Cette maison entourée d’arbres et d’allées en désordre, aucun chemin ne mène à son entrée, cette maison comme première plantée au milieu d’une forêt dans des temps reculés, depuis on a défriché des parcelles, tracé des sentiers, goudronné des allées, construit au hasard des cabanons des petits immeubles et des granges, dressé des poteaux téléphoniques et tiré des câbles, cette maison invite le regard lequel immédiatement repère une élégance ancienne sous la façade fissurée. La porte peinte en bordeaux écaillé est moulurée, le vestibule sombre haut sous plafond a gardé son sol de tommettes brillantes mais fêlées, un grand escalier légèrement à droite est précédé d’une ouverture donnant sur un salon dont on voit la cheminée. Tout est spacieux, vieux, sombre et frais. Il traîne une odeur de plantes séchées.
À gauche dans le salon, une personne se tient emmitouflée dans une couverture d’où dépassent des charentaises à carreaux, engoncée dans un fauteuil auprès d’une table en bois de rose à damier, les bords incrustés de marqueterie nacrée, témoignant d’une aisance que le corps de la dame a perdu, bien obligé de se ratatiner tandis que la table continue à briller sur ses pieds galbés. Je suis interpelée par un individu habillé de noir assis près de la cheminée, docteur Guernier se présente-t-il en se levant vivement, heureux soient ceux qui portent un nom solide comme une identité, déjà en tendant la main pour la poignée on sait que ce nom leur donne de l’aplomb. J’ai donc affaire à quelqu’un qui se tient. Quelle affaire ? Je dis mon prénom par provocation, je pourrais aussi bien dire le nom de mon père ou celui de mon premier mari ou celui de mon deuxième, ou alors le nom du deuxième mari de ma mère qui m’a adopté malgré mon plein gré, collant son patronyme à celui de mon père. Clara, enchantée. Il sourit sous sa moustache, je remarque le gilet sous la veste, un costume trois pièces mon dieu où suis-je tombée. Je ressens que la présence du parquet et de quelques tapis me donne un sentiment de paix comme si j’étais arrivée, comme si je connaissais la lampe à opaline verte et le craquement de cette latte sous mes pieds.
Je m’approche de la dame et salue à la japonaise en penchant mon buste à angle droit les mains sur le haut des cuisses, je déteste tous les saluts de respectabilité et autres signes de paix pratiqués par les puissants de ce monde ou aspirants à les remplacer, toutes les mains jointes, dos courbé, main passée dans le dos, poignée franche et longue, main enfermée dans le globe des mains de l’autre, voire pouce joyeux vers le haut, on peut ajouter clin d’œil et tout mélanger, c’est là que je sais que nous sommes au XXIe siècle. Je souris à cette antiquité du XXe en cheveux blancs et vaporeux. Elle ne vous voit pas. Marianne ! Clara te salue bien bas et la dame rit. Bien bas ? Relevez-vous Clara, prenez-un tabouret. C’est ainsi, que curieuse de connaitre le docteur aux yeux noirs, docteur en quoi, les hypothèses tournent dans mon cerveau et son regard cuit dans mon dos, j’écoute le premier souvenir de Marianne : En Bavière c’était une religion toute simple, Jésus Marie Joseph, on se sentait protégé. Moi j’ai du mal à supporter la croix, je suis une révoltée. Vers quatre ou cinq ans, j’attendais ma mère devant une grande croix portant le Christ qui était en sang sous sa couronne. J’ai dit « je veux qu’on lui enlève la couronne ».
Un commentaire à propos de “# Arts de la fiction #05: Fiction, vraiment?”
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Très réussi et plein de mystère. On voudrait savoir qui est cette femme qui parle de la Bavière et ce docteur énigmatique. Que font-ils dans cette maison fanée.