli mourir le jour qu’on m’avait tirée hors d’elle avec les fers, que lui était déjà parti, sans retour; alors ça tombait, du plat de la main, dans le dos ou sur la tête, comme une caresse brusque à te remette les os en place, de sa main élargies et noueuse à force de remuer la terre et d’autres choses.

De même cette boiterie qu’elle tenait à distance, si bien qu’à force ça ne se voyait pas, sauf moi qui ne voyait que ça, moi qui la regardais, moi la première par ordre d’arrivée —maman tu m’entends—; cette gaucherie à droite, ce pied qui pouvait se mettre de travers ou en travers, qui lui venait de sa chute, un accident de cheval — mais ça elle ne le disait pas —, du temps de la jument Cornette ou Câline, allez savoir le nom, sûrement à cause qu’elle disait les noms à tour de rôle et d’autres plus doux encore ; sa jument qu’elle montait la nuit quand nous dormions moi et Paul, (par ordre d’arrivée) Max n’était pas né encore —Chevaucher, chevaucher, chevaucher, par le jour, par la nuit, par le jour. Et le courage est… et le désir si…. cette phrase qui lui venait comme en rêve —; sa jument morte dans ses bras en mettant bas, celle qui l’avait désarçonnée, une nuit, là-bas, sous les arbres; et elle s’était réparée seule à force de nouages, d’onguents et de courage : oh! vous toujours dans mes pattes, disait, allez, ouste, vous allez me faire tomber —à croire que le cheval comptait plus—; et quand, revenant un jour de l’enclos avec la scelle elle avait chu et que j’avais couru la relever, son regard d’avoir échoué et d’être dans mes bras — maman ça va —, ce regard que je n’oublie pas, dur et tendre comme le bonsoir qu’elle nous donnait du bout des lèvres sur la tempe.

Qu’alors nous avions peu, mais qu’on ne manquait de rien, nous les trois, — mes trois, disais : Paul, Max et moi Marie— qu’on ne manquerait de rien tu l’avais dit, ce qui est dit doit être fait; juste qu’il faudrait parfois se serrer davantage ; on mangeait du jardin, jusqu’aux racines; le potager et ce qui se prend aux chemins, tu n’avais pas su d’instinct, tu avais avais lu des livres; ceux de ton étagère et d’autres de cette vie d’avant nous qui nous restait opaque; parfois tu glanais au Super, avant qu’ils javellisent; tu vendais aussi des choses de tes mains, des peintures grandes comme des cartes postales sur des rebuts de cartons: « vues d’un champs avec cheval », le même sujet en variation, et pour nous, un jeu, à deviner les différences; ou des bonnets que tu crochetais, la nuit, quand de moins en moins tu dormais… mais surtout tu travaillais, suivant les saisons et les demandes, en intérim ou au black, à la pompe, ou au bar… ce printemps là, —celui où j’ai eu le brevet et même reçu un livre trop grand pour l’étagère avec des images du mondes —, ça été l’abattoir; l’odeur revenait avec toi – l’eau s’usait plus vite –; trois mois à lever des chairs encore chaudes, à se rougir dedans-dehors; ta voix bizarrement changée, comme si venue de plus loin, pour demander : si les devoirs, si la toilette, si l’arrosage, si le cheval ou qui ou quoi… ; qu’alors qui aurait pensé –qui pense à ça–, que ça viendrait, un jour: ça.

Et puis c’est venu : quoi : ça : mais pas d’un coup, ça s’est glissé en douce: des inattentions, des absences, des oublis, des inversions ; des choses en vrac ou déplacées : de l’insolite : la table devenue bleue peinte avec seulement les poudres et l’eau au point que les mains et le reste en devenaient bleu; la valise pleine d’oignons sous le lit — et pourquoi pas, avait dit Max, c’est bien plus sec là-haut—le mors cherché toute la journée, couché au milieu du linge, entre les draps, même de la terre dans les tiroirs ; c’est venu les nuit à tourner en rond et en musique; les promenades sans retour; c’est venu le jour qui se lève et personne pour aller au cheval qui roue de coups le box d’avoir été oublié; c’est venu les mots qui s’échappent ou se disent à l’envers, les gestes pour mimer ce qui ne peut plus être dit ; et c’est venu, ce vendredi d’octobre, le feu qui a pris dans l’appentis, et la chance d’être-là, nous les trois, ensemble: Marie, Paul et Max par ordre d’arrivée —tu te souviens ?— et la voir courir autour, non : galoper, comme si elle était ce cheval – ton cheval–, le fils de la jument qui l’avait un jour désarçonnée, celui qu’elle allait tuer de ses mains, à la hache; ce cheval comme passé en elle, elle cavalant, les cheveux libres, sa crinière blanche toute racornie à présent, et sa boiterie qui ne se cachait plus, elle cavalant claudicante — tu m’entends— ; oui c’est venu, et j’ai vu avant les autres parce que moi je partais plus souvent et longtemps, ou parce que moi j’étais la première en ordre d’arrivée et que, depuis lors, je la sentais tout entière

A propos de Nathalie Holt

A commencé en peinture, a vécu de théâtre et d’opéra, des années de scénographie plus tard ne photographie pas que son lit tient son journal en images écrit et marche chaque jour A publié des nouvelles : Ils tombaient / Averses / couché on fait plus court édition UnJeudi

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