#arts de la fiction #05 | Celle à côté.

Entrer dans une maison inconnue…

Quelle idée il avait eue de réserver une chambre dans cette maison inconnue ! Une maison sur laquelle notre regard avait bien dû se poser mille fois peut-être ou pas une seule, mais ce qu’il en restait c’était pareil, rien. Était-ce du fait de sa position en retrait et dans le rêve il était bien visible, son retrait, en arrière du trottoir et pourtant alignée à celle de gauche et à celle de droite, mais devant elle s’ouvrait un espace dallé et vide alors  que juste à côté devant la maison foisonnaient végétation et arbres d’un jardin en hauteur, clos d’un mur de briques entre lesquelles de petites touffes vertes s’étaient immiscées et résistaient pour donner vie à de minuscules clochettes violettes ou bleues ou entre les deux. Et tandis que je remontais à pied la rue de l’église que je n’avais jamais empruntée qu’en voiture, celles de mes parents d’abord, puis ma toute première, une Fiat minuscule d’un bleu pâle avec laquelle les routes se confondaient et je peinais à rejoindre la maison connue. Et en arrivant à hauteur de l’église, j’avais croisé Gracia qui descendait et tournait vers le tiers de l’Haye. Elle roulait assez vite à vélo, mais avait eu le temps de m’adresser un signe de la main, avant de me demander ce qu’elle faisait dans ce village inconnu d’elle, j’en aurais mis ma main à couper, mais on était dans un rêve, et un peu plus haut devait m’attendre mon mari. C’est lui qui avait réservé dans cette maison inconnue où j’arrivais. Mais avant d’y entrer je me tenais dans l’espace pavé devant la maison, les mêmes dalles carrées des trottoirs belges et à cela on savait qu’on n’était plus en France. Au milieu de ce grand espace plus proche du trottoir que de la maison, mais sans le moindre signe de séparation, muret ou clôture, au centre de ce vide dans une espèce de nudité étrange trônait une table en zellige de mosaïques terre et céramique dans le coloris marrons quand pour remplacer la mienne j’en cherchais désespérément une, mais de couleur bleue. Et celle-ci sans chaises autour et installée dans ce vide d’un plan étrangement incliné et on ne pouvait qu’imaginer les assiettes et les couverts glissant irrémédiablement vers le bord. J’allais entrer dans cette maison inconnue qui n’avait jamais eu d’existence parce que nos yeux depuis l’enfance étaient tournés vers celle de droite, et plus tard encore, lorsque nous en avions été privées, et aujourd’hui à deux générations de là, privées de ce monde révolu dont elle seule partageait avec moi le souvenir. Ce qui de moi allait mourir avec elle, je ne faisais qu’en effleurer l’ampleur, tandis que lorsque sa voix me parvenait encore j’attrapais à la volée de quoi noter au hasard d’un de mes carnets d’écriture et parfois c’était un de ceux qui était déjà rempli. J’inscrivais des noms, des lieux, elle épelait comme si pour elle aussi l’urgence de laisser trace, mais de quoi et comment, il faudrait se pencher comme au-dessus d’empreintes à même !e sable et comme lire tête penchée vers nos pieds, mais l’histoire de Mignon, non, elle non plus ne s’en souvenait plus. Et je me suis réveillée avant d’y être entrée.

Elle s’apprêtait à entrer dans une maison inconnue avec toute la foi que son éducation lui avait procurée comme lui ouvrir une porte sur l’au-delà. Me demandant de prier pour elle, à moi qui l’avais perdue, la foi, comme se serait refermée une porte claquée et maintenant entre elle et moi soudain un mur infranchissable ou plutôt un espace vide avec une table déjà desservie où les échanges déjà devenaient précaires. La vie qui n’avait eu de cesse de nous séparer, nous si proches depuis la naissance, et à chacun de nos rapprochements le même étonnement de cette sororité, et maintenant ne sachant comment on prie pour quelqu’un qui va mourir quand on n’est plus croyant et que plutôt bientôt peut-être elle prier pour nous pauvres pécheurs nous débattant sur cette terre, elle autant que moi, mais elle avait trouvé une forme de sagesse au final malgré pourtant son naturel révolté et l’étonnement de comment diable elle avait bien pu y arriver. Alors elle prier pour moi, pourquoi pas.

Codicille :

« […] la réalité ne se vit qu’une fois, et dès lors qu’on entreprend de la raconter, à l’oral ou à l’écrit, on en fait une fiction, au moins par omission volontaire, oubli, dissimulation, organisation, composition. »

Revue Secousse Christian Garcin, « Ouvrir l’univers »,

n° 16, novembre 2015.

Lire le texte de Christian Garcin (PDF)

Je me suis posé la question de publier ici, dans Arts de la fiction, ce texte. Y avait-il sa place ou pas ? Je réponds oui, parce que c’est lui qui s’est écrit. Ce besoin de découvrir l’inconnu qui se cache encore dans ce qui m’est arrivé. Sinon pour moi, c’est écrire sur du sable, sans fondement.

A propos de Anne Dejardin

Projet en cours "Le nom qu'on leur a donné..." Résidences secondaires d'une station balnéaire de la Manche. Sur le blog L'impermanence des traces : https://annedejardin.com. Né ici à partir du cycle«Photographies». Et les prolongations avec un texte pour chaque nom qui dévoile un bout de leur histoire. Avec audios et vidéos, parce que des auteurs ou comédiens ont accepté de lire ces textes, l'énergie que donnent leurs voix. Merci. Voir aussi sur Youtube.

2 commentaires à propos de “#arts de la fiction #05 | Celle à côté.”

  1. j’entends bien ta voix s’élever et je la reconnais bien… voilà ce qui compte
    s’y mêle le connu et l’inconnu
    et à relire cette phrase  » ce qui de moi allait mourir avec elle », je ressens soudain comme un électrochoc…

    • Merci fort, chère Françoise. Précieuse, ta réponse. Parfois on voudrait ne pas écrire sur le rêve, je ne voulais pas, ce n’était pas le sujet, la proposition, mais rien d’autre ne venait et alors partir en écriture et laisser faire, rien que le rêve en premier jet, puis en écrivant tout ce qui déborde…

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