#techniques #07 | en TGV avec Bernard Noël, images glissées

comment fait-il Bernard Noël mes images ne glissent pas elles résistent se figent en instantanés sombres incrustés dans la rétine

danger animal sauvage en traverse dans le triangle rouge

crucifix dressé derrière un pylône électrique dans la campagne désertée à quoi bon éclairer le corps supplicié aussitôt vu dépassé

au centre du rond-point un cercle de cyprès couronne mortuaire doigts tendus vers le ciel 

squelettes d’arbres nus aux branches grises où le lierre s’accroche ne lâche rien changement de sève la vie a recouvert la mort

les ronds points tournent en rond nous avec

sur la droite un panneau annonce « Fête de la mécanique ancienne » penser à ce qui aura lieu le week-end prochain les vieilles machines alignées dans les champs comme dans un vaste cimetière sous le regard curieux des vivants penser à ce qui se racontera de ce qui fut de ce qui n’est plus

le bitume serpente entre graminées et marguerites qui reviennent parler d’une enfance en allée tandis que de jeunes noyers en ribambelles tentent de s’enraciner sur le talus longeant la route

champs de lin et d’asperges qui prennent en sandwich la route grise traversée d’une ligne de pointillés blancs attraper au vol le nom de la maison bloc carré gris lu à la va vite « Mon espace »

balles de foin enveloppées serrées dans du plastique vert pâle les pesticides coincés dedans le monde tel qu’il est avec autour une poignée de moutons dans l’herbe rase et nous avec

quelques tiges de colza fleurissent au milieu des roseaux entre des troncs blanchis couchés sur le bord de la route D148  borne 23 dépassée puis 22 21 20 19… au bout du compte la fin

dans un paysage bucolique juste avant le pont au dessus de la Gartempe apercevoir l’enseigne du petit restaurant « L’oie et le grill » vision dichotomique du monde de quel côté nous trouvons-nous côté oie ou côté grill

#techniques #06 | de l’activité de regarder les choses du dehors

Depuis quelques temps, elle ne se reconnaît plus. Quand elle aperçoit son reflet dans un miroir, une vitrine ou qu’elle se découvre en photo, tout en elle lui ​paraît ​étranger : les expressions du visage, le tombé des yeux, le pli de la bouche, la texture des lèvres, l’ouverture du plexus, la courbure du dos… Voilà pourquoi elle a ce projet de se regarder régulièrement du dehors pour ne rien rater des transformations qui lui échappent. Si elle reste vigilante, elle risque moins de devenir une autre. Elle a mis au point un protocole précis : chaque jour, à la même heure, elle allume la lumière, se poste devant un miroir et s’observe comme un corps étranger. Et ce n’est pas simple de se regarder du dehors, il faudrait pouvoir déposer ses yeux hors d’elle, leur laisser faire le travail indépendamment de son ressenti… Dévisager cette inconnue qui lui fait face en gommant sa propre histoire, détailler : une tête avec un nez droit (ne pas préciser qu’il s’agit du nez du père). Sous le nez, décrire la bouche aux lèvres fines (ne pas évoquer les baisers donnés ou perdus pour ne pas laisser l’intérieur déborder sur l’extérieur). Dire juste : elle a des lèvres fines rose pâle. Regarder du dehors en s’éloignant de tout ce qui est familier, parler du cou qui tient la tête bravement, du corps planté sur ses deux pieds… Et chaque jour recommencer, créer comme un alignement de choses qui la représenteraient d’un point de vue extérieur.
Mais déjà elle renonce car dans ce regard du dehors qui se tente, les mots restent pauvres, démunis, si génériques qu’elle se dit qu’elle s’est fourvoyée, qu’elle devrait plutôt regarder du dehors l’enchevêtrement des traces de bottes en caoutchouc dans l’estran ou cette plage en Vendée où la mer s’agite malgré l’absence de vagues car la houle poussée par le vent qui forcit dessine des rubans d’écume impressionnants. Mais même ça elle n’y arrive pas. Il y a trop de monde en elle pour qu’elle se risque à élargir sa présence alentours. D’autant que les remous de l’océan, si on les regarde du dehors, effacent toute forme de vigilance, ce qui multiplie le risque de se noyer.

