oui à la dégradation des lieux publics

ateliers d’écriture au Cifap Pantin


Pas facile, le travail de l’enseignant de français avec les mécaniciens du Cifap : ils auront quatorze cours seulement dans toute l’année, à raison d’une fois toutes les deux semaines, à cause des alternances professionnelles. Est-ce que l’atelier va nous permettre de les connaître plus vite, d’établir une relation personnelle qui soit de visage à visage ? En tout cas, si on compare aux garçons de même âge en lycée professionnelle, la différence c’est que la médiation de l’enseignant n’est pas une donnée de départ...

C’est notre deuxième séance. Pour la première, je m’étais servi de Georges Perec. Aujourd’hui, j’ai apporté Paul Valet. Et, plutôt que de rester dans la salle qui nous est réservée, bibliothèque Jules-Verne, dans le quartier des Quatre-Chemins à Pantin, nous les laissons se disperser dans la bibliothèque. Lieu nouveau pour eux. Nous aurons la surprise, Pierre-Jean Mazel leur enseignant, et l’équipe de la bibliothèque, de les retrouver quelques minutes plus tard chacun avec un livre sur leur pays. Une épaisse histoire du Portugal chez Fayard pour Patrick (« Il n’y a même pas d’images... Il doit falloir des mois pour lire ça. »). Un guide bleu du Maroc pour un second, un album sur les ruines de Tunisie pour un troisième (« C’est où, la Tunisie, sur ta carte ?, demande le Tunisien au Marocain). Ils garderont le livre à côté de la feuille écrite : un livre qui atteste de leur existence sociale ou de leur identité même, ici dans la maison des livres ? Moment de flottement, on en serait presque à regretter de les avoir laissés se disperser. Et puis non, chacun reviendra avec son travail fait : et l’expérience de l’autonomie, la confiance ainsi manifestée, est sans doute un signe autant que l’atelier lui-même.

Sur cette proposition d’écriture à partir de Paul Valet, voir mon livre Tous les mots sont adultes. J’y tiens, parce qu’elle n’est pas un exercice de raison (Paul Valet : « Il y a eau minérale et eau minérale »), mais de déclenchement d’une machine-langue, parce qu’on y recopie de façon récurrente la phrase lanceur (« je dis non ») et qu’on accepte l’écart, les associations les plus futiles ou de fantaisie. Mais c’est un enregistreur formidable de colères, un révélateur à personnalité. Complément au livre : je propose d’écrire sur une feuille A3 pliée en deux de façon verticale, avec la suite des « je dis non » sur une colonne, et pour chacun, sur la colonne d’en face, un bref commentaire. Une écriture à deux mains, la perception de deux voix dans l’écriture. Exemple :

je dis non
je dis non au racisme
les gens qui n’aiment pas les autres juste à cause de leur différence de peau alors qu’on est tous pareils
je dis non à la pollution
les gens qui polluent bêtement
je dis non au chômage
les gens qui ne veulent pas travailler qui restent chez eux alors qu’il y a du travail partout
je dis non à la guerre
parce qu’on pourrait tous régler ça en paroles et non en armes je dis non aux hommes politiques
parce que je trouve qu’ils ne servent à rien
je dis non à l’interdiction de la peine de mort
parce qu’il y a une justice il faut da régler : une personne qui tue il faut la punir
je dis non à la médiatisation des Etats-Unis
ils implantent trop leur façon de vivre chez nous alors qu’on vivait bien sans eux

Et c’est le premier constat : une récurrence chez chacun des thèmes (les filles, les voitures, les Américains, la justice, le chômage, l’identité ou le racisme), mais dès qu’on ouvre la trappe, les fantômes ne sont pas maîtrisables, produisent ce qui nous semble - de notre point de vue du confort - une inversion majeure (les chômeurs responsables du chômage, la peine de mort devenue loi du talion). Et pourtant, c’est dans cet écart non maîtrisé, qui fait partie volontairement - j’y insiste - du système d’amplification via Paul Valet, que naissent des phrases potentiellement capables de refonder un lien du langage à l’esthétique de vie : ici, la notion d’obligation, et ce oui à la vitesse, dans les scories d’une attaque du système scolaire et à nouveau la justice talion :

non aux signes ostentatoires, je dis non au fou et au sauvage __ je dis non aux obligations religieuses et aux obligations tout court __ non aux cours trop longs qui ne sont pas de notre goût __ non au vol et au racket __ mais je dis oui à la vitesse, je dis oui au viol des violeurs d’enfants et de femmes

Autre variation de ce grand écart avec émergence d’une voix autonome sous la langue :

je dis non pour les gens qui rackettent les petits pour prendre leurs zafeurs __ je dis non pour tous ceux qui disent oui __ je dis non pour les voleurs qui volent les voitures des autres et ne travaillent pas __ je dis non pour le mek qui porte des boucles d’oreilles parce que ça ressemble aux meufs __ je dis non aux pays qui ont de l’argent et qui n’aident pas les pauvres __ je dis non quand il fait chaud parce qu’il y a trop de chaleur mais on n’a pas le choix c’est la nature __

Pour un autre, le jeu des deux voix alternées devient presque un dialogue générateur, avec des assonances qui se reproduisent tour à tour dans la première voix (thématique) et la seconde (commentaires) :

je dis non au portable (c’est embêtant) __ je dis non au tatouage (c’est moche) __ je dis non au gaspillage (vu aux pauvres qui meurent de faim) __ je dis non au vol (c’est moche) __ je dis non au froid (parce qu’il est froid) __ je dis non au permis trop cher (ça coûte trop cher)

