arts de la fiction #01

Je songeois sous l’obscur de la nuict endormie, 
Ronsard, Sur la mort de Marie (premier vers), 1578

Nous nous trouvions certainement sur une plage ; il faisait nuit noire. Nous entendions le ressac de la mer, nous percevions son odeur, son mouvement, sa masse immense. Le ciel était sans lune et sans étoile, ce qui donnait l’impression qu’il y avait un toit au-dessus de nous, et pourtant nous sentions sous nos pieds nus la matière fuyante du sable sec, et quelques galets aussi, certains assez gros pour que nous traverse l’idée d’en ramasser et de les lancer, peut-être jusqu’à la mer où ils s’engloutiraient sans un bruit. Nous marchions très doucement, pour ne pas nous blesser, ou peut-être seulement parce que nous ne savions pas vers où aller, et nous avons fini par nous arrêter, debout, face à rien, loin de tout. Nous nous sommes serrés l’un contre l’autre, et je me rendis compte que j’avais très froid, surtout au creux de mes reins où tu passais ta main, comme pour calmer l’angoisse qui commençait à m’agiter, et que ma respiration était difficile, et si j’essayais de bouger je ne parvenais qu’à produire des tremblements dans la partie du corps où je concentrais mes efforts. Cependant, nous avons réussi, je ne sais pas bien comment, à avancer encore de quelques pas dans le sol mou, à l’aveugle, et, avec ton aide, Marie, je me suis allongé sur un rocher à peu près plat
(Et tôt serons étendus)
et je me suis allongé et j’ai cru un moment que je respirerais un peu mieux, et j’ai souri en pensant que tu pourrais voir ce sourire et qu’il te rassurerait sur mon état de santé qui, je m’en souvenais maintenant, était mauvais, ou plutôt désespéré, et que les moments où je pouvais prétendre que tout n’allait pas si mal étaient de plus en plus rares, de plus en plus contraints et faux, et qu’ils me pesaient plus que je n’aurais jamais cru qu’ils me pèseraient parce que je pensais que te rassurer suffirait à nourrir mon bonheur, à faire battre notre amour, et que je n’en étais plus capable à présent, que je ne luttais même plus, et tu as placé ton pull sous ma tête, me reprenant ensuite la main, Marie
(Je songe que la nuict elle me prend la main)
la serrant avec force, puis remettant mes chaussures à mes pieds, les laçant, et prenant de nouveau ma main dans la tienne et la portant à tes lèvres, et je me suis souvenu de ce jour où tu m’avais embrassé, presque par inadvertance, comme par jeu, faisant suivre ce baiser d’un sourire si franc que je croyais encore sentir tes lèvres mouillées sur moi, et il me semblait en me remémorant ce souvenir avec précision qu’il était sans doute beaucoup plus réel que toute cette obscurité qui nous entourait et que rien ne semblait pouvoir percer. Curieusement, à ce moment, j’ai cru apercevoir quelques étoiles vers l’est, dont une filante, et je me suis aperçu que tu pleurais, Marie 
(Reçoy mes larmes et mes pleurs)
quelques étoiles formant une constellation familière dont le nom ne me revenait pas, mais que j’essayais distraitement de retrouver en bougeant les lèvres sans former de sons articulés, et je sentais en faisant cela que mes lèvres étaient engourdies, comme gelées, bien que la température ait été plutôt chaude pour la saison, me disais-je, pour un mois de May, me disais-je, et je m’attendais même à entendre les oiseaux chanter, mais c’était la nuit bien sûr. Tu as alors sorti de ton sac une serviette de plage pour t’asseoir près de moi dans le sable, et ton téléphone pour faire venir de l’aide peut-être, je ne sais pas, ou pour regarder l’heure, et, Marie, une bouteille aussi pour boire
(Ce vase plein de laict)
tu t’es assise sur la serviette tout près du rocher sur lequel j’étais étendu, et ta tête était près de la mienne et tu me disais des mots que je ne comprenais pas, comme un poème ancien dont seul le rythme me parvenait, ou bien la mélodie parfois, comme si tu fredonnais, comme le vent fredonne dans les cheminées l’hiver. Puis, après un temps, tu t’es levée brusquement, car la mer avait monté, elle venait lécher le sable où tu te tenais, et tu as commencé à t’inquiéter, parce que bientôt elle le submergerait, et mon rocher aussi serait à son tour dans l’eau, sous l’eau, et moi donc enfin, incapable de fuir, indifférent même, il faut bien le dire, à ce qui m’arriverait. Tu as donc tenté de me faire asseoir, tirant sur mes bras qui étaient absolument inertes, me tenant par le cou, et tu poussais parfois des plaintes, Marie 
(Plaints, souspirs, et pleurs, / Douleurs sus douleurs)
et par le cou ou les épaules, bien qu’incapable de bouger ma masse qui comme aimantée revenait toujours au rocher. Il m’était impossible de voir à quelle vitesse montait le niveau de l’eau, je n’entendais que l’éclaboussement de tes jambes dans l’eau, de plus en plus nettement, et ton affolement, puis je sentis la mer qui baignait mes cheveux, placés un peu plus bas que mes pieds, encore au sec quant à eux, et c’est à peu près à ce moment qu’une sorte d’épave ballottée par les flots est venue nous rejoindre, et prise d’une nouvelle énergie, tu m’as saisi par tout le corps et tu es parvenue à me faire basculer sur l’épave, qui a tangué fortement, puis s’est rétablie, et comme l’eau montait étonnamment vite, tu t’y es hissée à ton tour, restant d’abord à genoux près de moi, et enfin couchée comme si nous étions dans le même lit, dans notre lit, dans notre chambre, par une nuit paisible, une main posée sur mon ventre et ton souffle dans mon cou. Je me souviens alors d’un hurlement, Marie 
(Ou bien va-t’en là hault crier)
et c’était encore dans notre chambre, mais une infime clarté, les premiers rayons du jour, pénétraient par les ouvertures des volets, et je me suis redressé dans le lit, et j’ai tendu l’oreille, mais je n’entendais plus rien, comme si ce hurlement avait voyagé depuis le rêve sans pourtant se réaliser dans le monde réel, ou bien pas entièrement. J’ai essayé de reprendre mes esprits, douloureusement, de calmer mes tremblements dont je ne comprenais pas la cause, et je me suis tournée vers toi qui étais allongée contre moi, et je t’ai regardée et j’ai cru que tu dormais, et j’ai cru voir ta respiration dans sa régularité parfaite, sa parfaite harmonie, mais ce n’était pas vrai, pas vraiment, tu étais simplement immobile, parfaitement immobile, et tu tenais, Marie, ta main près de la mienne dans ton immobilité, une main froide et blanche, je la voyais à présent, car le jour se levait, se gonflait, terrible, par la fenêtre, une Aube d’un blanc affreux, d’un calme affreux, Marie, et je suis resté à attendre ton réveil, je tremblais de plus en plus fort sans comprendre pourquoi, j’entendais encore l’écho du hurlement, et le bruit de la mer qui montait, et je voyais encore quelques étoiles filer dans le ciel noir, et j’ai attendu que le souffle revienne à tes lèvres, que le rose revienne à tes joues, mais cette nuit-là il était trop tard. 

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