#techniques #04 | portraits rapides, avec Rémi Checchetto

Nino
Ce que c’est que de vouloir devenir apprenti coiffeur

C’est le copain de Marie-Claire, une amie de sa mère, qui lui a donné envi​e de faire ce métier. C’est​ dommage, il part à la retraite cette année, Nino aurait bien voulu apprendre avec lui mais ça ne sera pas possible, tant pis. Cela fait 3 ans que Nino veut devenir coiffeur. Son entourage a du mal à l’accepter mais Nino n’a pas changé d’avis. C’est ce qu’il veut. Avant son père lui disait : « tu pourrais au moins aller jusqu’au bac, tu en as les moyens ». C’est vrai il pourrait.  Mais non.  Son père a fini par accepter sa décision : il termine le collège cette année et à l’automne il n’ira pas au lycée, il rentrera en apprentissage.
Ce n’est pas qu’il n’aime pas l’école. Ce n’est pas qu’il n’aime pas apprendre non plus. Mais il dit que les savoirs c’est pas son truc ; lui, ce qu’il préfère ce sont les savoir-faire. Et puis il a 14 ans, il veut travailler, gagner de l’argent, apprendre un métier, et ce métier c’est coiffeur. Il voudrait transformer les gens, les révéler à eux-mêmes, répondre à leur désir et même plus et les rendre plus beaux et contents. Il a remarqué que lorsque les gens arrivent au salon de coiffure, la plupart du temps, ils ne ressemblent à rien, ils ont la mine défaite, le visage fatigué, les cheveux hirsutes, mais quand ils ressortent, ils marchent d’un pas léger, ils ont l’air plus heureux. D’accord, pas tout le monde, pas tout le temps, mais lui en tous cas, c’est ce qu’il ressent quand il va chez le coiffeur. D’ailleurs, ça fait deux ans qu’il coupe les cheveux de sa mère, un dégradé carré, sous l’œil vigilant du copain de Marie-Claire et il se débrouille bien. Pour son apprentissage il a peut-être trouvé un patron, ou plutôt une patronne. Il a réussi son entretien d’embauche la semaine dernière. Sa future patronne a 50 ans. C’est une femme forte qui a du caractère. Elle est exigeante et ne lui laissera rien passer, il le sait. Mais ce qui est bien avec elle c’est que contrairement à beaucoup de maîtres d’apprentissage, elle ne se contente pas de faire faire des shampooings à ses jeunes apprentis non, elle leur enseigne très vite l’art de couper les cheveux et elle est très douée pour cela. En plus, elle leur montre comment travailler les couleurs avec des produits à base de plantes. Or lui, il veut apprendre, tout l’intéresse dans ce métier et c’est la première fois qu’il se sent aussi motivé. Dans sa famille les hommes repoussent toujours à plus tard ce qu’ils doivent faire et comme eux, jusqu’à présent, il restait toujours un peu en retrait de ses désirs et laissait filer sa vie. Mais là, il est décidé, en septembre il rentre en apprentissage. Il va devenir coiffeur.

