#04 | Georges la suite par le début

Qu’il a fallu pour se lancer dans ce récit biographique, à un moment parler de cette vie d’avant, de sa vie d’avant la fuite, la fuite en avant, qu’il m’a dit oui des coups j’en ai reçus et s’est tu, qu’il a fallu que je relance le sujet plus tard, partir des belles années d’après l’enfer pour revenir sur l’enfant et sur eux, la mère, le père, qu’il m’a dit de lui je ne sais rien j’ai juste le souvenir de ses mains qui frappaient fort et tout le temps et pour rien et s’est tu, qu’il a fallu rebondir sur ses sauts dans le vide d’une ville à l’autre, d’un métier à un autre, d’un pays à un autre, et revenir en arrière parce que ce livre ne pouvait se faire sans évoquer le début du chemin, d’elle j’ai entendu j’ai rien à dire d’une mère qui n’a rien fait pour me protéger, qu’il a fallu déambuler, pas à pas, avec délicatesse et patience dans le labyrinthe de ses souvenirs bloqués dans un tunnel emmuré, virevolter entre toutes les décennies d’une vie éparpillée et faire avec un océan de non-dits, imaginer, inventer peut-être et puis on verra on coupera des mots, ou pas, on a rien couper de ce passage comme du reste

J’en ai pris, des qui faisaient très mal. Partout. Des qui laissaient des marques rouge vif. Des qui ne se voyaient pas. Des coups secs, percutants, claquants, des qui ne faisaient aucun bruit. Avec tout ce qu’il avait sous la main quand il croisait mon chemin, mon regard. Même mon ombre, au loin, aiguisait sa violence. Sa main, son poing, une ceinture, un bout de bois, qui traînait, un outil de travail. À tout moment, sans répit, sans sommation, sans échappatoire, sans espoir d’être secouru dans cette maison déserte. Une brutalité féroce. Une brutale férocité […] J’ai tenu bon. Faire le dos rond, lézardé de coups de cravache. Courber l’échine contusionnée. Ramper pour se cacher. Je ne me suis jamais révolté. Je ne sais toujours pas si c’est parce que je croyais que je ne faisais pas le poids ou si je savais au fond de moi que j’aurais pu commettre l’irréversible. […] Dans cette ambiance mortifère où j’ai réussi à survivre, je pressentais qu’une fois traversé le couloir de l’enfer, j’atteindrai une porte. La porte de la liberté, ouvrant sur un paradis à bâtir. Alors, en silence, tout en soignant mes plaies ouvertes, au corps et au cœur, j’ai patienté. *

Et surtout on s’était lancé dans un pari de gamins qui croient que tout, vraiment tout, est possible, lui tout me raconter, moi tout écrire, un troisième tout mettre en page et KDP ferait le reste, on allait y arriver en soixante-dix jours pour que son livre comme il l’appelait déjà soit de la fête pour la fermeture de son bar-île-légal, j’avais bizarrement commencé l’écriture par la quatrième de couverture pour voir, tester le style, à la première personne comme une évidence, sentir ce fondu enchainé vers l’autre sans devenir lui ni de près ni de loin, sans trahir, sans embellir, sentir les agacements possibles, les miens, calmer son impatience et ses obsessions, je veux ce sous-titre «  ma vie est une escroquerie » répété mille fois, demander pourquoi et l’écrire avec nos mots confrontés, entremêlés, agencés, sans rien oublier, sans rien ajouter

Quand je me retourne sur mon passé, je contemple cette galaxie de milliards de chances qui m’a accompagné tout au long de ces années. Livré à moi-même, parti de rien, j’ai foncé tête baissée […] je suis encore à me demander comment cela a été possible avec un départ dans la vie aussi sordidement minable. Je n’aurais pas dû avoir autant de chance. Je ris quand je dis que ma vie est une escroquerie. J’étais voué à devenir un petit voyou, un loubard prêt à en découdre à chaque coin de rue, un clochard, un malfrat qui arnaque les faibles, un alcoolique par héritage génétique, un drogué pour oublier, un tueur en série peut-être. […]*

