L’ aiguille n’est même pas tombée sur la demie, on peut ralentir, reprendre haleine après la course sur les quais, profiter un peu des derniers moments. Dehors. La ville, c’est encore un bout de la maison, on peut se poser là sur le muret le temps de vérifier si le chargeur est bien dans un sac, les dernières recommandations, ne pas oublier de faire sécher le pantalon à l’arrivée ce soir sinon il pourrit. Je nous vois là, assises sur le rebord du muret devant les escalators pendant que les familles de roms se retrouvent sous les platanes le dimanche soir. A côté des rosiers poussiéreux et la fontaine sans eau, des enfants tournent en rond à vélo autour de la statue de la République. On, c’est moi et ma fille, elle a15 ans, ça fait déjà presque un an qu’elle est partie, qu’elle revient trop peu, une fille par correspondance, une fille à la valise, toujours penchée avec ses sacs. C’est le moment où l’on peut encore partager l,es poids, compter les sacs pour être sûre de ne pas en oublier un, je nous vois dans un présent qui s’étire, qui résiste et qui n’arrive pas à exister, pollué par le départ. Le petit frère a refusé de raccompagner à la gare cette sœur de passage, cette cousine plus qu’une sœur. Le père assis à son bureau, préfère aller la chercher. Soupirs, déglutitions, silence, quelque chose qui se joue à chaque départ, on abrège la pause pour se laisser avaler par cette gare qui barre l’horizon du dimanche soir. Ses lignes allongées, ses ovales, son allure de centre commercial déserté, ses boutiques fermées, le rideau du serrurier-minute, le comptoir noir de la brioche dorée, l’enseigne rendez-vous œcuménique qui souffre de palpitations cardiaques pendant qu’en dessous, au sous sol, la circulation du métro et de la gare routière continuent à s’écouler. Les sandales claquent sur le carrelage orange, un chien muselé tire un gars en treillis au sac à dos gros de 90 litres, la lumière éblouissante de la journée réapparaît, on plisse les yeux et abaisse la tête vers un sol trop blanc maintenant. On débouche devant le grand hôtel qui respire à l’air libre quoique emmélé dans les tentacules de la nouvelle gare, de l’échangeur de l’autoroute et du dédale des rails. Que c’est long ce couloir, à croire qu’il s’allonge, faut compter une bonne dizaine de minutes à le suivre avant d’atteindre les portes en verre coulissantes, la salle d’attente à moité vide sous une lumière verte, piquée par le rouge de l’enseigne du point relaiset du néon blafard du photomaton dont le rideau gris ne laisse apparaître que ses jambes et ses pieds/ le tgv 4831en provenance de Paris Gare de lyon est entré en gare, voie B, tous les voyageurs sont invités à . Voie B, sous la grande verrière, un petit air de gare Saint Lazare, avec les deux murs aux carreaux dépolis, la marquise et l’ouverture du terminus sur le ciel de l’ouest. Repère Z, voiture 9, après les rails s’arrêtent, des buddleias et des pousses d’ailante percent le ballast, le soleil réchauffe le bout du quai et l’ arrière cours de l’immeuble avec son linge qui sèche aux fenêtres. La colline a basculé dans l’ombre pour laisser tout la place au ciel. Dimanche, dernier jour ou premier jour de la semaine. L’heure des remises d’enfant sur le quai, semaine paire ou impaire. Voilà les bagages sont dans le train, la fille redescend sur le quai/ le ter en direction de Besançon, desservir/qu’est ce que tu dis ? / Chalon, Dij/ je n’ai rien dit /Belfort/sur l’autre quai un ter aux vitres opaques amorce son départ / Le tgv 5346 en direction de paris Gare de /Etreinte, embrassades, on se réchauffe avec la paume de la main, on s’écarte, des jeunes filles asiatiques trainant des valises aussi grosses qu’elles dévalent l’escalator pour se jeter dans le wagon en riant. La porte se referme. A travers la vitre, il y a le reflet, la poussière, des traces de doigts qui ont écrit sale, le langage des signes commence, la main près de l’ oreille, la bouche qui articule en silence/ téléphone pour dire que tu es bien arrivée/ langage des ombres, le train encore immobile, côte à côte, avant qu’il ne s’ébranle/ éloignez vous de la bordure du/une agente, chemise blanche comprimant une poitrine conséquente, gilet noir, sifflet et foulard rouge fait signe au chef de gare plus haut. Sur le quai, je fais mine de mimer un ralenti de course alors que le train s’en va tout doucement prendre de l’allure, je dépasse l’agente, pour courir et me maintenir au même niveau que la silhouette dans le wagon, elle me dépasse, je suis larguée, j’arrive au bord du quai, là où les rails s’entrecroisent pour filer. Sur un mur, un monstre vert avec des dent pointues ricane avec ses yeux exorbités violets.
Un commentaire à propos de “arts de la fiction #02 | Perrache”
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Beaucoup d’émotion dans le flot d’images de ce très beau texte qui exprime si bien « … un présent qui s’étire, qui résiste et qui n’arrive pas à exister, pollué par le départ ». Merci Hélène