Gigi
Ce que c’est que d’être hyperactive et d’aimer chanter

Chaque week-end elle reçoit sa famille dans son minuscule appartement et c’est une famille nombreuse. Elle prépare aussi les repas du dimanche midi pour l’équipe de Twirling bâton de son petit-fils. Ce n’est pas rien, une vingtaine de jeunes athlètes à nourrir avant qu’ils ne rentrent sur le praticable.  Et elle s’occupe de sa tante. Elle lui fait les courses, lui prépare les repas. Elle lui rend visite chaque jour car sa tante n’a pas eu d’enfant, qui le ferait à part elle ?
Et puis elle fait des ménages, elle travaille au noir. Elle ne veut pas être déclarée parce qu’elle touche une pension d’invalidité qu’elle risquerait de perdre si ça se savait. Toute la semaine, elle n’arrête pas. Nettoyer chez les autres ce n’est pas si mal, elle a fait bien pire dans sa vie, quand elle avait un patron sur le dos par exemple. Là au moins, elle est peinarde. Elle a les clés d’une dizaine de maisons, les gens lui font confiance, ils la trouvent précieuse. Son tarif horaire est non négociable : 15€ de l’heure, direct dans son porte-monnaie, à prendre ou à laisser et elle ne manque pas de clients. Quand elle part travailler chez les gens elle emporte avec elle son balai à poussière pour décimer les toiles d’araignée au plafond et sa raclette à vitres. Pour le reste, elle s’adapte, pas de soucis. Elle a du mal avec les horaires mais elle fait toujours ses heures. Si elle arrive un quart en avance, elle repartira un quart d’heure plus tôt et inversement. A peine la porte refermée, un casque sur les oreilles, elle met la musique à fond et elle chante : «  Moi je veux mourir sur scène / Devant les projecteurs / Oui je veux mourir sur scène / Le coeur ouvert tout en couleurs »… Tous les succès des années 70-80 y passent : Dalida, Patrick Bruel, Francis Lalanne, Daniel Balavoine, Florent Pagny, Francis Cabrel… Sa voix n’est pas toujours juste, surtout quand elle monte dans les aigus mais elle s’en moque puisqu’elle est seule quand elle fait le ménage, alors elle chante à tue-tête et personne n’est là l’écouter. A part les chats, les poissons rouges et les tortues qu’elle salue au passage.

