–– qu’il était journaliste free lance en charge des affaires européennes pour différents quotidiens, qu’il venait dès lors souvent à Bruxelles et qu’il s’y trouvait en ce moment pour le prochain sommet européen, qu’il habitait à la campagne depuis longtemps, qu’il n’en sortait que quand il ne pouvait pas faire autrement, que ne pas pouvoir faire autrement l’arrangeait bien car il aimait de temps à autre se retrouver dans le brouhaha de la ville, qu’il aimait rentrer le soir dans sa chambre d’hôtel pour rédiger ses articles et les envoyer aux agences de presse, qu’il passait du temps aussi, comme elle, à regarder les lumières de la ville, qu’il avait vu des choses étranges se passer dans l’immeuble d’en face la première nuit
–– et surtout qu’il séjournait dans la chambre juste au-dessus de la sienne, qu’il prenait toujours la même dans cet hôtel situé à deux pas du siège du Conseil européen où se tenaient les sommets, qu’il avait l’impression de rentrer chez lui, qu’il buvait un verre au bar de l’hôtel qui diffusait du soul jazz, pour un peu il se serait cru à New York, qu’il se faisait livrer des repas asiatiques, avec Uber Eats c’était facile, qu’il prenait la plupart du temps poulet ou porc sauce aigre-douce, mais il commandait chaque fois à des restaurants différents, qu’il aurait pu faire un classement des meilleures versions et pourquoi pas faire un article pour le Brussels Times Magazine, ça le changerait des sommets européens
–– de même ils s’étaient croisés sans le savoir dans la salle du petit-déjeuner, lui assis près de la baie vitrée qui donnait sur l’entrée de la gare souterraine, elle plus proche de la sortie, de même ils étaient tous les deux rivés à l’écran de leur ordinateur, lui avec ses écouteurs regardant les derniers flashs d’Euronews, elle dactylographiant ses notes manuscrites de la veille, lui avalant son petit déjeuner anglais, elle le continental, pain fromage pour se donner bonne conscience et viennoiseries pour terminer
–– qu’alors il l’avait vue dans le grand hall de la réception assise sur un des canapés feuilletant distraitement une publication consacrée au quartier des squares, qu’alors elle avait attrapé son téléphone, avait passé quelques appels, pianotant ensuite avec fébrilité sur l’écran, était partie précipitamment oubliant la brochure, qu’alors il l’avait guettée le soir afin de la lui remettre, en parlant devant les ascenseurs ils s’étaient découvert un intérêt commun pour ces lieux et il lui avait proposé de le rejoindre à sa table le lendemain matin pour le petit-déjeuner ou vice versa si elle arrivait avant lui
–– et puis le lendemain donc, en dégustant ses œufs brouillés et sirotant son thé, il lui avait demandé pourquoi elle s’intéressait à ce quartier et elle lui avait raconté toute l’histoire, il lui avait répondu qu’il avait passé son enfance et son adolescence à deux pas du square Marie-Louise, qu’il pourrait peut-être l’aider dans ses recherches, et puis il connaissait un ancien gynécologue de la clinique qui avait jadis occupé presque tout un côté du square, un ami de son père qui habitait dans un de ces appartements de luxe aménagé dans les bâtiments rénovés, et puis une fois rentré chez lui, il lui enverrait ses coordonnées, elle pourrait dire qu’elle venait de sa part, et elle n’a pu s’empêcher de penser au vieil homme qu’elle avait rencontré dans le parc qui faisait face à ces immeubles, peut-être que c’était lui, cette rencontre avec l’homme qui occupait la chambre au-dessus de la sienne lui semblait providentielle.