J’entre la nuit dans ma ville
j’y reviens, comme dans un refuge, un havre, j’aspire au repos,
nul ne sait ici que je viens d’un enfer, un enfermement que je me suis créé tout seul, d’où je ne peux sortir, par amour, par habitude, par faiblesse
je me hâte sur les trottoirs luisants de pluie, cherchant l’ombre des murs, la capuche noire de mon sweat me dérobe aux regards des passants sans parvenir à me dérober au mien
la Garonne m’attirerait si je ne craignais pas l’eau, je suis trop pleutre pour m’y jeter
nul ne m’attend dans ma piaule, au troisième étage au-dessus du restaurant où je fais le serveur pour payer mon loyer et ma coke
suis-je bien à Bordeaux, toutes les villes se ressemblent la nuit pour celui qui marche dans sa désespérance, j’ai marché dans Paris, j’ai marché dans Dakar, dans Tamatave, et même dans Pointe à Pitre,
je vous le dis, c’est tout pareil, pas la peine de voyager
J’entre dans ma ville sans savoir comment
mais je sais que j’y suis, question d’atmosphère, de densité et de goût salé sur mes lèvres,
j’aime que ma ville soit un port, dans les ports, on respire l’air du large
infidèle à ma ville, de port en port, seul, d’une solitude noire, visqueuse, accrochée à mes basques, j’ai erré
une fille, un garçon, pendu à mon bras dans l’espérance d’un verre, d’un billet, d’une ligne de coke, d’un simulacre d’amour
je suis de retour et je te cherche dans les rues de notre jeunesse, car toi seul sais, toi seul accepte de moi l’inacceptable
Alors je marcherai à travers la ville
de mon pas désaccordé, je rôderai dans le quartier Saint Pierre, je longerai les quais, rue du Chai des farines, rue de la vieille Corderie
les trottoirs étroits et irréguliers sont incommodes au boiteux que je suis
cette ville, j’en connais les tréfonds, les squats, les crèches plus ou moins légales, les hôtels aussi, du plus modeste au plus branché, rapport à mon ancienne profession
que chercher, où chercher, que trouver, où trouver ?
Une ombre se faufile le long des murs, leste, habile à se fondre dans les encoignures de porte
elle joue avec moi, m’attend, repart lorsque je me rapproche d’elle
pour sûr elle me calcule à l’oreille, au bruit de mes pas elle m’entraîne, où ?
Ou la variante, regarder ma ville du haut du pont
le trafic s’est arrêté quand la nuit est tombée, les réverbères du quai trouent le brouillard de leurs halos jaunes et baveux,
dans un songe, distinguer les ventres des gabarres rangées le long du quai, grosses de leurs chargements de bois, de morue séchée ou de vin
se demander d’où elles viennent, où elles vont
humer le fleuve, y flairer son odeur glauque de vase, mêlée à celle de la sueur des « maréniés » et des chevaux épuisés, affalés, dos contre flancs dans la paille des écuries d’auberges
l’eau brune sourde contre les piles du pont, et soudain les cris d’un malheureux au chômage, en mal de boisson ou d’amour
qui surgissent de la taverne, dérangent les rats du quai, et se perdent dans l’obscurité
dans la nuit complice glisser, de pont en pont, en quête de celui en partance, on ne sait vers où, on ne veut pas le savoir, s’en aller, laisser derrière soi sa vie fourbue, foutue
et partie loin,
souffrir
dans les odeurs de cuisine des trottoirs de Saïgon, dans les yeux clignotants des chats de Venise, creuser ma peine, pleurer ma ville.
Tous ces personnages que tu as si bien campés nous donne bien envie d aller relire tes autres textes histoires de constituer la maquette ! Bravo Emilie
Merci, Carole, pour ta lecture. N’ayant pas très bien compris la consigne… Faire intervenir un personnage ou quatre personnages ? Tu as choisi la première option, moi la deuxième. J’ai hâte de lire les autres contributions, elles devraient m’éclairer..
Ah, c’est beau et sombre à la fois, l’un n’empêchant pas l’autre, bien sûr… Il y a de la précision dans les lieux et je ressens du flou dans la période. Tou cela contribue à me mettre dans un état de lecteur qui se trouve plongé dans un ailleurs indiscutable mais où demeurerait comme un vague espoir de pouvoir s’enfuir… Et à ce point je me dis qu’il y a peut-être un vrai partage d’expérience… Et alors là, c’est très fort !
C’est votre commentaire qui est beau, Philippe ! Cette consigne m’a plongée dans la perplexité… Comprenant qu’elle pourrait être propice à des extensions de mon roman en cours, j’ai choisi de faire intervenir les quatre personnages principaux de mon histoire. On verra bien ce qui’il adviendra.
Merci, Emilie, pour ce voyage à travers ces villes qui n’en font qu’une, cette ville à la foishavre et lieu d’errance…
Et merci de m’avoir lue et commentée.
je te lis et je te relis… encore une fois…
je lis sans forcément visualiser quatre personnages, plutôt quatre facettes, quatre quêtes, quatre solitudes entre port et Garonne, entre piaule au troisième étage et tavernes, de pont en pont
à mes yeux, cette magnifique dernière partie rend la scène universelle, en fait c’est comme si tout devenait très ancien, de même la peine et les larmes…