# techniques 3 I « derrière les silences, mon corps »

Derrière les silences mon corps suspendu au portemanteau attend que quelqu’un vienne, le décroche, l’amène à la lumière et lui dise qui il est. Derrière les silences, mon corps n’a pas plus d’épaisseur qu’une feuille blanche de papier dans un livre jamais écrit, livre rangé dans une pièce obscure, d’une maison perdue dans la nuit de l’hiver. C’est dire le froid et l’épaisseur de l’obscurité où baignent les silences en enfilade et derrière eux mon corps éteint qui ne sait encore rien.
Mon corps ? Ton corps ? Un corps d’enfant pâle aux cheveux corbeaux sorti du ventre de la petite Janine, comme elle était petite celle-là, toujours à trotter, affairée, quelle intrépide, une si petite femme avec son dos bosselé sous le poids des années à ne pas s’écouter, avec entre ses mains abîmées toujours un ouvrage, la petite Janine elle-même sortie du ventre de la mémé du Puy, une femme ronde comme un ballon, si ronde qu’elle ne marchait pas, elle roulait, femme à la tonalité aiguë, une bavarde aux prières à l’enfant Jésus, terrifiée à l’idée que le diable puisse un jour venir lui brûler le dessous des pieds, mémé joufflue sortie elle-même d’un ventre, peut-être bien de celui de la Victorine, une femme rebelle au front altier, elle-même née d’une Agnès, bergère de sa profession sur les rives du lac Saint Front, et ainsi de suite jusqu’à la femme originelle, mais celle-là impossible de la nommer tant elle est lointaine. 
Derrière les silences donc une foule de corps à révéler, comment ne pas en tenir compte, sans oublier les corps au-dessus de 7 ans, tous guillotinés pendant la révolution sur les hauts plateaux de Haute-Loire, une famille de nobliaux laborieux, des corps de survivantes, de femmes orphelines, vaillantes, faisant des affaires ou grattant la terre, femmes de seigneurs ou servantes craignant Dieu. Toutes suspendues et muettes à mes côtés, attendant que quelqu’une vienne ouvrir la porte, nous débarrasse de la poussière et me rende un corps plein, un corps de chair, chaud et désirant, un corps à même de réduire les silences qui prolifèrent, silences tenaces aux formes diverses : secrets, oublis, disparitions, mensonges qui se multiplient à l’excès si l’on les laisse faire.
Derrière les silences mon corps aspire à la lumière, que je puisse savoir enfin qui parle quand je parle, qui écrit quand j’écris.
Après viendront les mots des autres et leurs histoires. Celle de la petite fille aux allumettes par exemple, une petite fille aux pathétiques brindilles dont la flamme à peine née, se consume et s’éteint. Mais pourquoi raconter des histoires pareilles aux enfants ? Ou la légende de Saint Nicolas avec les trois innocents, le couteau taché de sang et le saloir fermé au verrou ; ou la chanson du petit navire avec le sort qui tombe toujours sur le plus jeune, ce sera lui, qui, qui, sera mangé, ce sera lui, qui, qui, sera mangé ! Si c’est pour écrire des trucs pareils peut-être vaudrait-il mieux se taire ? 
Décrochez-moi de ce porte-manteau, j’arrive et rallumez la lumière.
Derrière les silences, mon corps ou bien le sien, le leur, je veux bien parler de ces corps passés et à venir, vivants ou inventés, à condition de choisir. Par exemple, le corps de celle qui voulait disparaître, un corps de fiction bien sûr mais comment ne pas s’en préoccuper et transformer la perte en présence, faire quelque chose de bon de ce qui fut mauvais. Autre exemple, le corps de la petite poule rose, celle-là, a-t-on idée de naître dans un poulailler bien rangé où rien ne dénote quand on a la couleur d’une crevette ? Impossible à abandonner, même si c’est une poulette, il fallait bien que j’en fasse quelque chose. Et le corps de cette mère qui escalade des montagnes, son fils dans les bras avec un sac à dos rempli de pierres. Et le corps de l’objet, témoin des vies passées, oui même celui-là, car les objets sont bavards si on les écoute. Et le corps de la ville qui garde trace de tout, y compris des amours oubliés quand on ne sait plus où vont les sentiments quand ils disparaissent.
Peu à peu sous les silences naissent une multiplicité de corps, chacun avec son histoire et mon corps décroché du porte-manteau, avance à leur suite dans la lumière et les mots tus s’écrivent sur la page blanche d’un livre qui existe enfin, qui n’est pas enfermé dans une bibliothèque sombre au cœur d’une maison qui ne se perd plus dans la nuit de l’hiver. Parce que quelqu’une a ouvert les volets pour laisser entrer le soleil.

#techniques 2 I phrase paysage, Rimbaud

Un portail rouillé, immense, dépouillé de ses aigles d’origine, volés sans doute ou envolés – des buses auraient pu faire l’affaire – un portail nu, trouant le ciel sur une route de campagne disparue dans le creux d’un vallon, ôtant en imagination toute possibilité de fuite, un portail métallique sorti peut-être d’une fabrique à canons, comme la vierge rouge de la ville d’à côté, celle-la même qu’on nomme Notre Dame de France – la leur, pas la mienne – un portail encadré de deux colonnes carrées, massives, chacune surmontée d’un boulet en pierre, déroulant une allée minérale contrastant avec le vert pomme du printemps qui bourgeonne aux extrémités d’un alignement de feuillus : érables, peupliers, tilleuls, platanes, dessinant une ligne verticale, perpendiculaire au chemin gris qui coupe le monde en deux, d’un côté le clan des Coulanges, de l’autre celui des Garnier, laissant de part et d’autre des fossés identiques, asséchés, avec des rires d’enfants qui sautent par-dessus en courant derrière les Citrons, les Tabacs d’Espagne, les Piérides du chou et les Paons du jour, tous papillons neufs et rares comme les enfants rieurs, et tous insouciants des frontières humaines, ces papillons qui à peine sortis de leur cocon ou chrysalide, déplient lentement leurs ailes, les sèchent dans le vent et prennent leur envol en cahotant, se fichant pas mal des vierges rouges, des aigles en-allés, des routes effacées et des histoires de propriété.