Pour un autre, le regard se portera moins sur le monde extérieur que sur ce qui le hante dans l’univers privé, et comment ne pas faire le lien avec cette étrange phrase sur l’interdiction de regarder (pas bien de mal) :

je dis non à la violence __ je dis non à mon grand-père (parce que les grands-pères soûls) __ je dis non aux regards (parce que c’est pas bien de mal regarder) __ je dis non aux stratégies __ je dis non aux écorcheurs

Et puis John. John qui écrit tête penchée sur sa feuille, walkman sur les oreilles, écrit et écrit. Je m’approche, vois de loin les mots s’aligner, il ne souhaite pas que je lise tout de suite. Alors tant mieux. Et John écrira jusqu’au bout. Quand il me donne sa feuille, avant la lecture, j’aperçois le nom Maïakovski : « Tu connais Maïakovski ? » Il fait non de la tête, ça suffit à moi pour le déclic : quelques semaines plus tôt, c’est mon fils de 17 ans qui me demandait : « Tu n’as pas Maïakovski, par hasard ? » Si, j’avais, dans mon garage. John, pendant quarante minutes, a recopié ligne à ligne des paroles de Bertrand Cantat, chanteur de Noir Désir. Dans un premier réflexe, je lui en veux : John, qui m’a fait un texte si poignant à notre première séance, voilà qu’il se contente de recopier la parole des autres ? Et puis je comprends : pour lui, les paroles de Cantat c’était sa réponse à Paul Valet. Alors dans le dossier iTunes de mon Mac je retrouve la chanson (je l’ai), et je lis les paroles recopiées, en récitatif, sur fond de la musique de Noir Désir : là encore, ce qu’on valide, c’est le langage en tant que communauté.

A une des tables, ils se sont mis quatre ensemble. Je vais les voir deux fois. Résistance exprimée. Qu’est-ce qu’on vient faire là, de quel droit vous jouez au prof avec nous. Je me laisse aller à un comportement autoritaire : « Pas de problème les gars, je demande que la prochaine fois vous restiez au Cifap, moi je bosse seulement avec ceux qui le souhaitent. » Je m’énerve aussi, parce que leur seule contribution à ma proposition d’écriture, vaguement ébauchée sur un coin de feuille, c’est une insulte aux Turcs (deux de leurs camarades dans le groupe sont Turcs). Ils comprennent qu’ils ont franchi la bande jaune, tentent de rattraper le coup. Quand je reviens, il y a cette litanie étrange, avec ce « Oui à la dégradation des lieux publics », ce « Non aux combats de chien ». Alors je m’assois avec eux, et leur demande oralement de me commenter chacun des items, je note la totalité des paroles dites. Et sous la dégradation des lieux publics, apparaît cette revendication des « grapheurs », la communauté clandestine des 50, je jeu de cache-cache qui devient appropriation du territoire. Sous le « non aux combats de chien », un autre malaise bien symbolique de notre société. Sous leur « non à la légalisation », un indice bien troublant du statut de la drogue. Et pour moi, une leçon : ce qui les bloquait, c’est simplement la maladresse dans l’écrit. Si, leur lisant ensuite ce texte à voix haute, je les mets devant la force, ou la plasticité, la singularité de ce que dit leur langue, alors j’ai validé mon rôle, et le statut de l’expérience faite ensemble.

oui aux chichons ça rend heureux non aux cours ça rend malheureux oui à l’anarchie c’est mieux, c’est un seul gars qui dirige toute la France non à la violence il y a plusieurs violences : la violence verbale, les coups, quelqu’un qui se fait massacrer non au racisme sale drogué, sale noir, à mort hitler : c’était un raciste oui au proxénétisme c’est lucratif, c’est étuditif oui à la retraite parce qu’on touche des sous, on est posé dans le canapé à lire le journal : nous on va être à la retraite ça va être galère si ça se trouve oui à l’expression le graph c’est une expression quand on est bien, quand on n’est pas bien oui à la dégradation des lieux publics on peut prendre 3000 euros d’amende pour un tag : c’est un groupe de gens qu’on a monté, on est une cinquantaine, on grave PEB : peintres en banlieue, partout : dans le RER, dans le métro, ça représente un bon groupe de personnes, franchement c’est bien, quand tu te fais choper faut courir c’est marrant oui aux grèves comme ça on est posé chez nous : y a pas de train, on va à la gare : merde, y a pas de train, pas de bus, pas de 145, je me suis levé à midi non aux combats de chien c’est pas bien pour les chiens, c’est marrant mais pour les chiens c’est pas marrant à la fin y a qu’un seul qui reste, tous les soirs au parc de beaumont vers 23h y en a 20, moi je n’y vais plus au parc de beaumont, pour gagner de l’argent : y a beaucoup de paris ça rapporte pas mal « allez-y voir, si vous arrivez à ressortir ça vous fera un beau poème », le fric, et être fier que son chien gagne, avoir une réputation, le mec tu lui arraches son chien c’est un légume : le chien à un pote, c’est un fou : tu le caresses il te saute à la gorge non à la guerre ça fait beaucoup de morts pour rien, juste parce que bush veut du pétrole non à la légalisation les trucs illicites après ça va coûter trop cher le gouvernement va prendre 20% non aux riches c’est des crevards ils ont tout ils donnent rien : mais on va cambrioler qui, s’il y a plus de riches


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1ère mise en ligne et dernière modification le 1er novembre 2005
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