Qu’il était triste de la voir là, dans cette grotte, à grelotter, petite fille elle aussi mais déjà vieille, tous les autres déjà disparus, les enfants sous la couvertures trouées, le frère, la sœur, plus personne, seulement Florida, qui portait un nom à vouloir courir loin, très loin, un nom à dévaler la pente jusqu’à la rivière, à descendre pieds nus jusqu’au lac, à embarquer, à traverser des océans, mais Florida restait immobile, frêle, grave, elle m’attendait avec mon panier, elle attendait le pain, les pommes de terre, les restes de soupe, les pommes, un bout de fromage, elle m’attendait pour aller à l’école quand elle pouvait, quand la grand-mère n’avait pas besoin d’elle, sinon elle restait et elle ramassait du bois, des feuilles mortes, de la mousse, des glands qu’elle lançait sur le feu dans un semblant de casserole, qu’elle regardait éclater sans que rien ne pétille dans son regard, sans dire un mot, Florida qui semblait ne pas penser mais je suis certaine qu’il n’en était rien, qu’elle rêvait de ce pays qui lui avait donné son nom, dont elle ne savait rien, sinon qu’il y faisait chaud et qu’on y était riche, croyait-elle, espérait-elle, en regardant cuire les trois patates, le bout de rave, parfois miraculeusement, la viande, mais j’apportais rarement de la viande, nous non plus ne mangions que peu de viande, on ne gaspille pas la viande en la distribuant à n’importe qui, disait-on à la maison, mais Florida se contentait de quelques légumes, c’était déjà beaucoup, merci, elle n’oubliait jamais de dire merci.
Et surtout Florida ne se plaignait jamais, ne soupirait pas, ne pleurait pas, elle souriait quand je lui donnais le panier, un instant, un sourire qu’il fallait deviner mais qui lui venait de très loin au-dedans d’elle, un sourire dont le don rare était précieux et que j’emportais en rentrant, un sourire grâce auquel je n’avais plus peur des bêtes à la nuit tombée, quand je laissais Florida seule dans la grotte avec la grand-mère et les squelette enterrés du frère et de la sœur qu’il fallait protéger des loups, même s’il n’y avait jamais eu de loups par chez nous, on disait aux enfants qu’il y en avait et Florida n’avait pas peur des loups, les loups tuent d’un seul coup alors que la faim et le froid tuent lentement, on s’affaiblit petit à petit, sans s’en rendre compte, un soir on commence à tousser, on se réveille la nuit transi malgré la couverture qui ne protège pas grand-chose, le matin on va un peu mieux, on aimerait avoir à manger mais personne n’est encore venu, on m’attend mais je ne peux pas venir tous les jours, et Florida m’accueille avec ce sourire-là quand il y a un peu de lait, un quignon de pain sec, une carotte, presque rien mais une nuit de plus que peut-être la grand-mère passera sans qu’elle aussi on l’enterre pour la protéger des loups.
De même Florida quand elle pouvait venait à l’école, où elle écoutait avec grande attention ce qui disait le régent, où elle s’appliquait à lire, à écrire, à compter, où elle n’était pas trop mauvaise élève, même si elle manquait souvent les cours, et c’était moi, bien sûr qui lui apportait, avec quelques poires du verger, ses devoirs et des crayons, parce que Florida perdait sans cesse ses crayons, elle disait qu’elle était tête en l’air, que les objets disparaissait aussitôt qu’ils se trouvaient dans ses mains, les cahiers aussi parfois, tous les objets qui pouvaient alimenter le feu, je n’étais pas dupe, finissaient par disparaître dès que la grand-mère mettait la main dessus, mais il y a un papier qui n’a jamais disparu, c’est la lettre que j’avais écrite à Florida, celle où je lui disais qu’elle était mon amie et que j’ai retrouvée bien en vue dans la grotte le jour où ce qui restait de la famille de Florida est partie vers Montbovon parce que les pauvres, à l’époque, c’est leur commune d’origine qui devait s’en occuper, et que les Joillet sont originaires de Montbovon.
Qu’alors la grotte était devenue vide mais que j’y voyais toujours Florida, maigre, grelottante, un bâton à la main penchée sur le feu pour le ranimer, mais en vain, tout était tellement humide qu’on avait beau essayer et réessayer dix fois, vingt fois, le feu crevait et Florida restait là à remuer la cendre, puis la terre, puis rien, qu’elle attendait une lueur, une étincelle, quelque chose, mais le feu n’était désormais composé que de quelques pierre en cercle au milieu desquelles une boue informe stagnait et Florida avait tout à fait disparu, même si je la sentais là, quelque part, comme si elle était le fantôme de cette grotte abandonnée où toute une famille avait vécu puis avait été décimée ou chassée, parce que des gens qui occupe une grotte dans la forêt, ça ne peut créer que des problèmes et que ces gens ne sont pas d’ici, alors autant que leur commune d’origine s’en occupe, c’est son rôle, pas le nôtre.
Et puis Florida vécut sa vie ailleurs, en Gruyère, elle a été gouvernante, s’est occupé des enfants des autres, a côtoyé, sans jamais en faire partie le beau monde, les grandes maisons, les réceptions mondaines, durant lesquelles il fallait servir les petits fours qu’on pouvait goût au passage, mais discrètement, si ça venait à se savoir on aurait des problème, mais Florida n’a jamais abusé de rien, elle était contente d’avoir un toit, un chauffage, à manger et ça lui suffisait, elle savait ce que c’est que de ne pas avoir tout cela et je dis souvent aux enfants qu’ils ne savent pas la chance qu’ils ont et je leur raconte l’histoire de Florida, mais je ne suis pas sûre qu’ils y croient, ils pensent que j’ai tout inventé, mais non, tout est vrai, je peux vous l’assurer, et à l’entrée de la grotte aujourd’hui il y a une photo de Florida et un article de journal qui raconte son histoire, je n’ai rien inventé, même si je n’ai jamais revu Florida.