#techniques 1 | Le sentiment de l’ombre du séquoia

Le sentiment de l’ombre du séquoia, omniprésence du vert sombre de l’arbre en lisière d’un pré vert-printemps parsemé de primevères, de violettes et de pissenlits, un sentiment odorant et moussu, qui, dans l’épaisseur du temps est à même de témoigner de la disparition des insectes, car plus une seule sauterelle pour évoquer la grandeur de l’arbre, gratter le pré de ses pattes élancées et provoquer, au moindre pas, une explosion de bonds joyeux, seul reste le sentiment du séquoia déserté, témoin de la bêtise humaine, sentiment ancré dans le terroir d’une enfance en allée, un sentiment à l’ombre impalpable et mouvante, si tant est qu’un sentiment puisse se projeter sous l’effet de la lumière jusqu’à recouvrir un pré vert-printemps parsemé de primevères, de violettes et de pissenlits, sans oublier les giroflées et ancolies sauvages à la sortie de l’hiver et les rondes de mousserons au printemps et à l’automne, si tant est donc qu’un sentiment de séquoia puisse avoir une ombre qui grandit ou se replie comme une main qui prend ou laisse, sentiment sonore quand les pieds s’enfoncent sous l’arbre et font craquer les branches tombées au sol, un sentiment de séquoia un peu comme une présence/absence où s’abriter ou disparaître selon les âges de la vie et dont l’ombre à escalader permet de mesurer la distance de la terre au ciel, un sentiment haut et massif au regard du nombre de personnes qu’il faut pour enlacer entièrement le tronc du séquoia à la manière de ces femmes indiennes qui entouraient les arbres de leurs bras pour éviter qu’on les coupe, un sentiment de séquoia rageur et désenchanté avec une mélancolie qui gagne quand on se souvient du nombre de vies passées sous l’ombre du séquoia géant et combien d’enfances écrites à l’abri de ce sentiment-là, immuable, vertical, majestueux, quand tant d’autres arbres se penchent ou sont tombés, lui, restant en place, fixe et inamovible même sous un ciel chargé, un sentiment de séquoia paratonnerre en quelque sorte, protecteur en cas d’orages qui par ici font naître des incendies, transforment les chemins en ruisseaux et parfois tuent, alors que la présence tutélaire du sentiment de séquoia même jeté à terre pour être piétiné ou balancé par dessus l’épaule pour s’en débarrasser, revient toujours en force avec son écorce épaisse, tombée par plaques entières et ramassées pour y tailler au canif de frêles embarcations mais fiers esquifs prêts à se mesurer aux tempêtes de toutes sortes, car un sentiment aux racines plus solides et coriaces que l’arbre lui même, même s’il s’agit d’un séquoia et dont il est impossible de s’extraire, un sentiment de séquoia donc, qui, une fois que tu l’as ressenti, t’accompagne de son ombre toute la vie.

