# mardi | Laura Kasischke, faire parler un mort au je | Eternel regret

Je n’avais jamais osé en parler avant. Avant quoi, exactement ? Avant ceci. Avant d’être là. On ne se présente pas ici de son plein gré.
Je vous remercie de me convoquer, convoquer est le mot juste. Vos pensées m’appellent et me suffisent. Je vous remercie de me laisser raconter quelque part ce que je n’ai jamais pu laisser transparaître dans cette vie. Peut-être pourrais-je ainsi partir vraiment, partir vraiment je ne sais où, comme si mourir était un brouillon et que la première fois n’avait pas suffi.
Plus personne ici-bas ne pense à moi, et c’est tant mieux. J’ai certainement laissé à tous ceux qui m’ont croisé un souvenir de dureté. Voire de méchanceté. Je note le voire comme une progression, une honnêteté tardive.
Je ne pouvais pas faire autrement, voilà ce que je me suis dit. Voilà ce que je dis encore. Peut-être c’est ce que l’on se dit quand on ne peut plus rien changer. Peut-être que c’est ce que l’on se dit pour supporter ce que l’on a fait ou ce que l’on n’a pas fait.
Jusqu’au bout, mes traits se sont figés en un masque de fermeté. Peut-être me suis-je détendue lors de mon ultime soupir. Je ne sais pas. On ne sait pas à quoi on ressemble au dernier instant. C’est l’un des problèmes de mourir, on rate le moment où l’on devient doux, où l’on se relâche enfin.
Je n’ai jamais laissé ma main aller avec tendresse sur la tête de mon enfant. Je dis cette phrase. Je la redis encore. Je n’ai jamais laissé ma main aller avec tendresse sur la tête de mon enfant. Elle ne s’améliore pas à la répétition. Je ne me souviens pas l’avoir embrassée une seule fois, à peine lui ai-je tendu ma joue. Il est vrai qu’à mon époque cela se faisait peu, mais rien ne m’en empêchait. Et cette pensée revient sans cesse, malgré le temps passé, malgré l’au-delà.
Ses fins cheveux sur mes doigts. Ce souvenir, je ne l’ai pas. Le souvenir d’une chose qui n’a pas eu lieu, est-ce un souvenir  ? C’est autre chose. C’est le nom de ce qui manque, et pour lequel je ne trouve pas de mot. Le mot regret est inexact et incomplet.
Ses regards craintifs me tuent chaque fois qu’ils reviennent. Je prenais à tort sa frayeur pour du respect. Ses regards étaient craintifs, car elle avait peur de moi. Ma fille avait peur de moi. Je dis cela maintenant sans le masque de fermeté. Ici, le masque ne tient plus. C’est peut-être l’avantage de l’endroit où je me trouve.
Je ne dirai pas, comprenez-moi, cela n’a plus d’importance là où je suis ; mais, je ne pouvais pas la laisser gâcher sa vie. À dix-sept ans, la vie commence à peine. C’est ce que j’ai dit, c’est ce que j’ai cru. Malgré ses pleurs et ses supplications, je ne l’ai pas laissée garder l’enfant. Que m’importe votre jugement. J’ai payé mon erreur toute ma vie durant. Et même après. Et même après, je n’avais pas prévu cette clause. Peut-être aurais-je agi différemment si j’avais davantage écouté mon cœur.
J’ai perdu et mon enfant et mon petit-fils. La conjonction répétée. Et… et. Comme si la langue insistait, comme si la langue voulait s’assurer que je comprenne l’étendue du désastre. Un garçon, une fille, je ne l’ai jamais su. Elle l’avait à peine aperçu. Elle ne m’a plus jamais adressé la parole.
Elle m’a fui chaque fois qu’elle l’a pu. Elle a fait des études. Des études de lettres. Loin. Très loin. Elle a choisi les mots plutôt que moi. Je ne lui en veux pas. Les mots sont plus fiables. Les mots ne vous retirent pas votre enfant.
Elle n’a pas répondu à mes lettres. Moi qui écrivais des lettres. Moi, austère, rigide, masquée, j’écrivais des lettres. La rancune était trop tenace, ou les lettres n’étaient pas assez bonnes, ou les deux. Je ne sais même pas si elle est venue à mes funérailles. C’est, il faut l’admettre, une lacune considérable dans la connaissance que j’ai de ma propre mort.
A-t-elle fondé une famille qu’elle a tenue loin de moi ? Des petits-enfants que je n’ai pas connus. Y a-t-il eu de fins cheveux que j’aurais pu caresser, embrasser… me rattraper un peu. La question reste ouverte. Les questions ouvertes restent. C’est leur nature.
Si seulement j’avais le souvenir de son amour. L’éternité changerait de visage.

Laisser un commentaire