#Arts de la fiction #02 | départ du récit

Sensation persistante d’éblouissement. Des plaques luminescentes, mouvantes, habillent la nuit unidimensionnelle. J’ai ouvert les yeux en grand sur l’obscurité. Corps secoué dans un soubresaut, loin, très loin de l’immobilité du lit, du calme de la chambre. Le vacarme régulier de la rame sur la voie me berce, uniquement si je n’y prête aucune attention, si je m’efforce de ne pas y déceler de rythme. Mon pied s’est obstiné à battre la mesure contre la paroi lisse du mur. Puis il s’est arrêté de lui-même. Ai-je dormi ? La cabine sursaute au passage d’un train lancé à contresens. Compression de l’air. Oreilles bouchées. Je tente de deviner l’heure au cadran de ma montre, sans parvenir à clairement déterminer si les extrémités phosphorescentes des aiguilles indiquent 22h15 ou 23h20. Je ne veux pas allumer la loupiotte de tête pour m’en assurer, de peur d’éveiller le jeune homme qui dort – peut-être – au même niveau que moi. Nous ne sommes pas partis depuis bien longtemps. En traversant l’agglomération parisienne, l’éclairage urbain, comme celui des gares, entrait encore par la fenêtre au store laissé ouvert. Certains des quatre passagers lisaient. Une femme avait masqué ses yeux d’un large ruban. (Seule) l’autre femme, tout en bas de mon côté, lisait probablement, sa veilleuse allumée. Je pouvais apercevoir l’ombre des pages tournées battre comme une aile sur le sol plastifié. Le jeune homme, lui, s’était immédiatement tourné vers le mur. Dépassant du drap, le bout de sa chaussette de laine brune, tirée loin des orteils, faisait comme la queue plate d’un castor, ou une langue d’animal épuisé. Sa respiration profonde indiquait qu’il s’était immédiatement assoupi. Sans rien attendre, plus rien attendre. Pas même le départ du train, ni le contrôle des titres de transport. La lumière éclairait encore la cabine, d’un halo diffus ou de coups de projecteurs traversant l’habitacle. Puis la ville s’était éloignée avec sa clarté. La veilleuse de la femme s’est éteinte. Ne demeure plus dans l’obscurité que le lumignon vert, très discret, faiblard et vibratile, qui trône au-dessus de la porte coulissante. Le reste de l’espace est plongé dans les ténèbres.

A propos de Laurent Kiefer

Chemine en Normandie. Ailleurs.

Laisser un commentaire