# Transversales – L’histoire de Tarkos en 10 chapitres

​– chapitre 1, où l’on verra comment la petite est devenue poète ;
Au départ la petite dansait. Sa mère en parlant d’elle disait toujours : ma pauvre petite. Alors fidèle à ce qu’on attendait d’elle, la petite dansait pauvrement. Elle regardait le monde comme un jeu où chacun tient son rôle et elle prenait le sien très au sérieux. Madame Thomas, sa professeur de danse formée à l’opéra de Paris lui répétait : engage toi davantage ! Tu danses comme une misérable. Mais enfin, sois plus riche, plus grande, plus haute, plus brillante. La petite restait pauvrement petite. De toutes façons, à ses yeux, madame Thomas était une usurpatrice, elle ne jouait pas le jeu, elle marchait avec une cane et prétendait venir de l’opéra de Paris. Et puis la petite a grandi, oh juste un peu, malgré elle et ses enjambées se sont élargies. Elles l’ont menée plus loin, ou plus exactement ailleurs et elle a commencé à mélanger les mots de la danse et ceux de la vie avec des grands jetés, des déboulés, des sauts de biche ou de chat, des grands écarts et sa façon de penser s’en est trouvée modifiée. L’apprentissage de la lecture et de la ponctuation ont fait le reste. Tous ces signes ailés, ces virgules, ces parenthèses qui font danser la voix et l’incroyable collection de points mis à disposition comme le point final si terrible parfois, les deux points jamais séparés toujours ensemble les veinards, le point qui interroge bras en couronne au-dessus de la tête et ces trois points bien alignés avec leur capacité de tout suspendre. La petite s’est mise à écrire comme on danse. Pour la musique peut-être, pour la beauté du mouvement, pour rien, juste parce qu’elle avait grandi, que tout commençait à déborder. Bien sûr, elle a d’abord écrit petit, plus précisément en corps 4 et c’était impossible à quiconque, sauf à elle, de déchiffrer les signes minuscules qu’elle laissait sur le papier. Tout restait encore secret. Mais sans qu’elle y prenne garde, elle s’est enrichie.

– chapitre 2, où l’on trouvera la réponse à la question cruciale, « être poète à quoi ça sert » ;
Quand elle enfile ses pointes, la petite glisse à l’intérieur un embout de mousse. A la fin du ballet les collants chairs sont tachés de sang. Danser s’avère à la fois léger et douloureux et tourner sur soi-même le plus longtemps possible peut paraître tout à fait vain à celui où celle qui ne s’y est pas essayé. Pour l’écriture c’est un peu la même chose. Les doigts de la petite sont toujours tâchés d’encre, cela fâche les adultes qui l’entourent. Par contre les mots qu’elle aligne, qui les lit à part elle ? Chacun ses priorités : des mains propres ou des mots qui  débordent et dansent sur le papier. 
Elle ne peut s’empêcher de voler des mots dans les magazines. Elle les recopie et les assemble en tirant la langue. Chaque mot est un monde, elle le sait et ce qui naît dans ses collages improbables la dépasse. C’est écrasant, douloureux et enthousiasmant, un peu comme des bottes de 7 lieues que tu chausses et qui t’emmènent ailleurs. Parfois au milieu des mots volés, une fenêtre s’ouvre, tout s’éclaire. Les mots trouvent leur juste place et comment ne pas rendre grâce à ce qui advient entre ses doigts plein d’encre. Elle déambule dans la maison en scandant les mots qu’elle a écrits même si personne ne l’écoute. La poésie, c’est bien connu, tout le monde s’en fout. Elle n’en a cure, elle grandit.

– chapitre 3, où l’on verra que la vie de poète est semée d’embûches et pas de tout repos ;
Depuis qu’elle a grandi un peu, elle ne joue plus son rôle à la perfection. Elle a délaissé ses chaussons de danse. Plus rien de rose et satiné sur ses pieds écorchés, tout devient gris. Elle investit dans une machine à écrire semi automatique et les histoires qu’elle invente deviennent de plus en plus longues. C’est compliqué parce qu’elle ne peut pas s’empêcher de toujours tout reprendre, comme à la danse. Elle réorganise les mots comme dans les magazines pour arriver à un semblant d’équilibre qui peut-être, demain, sera remis en question. Elle découpe les feuilles en bandelettes de papier et tente des constructions différentes et complexes. Comme elle travaille sur une petite table installée sous la fenêtre de sa chambre, la pièce est rapidement envahie de morceaux de papier, sur le sol et jusque sur le lit et parfois ça gagne le couloir, ça déborde et dans sa tête aussi. Les papiers ont beau être numérotés, comment ne pas s’y perdre ? Il faut éviter les courants d’air, ne plus ouvrir la fenêtre, aller dormir ailleurs, sanctuariser la pièce et surtout l’interdire aux enfants, ce qui est tout à fait impossible. Tout en sachant qu’au milieu de ce fatras de bouts de phrases repose peut-être une merveille.

