Elle me tient dans son reflet, son eau noire, sous sa coupe. Comme une barrière ni debout ni dressée, de ma hauteur cependant, qui avance, fermée, à ma hauteur maintenant. Son mascaret ? Elle est une seule vague en effet et à elle seule à se noyer. Elle m’inclut dans son environnement, indifféremment. Je suis avec lui inclusion à sa surface, dans sa forme. Cascade qui ne chute pas, avance. Elle a à peine un ronron, je pense qu’elle roule sur moi, elle s’arrête, va, elle m’arrête là. Aveuglement : je ne vois qu’elle. Évanouissement. Un ralentissement mortel. La chute y est suspendue. C’est la morgue qu’elle communique au portail coulissant — quelque part — s’ébranlant à son approche. Eau imbue.
Comme un portail se ferme, écran noir lui-même, ou un voile me vient, elle glisse devant moi, comme pour moi ou un mur sa coulisse au-devant de moi, les fluidités, quasi lignes de fuite et en même temps tout le contenu, le ramassé, les raccourcis, le massif de sa forme, sa cascade horizontale d’un bloc ou d’un pan, sur un rail, dans la retenue tellement digne, qui dit noble, et sportive, toute intimité préservée. Comme elle sait s’isoler, se démarquer, individuer, atomiser. Comme elle plonge sous la pluie. Son ralenti… Sa prétention… Quelles prétentions elle a — quelles préventions. Toute sécurité, elle est à étouffer. Elle me digérera.
Le vent dans les arbres… les arbres dans le noir, sa présence, son attrait et j’y touche, son calme, ou repos, j’y passe le doigt, c’est de l’eau, c’est mouillé, j’ai le doigt mouillé, mouillée, je m’écoule… deviens de l’eau, prends l’eau, prends toute l’eau… je baigne… fais sur moi, c’est chaud, c’est froid, le liquide coule, ruisselle, forme nappe, entraîne faines, brous, débris noirs des feuilles des hêtres hauts, hauts, liquide froid, je sens le froid… entends le vent dans les arbres, un vent froid me vient du haut des hêtres, qui tombe, je tombe… tombe dans l’eau… je tombe comme de l’eau, un rideau, cascade, ça tourbillonne aspirée, je traverse l’eau… croise son œil, rejoins son œil… l’œil de l’eau, je me vois dedans… suis… je m’y vois… tiens debout là, dedans… je suis debout, je suis en dehors… mare debout, eau noire… me vois à sa surface, de tout son long, allongée, je m’écoule, ruisselle, inondée, inonder l’œil, prend l’eau, se gorge d’eau, sombre, je le noie, nappe, lape, je la respire, je tombe…
Sans s’arrêter. À m’emporter. C’est maintenant : je me vois dedans. Figée comme la photo et la photo glisse, couvre le monde, la photo Voici, photo Closer, le monde c’est le people. Teintée dans la masse, la nasse, sa moire, est noire funèbre ou cafard laqué, noir officiels, noire VTC. Je pense qu’elle roule sur moi, prise dans sa coulisse. Dans les coulisses de la téléréalité — entrez. Je dis : — Vous m’avez vue ? Je dis : — Les autos sont de l’eau. Parce que je le dis, parle de l’auto comme d’une eau elle en devient. Parce que je la vois comme de l’eau, dans l’eau, elle me submerge. Se change en plongeon. Nous sombrons. Elle a l’eau des pierres. Bijou automobile et son écrin. Elle me dévorera. Elle est l’eau de l’auto.

J’apprécie beaucoup votre texte (« la cascade qui ne chute pas » m’a violemment renvoyé à ma vague qui ne déferle pas).
Un roman noir en quelques lignes.
Merci Laurent de votre passage (à ce niveau d’ancienneté, un mois et quelque, c’est presque de la spéléo !). Vous dites : en quelques lignes. Je réponds : une espèce de teaser… Et je garde dans un coin de ma tête vos dévoreurs de terre…