
C’ÉTAIT HIER TANTÔT dans une campagne éloignée de la baie des fumées, à l’écart de la grande ville de l’île. J’avais donné rendez-vous à Björn dans une station-service. Je ne voulais pas voyager seule et Björn est un type sympathique, toujours prévoyant. Il avait dit qu’il achèterait des hot-dogs. Au dernier moment il s’est désisté et j’ai décidé malgré tout de me rendre au rendez-vous. La route filait à travers des terres rocailleuse et austères, des terres à élever des moutons. Il faisait 8°. Ciel dégagé. Enfin des terrains plus herbeux. Un drôle de chemin cahoteux s’est annoncé sur la droite, celui qui devait conduire à la ferme. J’avais l’impression de m’élever au-dessus du paysage aride peuplé d’affleurements rocheux sculptés de visages appartenant à des démons grimaçants. C’était comme un autre pays. Bientôt nichée au pied d’une colline, une habitation. Ce devait être là. J’avais pensé au mot ber qui veut dire nu. On aurait vraiment dit qu’il n’y avait personne, j’ai donc claqué une nouvelle fois la portière avant de cogner à la porte. Enfin quelqu’un sembla se manifester. Le bruit d’un battant qu’on ouvre difficilement et elle est apparue sur le seuil. Il était 11 h 42. Elle était mince, belle. Elle avait de longs cheveux aussi blancs que le pelage d’une licorne. Désolée, je suis un peu en avance. Elle semblait s’en moquer. Aucune importance, je vous attendais… et on dirait que l’ami Bjorn vous a fait faux bond ! Après avoir déposé mes chaussures dans l’entrée, je me suis avancée à l’intérieur de cette maison inconnue. Il doit y avoir beaucoup de neige par ici en hiver. J’imaginais qu’elle vivait seule et que ça ne devait pas être simple de tout déblayer à la pelle, d’autant qu’elle semblait d’un physique fragile.
AU COURS DES JOURS PRÉCÉDENTS, Björn m’avait accompagnée au musée des Sagas où se racontaient des parts d’histoire de l’île, mais ces personnages de légende ne m’avaient guère emballée. Comme je travaillais sur les migrations en zone boréale, je cherchais autre chose que des mises en scène populaires. Je cherchais du vrai, de l’émotion sincère. C’est alors que Bjorn avait pensé à cette femme originaire de Copenhague qui étudiait les langues nordiques, une de ses collègues de l’université. Il avait énuméré ses nombreux domaines de compétence, souligné son tempérament passionné, ajouté que désormais à la retraite elle écrivait des livres. Je me décidai à la contacter. Magdalena T. ne tarda pas à se manifester. Elle se trouvait à la campagne et serait ravie de nous recevoir si la distance ne nous effrayait pas. Après la traversée d’un monde aride et sauvage, la maison me parut douce et confortable, l’intérieur contrastant avec l’extérieur rustique, pour ne pas dire délabré, et il y régnait une odeur d’infusions florales et de nourritures sucrées cuites au four. Vous ne vous sentez pas trop isolée de vivre là où rien ne pousse ? Mes questions avaient quelque chose d’hésitant mais elle me souriait et répondait tout en m’invitant à m’installer près du feu. Je reconnaissais sur les murs des représentations du panthéon nordique, Frigg et Freya, ou encore Sirr à la chevelure dorée. Vous savez, le village n’est pas loin, on y trouve absolument de tout. Et puis c’est idéal pour travailler. J’étais frappée par son calme et par son aisance, aussi par la beauté de ses mains qu’elle croisait sur ses genoux puis déployait lorsqu’elle parlait. Elle semblait avoir compris que nous étions tous, nous humains, sur un fil entre le début et la fin et qu’il suffisait d’un rien pour chuter et ne jamais se relever. Cette maison m’a coûté en rénovation mais tout le monde m’a aidée, même mon voisin, un éleveur de moutons bourru et pourtant si gentil ! Elle souriait toujours. Je me demandais comment j’allais aborder ce qui m’avait conduite vers elle.
