#techniques #06 | demain, le monde

Lèche-vitrine

Ne pas s’attarder, ne pas céder  à toutes ces tentations, en toute inconscience elle ralentit son pas décidé, arrêt sur image, le rayon de soleil traverse les pierres, enlumine les métaux. Le reflet de son visage passe de l’autre côté du verre épais sans déclencher l’alarme, se fraie un chemin de présentoir en présentoir,  essayages impromptus, une consommation futile qui jamais ne rassasiera ses appétits, tout au plus un anxiolytique de courte durée. Pourtant les saphirs bleus se calent au niveau des iris du reflet, approfondissent le regard elle y voit maintenant les facettes, autant de marques d’une vie taillée, concise et qui se révèle par sa brillance la réflection interne, la réfraction d’une sensibilité augmentée et une dispersion généreuse de la couleur l’occasion de briller de mille feux. Ce regard hypnotique ne l’a-t-elle pas exercé à l’occasion d’une séduction ou simplement lors d’une écoute attentive, a-t-il sondé les profondeurs de l’autre ? elle y a plongé pour mieux se comprendre. C’est en baissant les paupières qu’une à une les pierres ont glissé sur ses joues ; des larmes apaisantes. D’un élan nouveau elle a continué son chemin peut-être enrichie de ce qu’elle ne possédait pas.

Demain, le monde

Suspension, de sa vigie, haut perchée, elle plonge ses yeux dans le décor, nébulosité sur le Jura proche ou lointain, si les coteaux la dévisagent, les vignes aux troncs noueux l’invitent à quitter son poste, descendre sur terre. Écharpe, coupe-vent, sous la main, souliers confortables demi-tige pour contenir des chevilles trop laxes ; ils ne la trahiront pas. Un étonnant troupeau de cigognes tournoie, une halte sur le long chemin de retour, stationnées pour la nuit dans le pré au loin tel un rassemblement de moutons ; reposées elles entament un  vol de retour en spirale, un départ vers l’est. Elle se laissera porter par l’air quand le paysage défile, elle pourrait croire à sa pureté toute relative mais ce serait de l’aveuglement, sans conscience de cet environnement pollué par le ballet constant des avions entre départs, arrivées, transits plus nombreux que jamais. Troupeaux de vaches veaux, fausse idylle pastorale d’un tableau qui s’écaille, trop de viande à venir… Réduire la viande est une idée très controversée, c’est très personnel. Ici et là tentatives de restauration de terres, solution hybrides de cultures, arbres et autres éléments naturels. Elle admire quelques parcelles « associatives » travaillées à l’ancienne grâce au bénévolat ou à la réinsertion. Elle s’est abonnée pour le panier bi- mensuel en circuit court, sa participation à un monde responsable, végétaliser sa consommation, moins de frigos, moins de transports, moins de CO2. Elle s’arrête médusée, observe la magie du soleil éclipsé dans le défilé du Fort l’Ecluse, il laissera ses traînées nuageuses colorées des feux d’Hélios.

Jusqu’à ce que mort sans suive

Se regarder en face, se regarder en pile, en gros tourner autour du pot. Rien ne sert de courir, il faut partir à point, est-elle à point, le point intense tel un big bang, danse de toute une histoire sur la ligne de départ qui chaque jour recule ou avance selon les points de vue, ne pas mordre  la ligne, ce serait une tricherie qu’elle ne saurait se pardonner et puis mordre la vie serait plus en phase avec cet éternel report, prendre son temps ce n’est pas le voler ni hésiter, la mort n’a pas de sens, l’avant et l’après se confondent sans plus de réalité substantielle. Temps mort, mesure de silence qui servirait à mesurer le temps de la mort. D’aucuns aimeraient laisser une trace, étrange préoccupation puisque la disparition s’accompagne d’éternité. Ceux qui restent se souviendront au mieux de quelques enjeux relationnels, de souvenirs maintes fois convoqués le plus souvent déformés, mais qu’on ne cherche pas ici la vérité, d’ailleurs toute vérité est-elle bonne à dire ? Juste un plaisir pour échanger des points de vue au-delà.

Un commentaire à propos de “#techniques #06 | demain, le monde”

  1. J’aime beaucoup ce regard qui traverse au long de tes trois textes, qui se retourne sur soi ou s’inverse comme « les coteaux la dévisagent » et les pensées qui fusent de concert. Des pépites aussi qui valent le détour et pour n’en citer qu’une : « d’aucuns aimeraient laisser une trace, étrange préoccupation puisque le disparition s’accompagne d’éternité ». Merci.