De même que je devais suivre dans nos conversations à pas d’heure ses grands écarts dans le temps et l’espace, j’enregistrais et je notais dans le même désordre qu’il racontait ses tranches de vie, dessinateur automobile, maquilleur dans les boites de nuit, joueur de poker à Vegas , organisateur de championnats de dominos géants, constructeur de bateaux, colleur d’affiches, cherche toujours à te surprendre personne ne le fera mieux que toi il disait, et vendeur de glaces, jouant au marchand comme un enfant tout en comptant ses sous à la fin de la journée comme un épicier fatigué, entre deux verres de ti-punch offerts dans son bar insulaire, tu peux écrire que jamais un banquier ne m’a vu venir quémander un crédit, quand je me suis retrouvé à Paris après avoir fui la maison des fous, j’ai vécu un an dans la rue, je me suis fait voler mes chaussures la première nuit, j’ai dormi sous des taules dans les chantiers de la gare du Nord, j’étais sale, pas question d’aller dans les douches publiques et les centres d’accueil, trop fier, trop mal dans ma peau qui puait la crasse, trop peur de plonger et de ne jamais remonter, dans ma tête j’ai marché avec lui quand il me racontait ses marathons quotidiens sur les grands boulevards et les refus essuyés dans les agences d’intérim jusqu’au jour de chance, dans ma tête je me suis envolée avec lui en Afrique, aux States comme il dit, à Madagascar et plus loin encore, dans ma tête j’étais à sa sortie de clinique quand il a décidé à l’âge de dix-neuf ans de tourner le dos à la paternité parce qu’il savait dans sa chair qu’un enfant battu peut devenir un adulte violent et un père maltraitant, après un long silence j’ai entendu je n’ai jamais eu de regret, la phrase est tombée sur mon manuscrit comme le coup de bistouri dans ce corps de jeune homme à la vie devant lui
 

Et puis c’est comme ça qu’on a navigué pendant des semaines sur les fragiles vagues de son passé, mille morceaux d’une vie racontée avec du béton armé dans la voix, pas la moindre émotion affichée, pour se retrouver un dimanche de printemps avec le manuscrit à lui faire lire, lui faire découvrir, qu’il s’est installé sur mon canapé, qu’en préparant matcha et café serré j’entendis des sanglots, qu’est-ce qui m’arrive pourquoi j’pleure comme ça c’est pas possible, des reniflements bruyants qui réclamaient un mouchoir vite, qu’est ce qui m’arrive j’ai jamais pleuré comme ça, j’ai juste dit de laisser couler, le canapé en avait vu d’autres, il faisait chaud, on parlait déjà de canicule, ce n’était pas de la sueur qui ruisselait à grosses gouttes sur ses joues, j’y voyais une pluie torrentielle charriant la boue d’une enfance fracassée et toutes ces années d’une vie à oublier, refouler, camisoler, cacher, minimiser le pire, à faire le pitre pour sans relâche déjouer les sournois assauts d’une tristesse amalgamée et de sourdes colères avalées, à courir partout et nulle part pour s’offrir tout et n’importe quoi pourvu qu’il y ait du rire et de la légèreté, il a posé sur la table les feuilles de papier gondolées par les pleurs tombés, a avalé le café comme un shoot de tequila, a posé ses mains côté cœur, tu sais que j’ai eu un AVC oui bien sûr tu le sais, tu l’as écrit, alors là j’aurai jamais imaginer l’effet que ça me ferait

Ma santé à l’heure où les rotatives tournent chez l’imprimeur ? Parfaite. A part quelques sévères infarctus et un triple pontage, tout va très bien. Un jour j’ai senti une sérieuse faiblesse côté cœur […] On a coupé mon thorax en deux, on l’a ouvert comme une huître, après une opération en urgence pour une péritonite aiguë, tout s’est ensuite passé comme une lettre à la Poste. Une lettre où il aurait été écrit en majuscules : Ce n’était pas encore le moment. La peur de mourir n’a jamais traversé mon esprit. Cette fois j’ai eu un peu mal partout. Tellement rien à côté des coups de cravache que mon père assénait sur ma tête quand certains soirs sa folle violence n’avait plus de limite. J’aurais pu mourir sous ces coups, comme j’aurais pu mourir sur la table d’opération. Je suis toujours là, bien vivant et joyeux de l’être.*

*Extraits du manuscrit

A propos de Eve F.

Rédige des assignations et des conclusions, défend le veuf et l'orpheline, écrit sur le Droit et son envers, la Justice et ses travers, le bien-être et son contraire, les hommes et pas que, le bruit du monde et ses silences, aussi.

Laisser un commentaire