AU BOUT D’UNE HEURE, nous avions largement exploré les bienfaits de la vie au grand air, vanté l’importance des liens de voisinage et passé en revue les espèces d’arbres aptes à prospérer en ces terres insulaires. Nous avions ri, bu du thé parfumé, mangé des gâteaux délicieux. La maison avait changé de dimension. Elle paraissait désormais immense, cloisons de bois palpitant autour de nous comme des ailes de papillon. Nous abordâmes la question de l’appauvrissement des langues minoritaires — sa spécialité —, cette cohorte de mots qui disparaissent quand on ne fait rien pour les sauver. Suite à quoi nous nous orientâmes vers la question des mouvements de tribus. Je ne sais plus comment les choses se sont passées ni pourquoi, sûrement une volonté de partager ce qui comptait pour elle, Magdalena T. me révéla sa toute récente découverte. En désencombrant les greniers de sa ferme, elle avait mis la main sur une paire de vieux cahiers à demi déchirés, sorte de codex où il était question d’un peuple hyperboréen, un peuple qui aurait migré depuis les taïgas sans que le reste du monde n’en eût été averti. Récit original ou réalité ignorée ? En tout cas c’était une formidable histoire d’où transpirait, d’après elle, une espèce de nostalgie conjuguée à une multitude d’images agrippées aux parois des mémoires humaines. Et ces cahiers j’ai bien l’intention de vous les confier. Ils seront plus utiles entre vos mains. L’air vibrait comme en été sous les arbres. Elle refit chauffer de l’eau et nous bûmes une dernière tasse de thé. Quand je repris la route vers la ville, j’avais oublié Björn. La lumière baissait sur les landes et la température avait commencé à chuter. C’était un moment fascinant. Un paquet était déposé sur la banquette arrière de la voiture et il s’en dégageait une bonne odeur de sablés en train de cuire dans le four.
Photographie : Alexander Sinn (sur Unsplash, libre de droits)
j'ai sans doute franchi les marges de la proposition d'écriture et j'ignore pourquoi je suis partie sur cette piste, mais je n'ai pas eu le choix, ça s'est dessiné tout de suite et je me suis laissée porter par le récit (en lien avec mon chantier actuel...)
Mais tu nous emmènes au-delà de cette ville qui signifie baie des fumées, sur cette île lunaire où il n’y a presque plus d’arbres, dans ce lieu éloigné où désormais habite la spécialiste des langues minoritaires, non loin de son voisin bourru éleveur de moutons, sur une terre qu’on dirait proche de l’Éden… Très beau texte et belle inspiration…
ah tu es la première à découvrir cet élan…
envie de conjuguer plusieurs choses, l’inspiration de ma lecture d’Éden, mon chemin avec les Hommes du Nord, l’importance des langues et du sens des mots dans ces langues bonnes à disparaître tout comme les animaux si on n’y prend pas garde
et puis bien sûr comme un clin d’œil spécial vers toi !
enfin, je me suis lancée sans réfléchir comme d’habitude, lâcher les chevaux et les moutons, voir ce que ça donne…
merci pour cet écho qui me donne confiance
merci chère Catherine
Tu as franchi et nous avons franchi avec toi, Françoise, et avec quel plaisir ! A tous les autres plaisirs de cette lecture, les incursions vers d’autres langues, une ambiance particulière s’est ajouté pour moi le plaisir de chercher à comprendre quel décalage il pouvait y avoir entre Françoise l’écrivante et la personne narratrice… L’image du début m’a fait supposer que ce pouvait même être un animal ! Mais là, je sens que je m’expose à être repris au détour de certains détails d’écriture…
ah ah l’image juste pour donner le ton, la couleur… (et tu sais bien comme j’aime ces animaux paisibles, tous les matins dans mon ancien champ de luzerne paissent ceux de mon voisin D. et j’adore les voir déambulant et broutant tous ensemble…)
et toujours la question du narrateur qu’on a tendance à identifier souvent à l’auteur, surtout quand on le connaît un peu, quand on connaît son univers…
points communs, oui forcément mais jusqu’où ?
merci Philippe pour ta belle attention toujours
J’ai beaucoup aimé ton texte, Françoise. Tu nous transportes dans un ailleurs. Il y a tant d’ailleurs. Celui-là est serein et plein de sens. Et comme il est bien (d)écrit ! Merci.
merci beaucoup, Émilie, de s’entrecroiser dans nos lectures c’est tellement riche !
oui, passer du drame japonais à un récit de campagne insulaire avec vent, neige et animaux paisibles…