# arts de la fiction #05 | le hanneton, et Puck devant un plat de brocolis

Je me baisse en descendant les dernières marches de l’escalier qui mène aux chambres — la leur est au rez-de-chaussée– : cette poutre en travers; hier elle m’avait mise en garde

J’occupe la chambre du fils à l’étage. La girafe floquée sur l’étagère. La bougie des nuits sans courant. La petite table bureau face à la fenêtre où j’écris à présent

A vingt-deux heures, hier, le paysage invisible quand j’ouvrais les volets. Ils se couchent tôt, ils aiment les chambres obscures. Leurs chats errent la nuit. Non, je ne dors dans l’obscurité

En laissant la fenêtre entrouverte j’avais creusé un passage au coléoptère, un hanneton. Ce grondement d’hélicoptère heurtant la lampe

Six heures je tâtonne à la recherche d’un interrupteur. Il y a des lampes partout, de toutes ta taille, avec des abat-jours de couleur dans des camaïeux fauves. Un poêle en céramique blanche, énorme, brûle, comme le tombeau d’un volcan

L’homme enfant à la tête penchée, cette pièce africaine posée sur le manteau de cheminée ne regarde personne. Les canapés ont des coussins brodés avec des initiales . Des miroirs de toutes tailles démultiplient les angles

Elle était venue me chercher les cheveux tirés, en pull fuchsia, et maigre, le bleu des yeux flouté par les carreaux, des verres aux montures d’écailles. Nous avions roulé, de tournants en tournants, jusqu’aux demeures de pierres blanches, un hameau dominant les champs; ils ondulaient, ocres comme des dunes. Et ce cyprès fiché à mi distance

si je meurs plantez un saule au cimetière

Vous venez acheter la maison Madame ? Bien j’ai dit, je vous fais un chèque tout de suite ou nous attendons demain ? – (s’il demande où est G ne pas dire que G est mort : qu’il voyage en ballon: G est mort: qu’ il dort ) Et nous nous étions embrassés — ce que l’humour peut encore

Presque. Rien. Ni plus tard autour de la table. Presque. L’effacement des mots, l’inversion des gestes ; la répétition des questions; le pull et le pantalon devant-derrière: tu auras un cadeau, non, deux …

(ça et ça peut-être)

Je verse l’eau sur le thé noir

La maison dort

Elle avait préparé la table du petit déjeuner: sets de couleur au crochet: chinés; tasse anciennes et assiettes dépareillées: chinées . Choses de salle des ventes – la chanson de Barbara je ne veux plus l’entendre—choses comme pour un décor, comme celui que j’avais loupé, figé, embourgeoisé pour la pièce de Tchekhov

Je bois un bol de soupe froide. À ma gauche sur le mur un grand tirage du Songe de Shakespeare dans ses bleus. Puck assis sur une chaise haute contemple une forêt miniature; les arbres ont l’air de brocolis. Changer d’échelle est un exercice périlleux

La chatte miaule derrière la porte qui donne sur la terrasse et plonge vers les champs. J’ouvre. Les croquettes sonnent dans l’écuelle. Le chat miaule derrière la fenêtre qui donne sur… j’ouvre… ça grogne : affaire de territoire

Le carillon de l’église marque sept-heures. Le hanneton est probablement mort. Ça cogne dans les cortèges; je suis loin

Le cyprès s’ouvre au jour, un banc de pigeons comme un tapis au point de croix surligne le champ



A propos de Nathalie Holt

A commencé en peinture, a vécu de théâtre et d’opéra, des années de scénographie plus tard ne photographie pas que son lit tient son journal en images écrit et marche chaque jour A publié des nouvelles : Ils tombaient / Averses / couché on fait plus court édition UnJeudi

3 commentaires à propos de “# arts de la fiction #05 | le hanneton, et Puck devant un plat de brocolis”

  1. te lire demande un ajutement de quelque chose, une construction d’images s’opère et pourtant il y a quelque chose d’inhabituel, oui, la peinture, te lire ou regarder un peintre travailler, un peintre représenter le monde. « ils ondulaient, ocres comme les dunes », et le brocoli et le renversement d’échelle, et le cyprès… Un monde réinterprété. Merci, Nathalie.

  2. Poussière incrustée dans la girafe et dans les coulures de la bougie.
    Un souffle de sommeil interrompu par les bousculades du hanneton.
    Lumière se profilant à la surface du blanc caveau volcan et sur des initiales lointaines.
    Et, le tournis des tournants, et, le saule pleureur au cimetière, et, les questions qui n’en sont plus, et, dans les yeux du chat, les croquettes en gros plan, et sans elle, le champs en contrechamps.

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