Le bus reliait les villes-villages aux villes-cités, à la grande ville, à la grande gare du RER. À l’intérieur, les rôles étaient déjà bien distribués. L’on retrouvait les étudiants debout ou repoussés au fond du bus. La file, c’était la première scène du spectacle. J’y espérais ma muse. Les attitudes des passagers lecteurs, des passagers auditeurs et de ceux qui finissaient leur nuit, c’était ma seconde scène. Elle précédait celle du coup de frein qui sonnait la troisième. Le bus nous déversait devant la gare. Les baies vitrées aspiraient le flot ininterrompu de pousseurs de portes et laissaient passer leur visage. Les passagers défilaient habillés à la mode du magasin Tati, en marques populaires, en tenues de travail. Ils se serraient les uns les autres. Ils s’épiaient dans les surfaces réfléchissantes. Certaines vitrines de magasin avaient même un miroir. Les femmes vérifiaient leur rouge à lèvres, le tracé d’eye-liner. Les hommes passaient la main dans leurs cheveux. Nous nous laissions porter, happer par les autres, nous ambitionnions tous le quai A, l’escalier mécanique, l’odeur du café, des croissants, des pains au chocolat, ou celle des cigarettes. Dans un ballet de mains habiles et occupées par des sacs, des gobelets, nous descendions pendant que d’autres remontaient. Nous courrions pour nous presser dans les wagons. Le cahot du train nous tenait en alerte pour la descente. À mon âge, la recherche d’un siège était synonyme d’un jet de dés. Une secousse me saisissait lorsqu’un visage captait mon attention. Une chevelure, un dos se révélaient. Cette esquisse ravivait les couleurs du décorum roulant, augmentait la chaleur. Il est arrivé que je croise un regard, que le trajet m’entraîne dans un vortex. Le temps se faisait sinueux. Chaque regard ricochait sur une vitre. Un jour, j’ai trouvé le bon axe. Le miroir de mon propre souffle. Sa chevelure et les graffitis sous les ponts. Pas de sourire, une modification de nos respirations. Son pied qui écrase une cigarette. Ses cheveux sont longs et noirs. Un regard sur sa bouche. Je parcours l’ondulation vers son coude. Mon cœur bat plus vite sous le pont. Ses yeux et les colonnes criblées de lumière. Mes pupilles, les passagers dans les rangées. Sa main qui se pose sur son jean. Ses doigts, son poignet, la lumière qui attrape sa peau. Le siège se ramollit. Les usines autour et les zones commerciales me donnent le temps de souligner ses lèvres. Je suis le tracé de l’architecture, des dénivelés. Je mords mes lèvres. Je reprends le contrôle de mon sac. Je jette un œil par la fenêtre ouverte. L’air dessine sur son corps un sillon qui fouille dans ses cheveux. Sa main dessus, elle les ordonne. Je sors une cigarette. Elle sort une cigarette. Je vois sa frange, ses sourcils. Ses cils battent. Ses yeux marron m’aspirent. Je connaîtrais la chaleur de sa voix, la pression de ses souffles. Les usines s’alignent toutes et je n’en vois qu’une longue, immense et striée. Son pull, le tee-shirt en dessous, je remonte sur ses joues, elles deviennent généreuses. Les feux de signalisation des trains, le son déchirant d’un croisement, les rails et son sourire en coin. Dans le couloir, des acteurs se pressent pour descendre, je les regarde en coin. Elle a un peu souri. Elle aime Serge Gainsbourg. Elle lit aussi Desproges. Sa chambre donne sur son jardin à deux pas de l’église. Son chat vit entre deux maisons. Je ne le sais pas encore. Je ne l’ai pas encore officiellement rencontré. Mes bras ne sont pas assez longs pour agripper un quai et nous faire descendre. C’est un problème. Je la plonge arbitrairement dans ce souvenir. Je fais disparaître les derniers personnages. Les sièges sont vides, personne dans les rangées. Nos bouches sont closes. Nos corps sont à un déhanchement de l’autre. Le RER, lui, accélère. Le décor extérieur n’est plus qu’un faisceau de lumière. Nos sacs à côté de nous, nos vestes qui les recouvrent. Le vent qui va. Ne bougeons pas d’un centimètre. Nous sommes une peinture vibrante placée au milieu d’un wagon, à deux places d’une fenêtre. Le temps peut s’égrener. Je connais tous les détails de son corps. Elle connaît ceux du mien. C’est bien suffisant. Je ne la laisserai plus partir. Le train ne freine pas. Son léger sourire, son assurance, ses jambes croisées. Elle n’a pas besoin d’être à moi. Il suffit qu’elle soit là.