– chapitre 4, où l’on verra la petite se tirer de deux mauvais pas ;
Elle a depuis longtemps dénoué le chignon serré de la danse et après avoir compté les temps durant l’enfance, elle compte les mots, les examine à la loupe. Surtout ne pas se laisser surprendre par un mot suspect qui se glisserait en douce dans une phrase et qu’elle ne reconnaîtrait plus comme étant sienne, sentiment curieux, comme si quelqu’un d’autre avait écrit ce qu’elle voulait dire. Pour déjouer ce danger rien de tel qu’un bon tri. 
Elle abuse du mot «alors». Elle lui a même écrit une ode qu’elle a appelé : «Ode à mon mot mana «alors » que je n’écris qu’en lettres d’or». Lorsqu’un texte est terminé et puisqu’elle s’est acheté un ordinateur à crédit, elle lance une recherche sur les occurrences du mot «alors» et les supprime. Et le texte tient, malgré tout, comme si le souvenir du mot placé là et disparu suffisait à empêcher son effondrement. 
Les mots sont formés d’un ensemble de sons plus ou moins agréables. Parfois la petite laisse venir à elle les mots consonants : Retsina, Kourtaki, Attique, Tafalla, Marmara, cannelle, baklava, impense, méandrine, potentille… D’autres s’imposent à son insu, les dissonants : extirper, commodité, cancérigène, bajoue, impécuniosité, paronomase, torpide… Elle s’interroge : mais ce que les mots disent, cela n’a-t-il aucune importance?  Y a-t-il un lien serré entre leur consonance/dissonance et le sens qu’ils véhiculent ? Ou alors, en est-il de leur enveloppe sonore la même chose que de notre enveloppe charnelle ? Juste une question d’emballage ? Et pour les hommes, serait-ce la même chose : sont-ils eux aussi obligés de naviguer, à leur insu, dans une sonorité qui les dépasse et les nomme ? Sont-ils ainsi définitivement marqués par une échelle graduée qui mesurerait leur degré de dissonance/consonance ? Et dans ce cas, quel serait le sien ?

– chapitre 5, la petite et la difficile question du réel ;
Elle a vécu si longtemps dans une vie imaginaire avec des amis qui naissaient chaque soir du crépi bavard des murs de sa chambre d’enfant. Elle a soigné avec une attention extrême un personnage en plastique qui l’a accompagnée partout pendant plusieurs années sans que personne ne sache que dans sa réalité à elle, il était plus vivant qu’eux tous. Quand elle descendait les grands escaliers derrière l’immeuble de la cité, telle une danseuse étoile, en vérité c’est sur les toits du Palais Garnier qu’elle dansait. Et si cela n’est pas réel alors rien ne l’est. 
Et puis elle a attrapé des bribes de sa vie, des trucs parfois moches qu’elle a rabotés, mis en mouvement, dessinés ou écrits et son existence s’en est trouvée transformée. Parce qu’elle a beau se sentir parfois encore pauvre et petite, elle sait qu’écrire c’est se réinventer. Elle s’est emparée de tout ce qu’elle pouvait avaler avec un appétit féroce pour grandir, être la plus libre possible et dans son réel imaginé elle s’est installée comme un chat qui ronronne dans un rayon de lumière. Le reste importe peu. 
Parce qu’elle avait écrit sa vie sur des bandelettes de papier qui se sont mélangées ou perdues et c’est tant mieux, elle se sent plus riche et vivante que jamais.

A propos de Françoise Guillaumond

Ecrivain, directrice artistique de la compagnie La baleine-cargo https://fr.wikipedia.org/wiki/Françoise_Guillaumond

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