Le 21 août je passe le seuil et je prends cette photographie perdue depuis. La veille en partant marcher sous les pins j’avais dépassé la petite gare haute sur pattes au toit pentu. Me reviennent l’image saturée de couleurs de ce groupe de voyageurs qui attendait sur le quai ; ces jaunes, ces rouges qui tranchaient le vert sombre des arbres ; et le bourdonnement des voix. Sur la gauche de la petite gare, à une centaine de mètres, se dessinait le O sombre d’un tunnel, j’avais pensé à cette autre gare avec ses rails qui ne menent nulle part. J’avais longé la voie, à rebours du tunnel, en direction de la forêt. Cette voie effilée qu’aucune barrière ne protège. À écartement métrique j’apprendrais. Comme on en trouve en Suisse dans la montagne.
Je me souviens de ce TER en Lozère, entre Florac et Sainte-Cécile-d’Andorge, qui nous emportait sur sa voie étroite et solitaire et cahotait au long d’une rivière ; nous frôlions des blocs de pierre parsemés d’esquilles de lumière, je pensais que nous allions dérailler et venir nous briser sur les pierres, ou nous dissoudre dans l’eau qui chatoyait.
J’avais traversé le passage à niveau qui n’a, lui non plus, pas de barrière, juste un panneau avec un stop, un feu de signalisation et deux grilles d’arrêt pour alerter de cette frontière potentiellement dangereuse. J’avais marché longtemps sans croiser personne, goûtant les mûres précocement noircies. Un groupe de pèlerins épuisé avait surgi, un homme m’avait demandé si la gare était encore loin; de violents orages s’annonçaient, pressés de se mettre à l’abri ils avaient doublé l’étape du jour. L’heure qui leur restait à marcher pesa sur leurs épaules. En surplomb de la gare, j’avais vu les tentes et le linge étendu, je leur dis qu’ils pourraient surement y camper et, le matin, si besoin, prendre le premier train pour dépasser l’orage. Le soir au bar du gîte d’étape j’avais retrouvé l’homme croisé dans la forêt, c’est lui qui me parlerait de réajustement métrique des voies –parce qu’une voie dite normale est de 1435 mm, avait dit l’homme–, qui permet aux wagons de sinuer dans des espaces exigus et de passer par des tunnels étroits : des voies d’un entretien plus facile et moins couteux, il avait ajouté.
Ce matin à 8 heures il ne pleut pas. Je décide, malgré l’orage qui tonne d’aller marcher avant de descendre vers la gare trouver l’horaire des trains. La route monte abruptement. Je dépasse le calvaire, une grande croix noire sans corps dressée vers la montagne. Puis la façade en ruine, vestige d’une époque de villégiatures florissantes. Les pins que je vise en contre plongée, esquissent des cercles sur le ciel de métal. Je quitte la route et m’enfonce sous les arbres en direction de la cascade, au petit pont un filet d’eau survit entre les pierres aussi grises que le ciel. Il se met soudain à pleuvoir. Lentement. Goutte à goutte. Après des semaines de sécheresse c’est un présage heureux et je redescends, vers la gare, sans me presser.
Je passe le seuil. Tout est blanc du sol au plafond. La blancheur me surprend. Ton sur ton les carreaux du sol répondent à ceux du faux plafond. Une porte fenêtre ouvre sur le quai désert, le vert des arbres en constitue le fond. A ma droite, un banc de bois cours le soubassement mouluré sur toute la longueur du mur. Il semble que je pénètre une chapelle, pas la salle d’attente d’une gare. Sur une petite table rectangulaire peinte en blanc les horaires imprimées en jaune forment une pile. A ma gauche le guichet, comme un parloir, est fermé par une grille. Le rouge des auto-collants de sécurité on dirait des taches de sang. Instinctivement je cherche une croix et des bougies votives. Le vide et le silence, n’est le bruit de la pluie qui s’accélère, me ramènent en arrière. Il est 9H 45 et je prends cette image perdue depuis.
il fallait éviter de... ne pas... il semble que je m'englue là où ne fallait pas... ce premier texte à forme de récit/nouvelle est un aller retour qui me permettra peut-être de retrouver le chemin des gares