nocturnes de la BU d’Angers, 19 | écrire, signer la vie

incursion vers Dupin, avant que chacun marche seul...


Dernière séance d’écriture pour ce cycle.

Non, me corrige Daniel Bourrion : avant-dernière, puisque le 12 mai ce sera la vingtième, mais nous y aurons un invité d’honneur pour une lecture performance, Antoine Emaz.

Et avant la lecture d’Antoine, nous lirons des extraits de ce beau voyage d’hiver, avec aussi l’expérience menée en binôme par deux des participants de l’atelier, Sébastien et AnCéT, dans leur diagram.

Pour moi, quel beau parcours : une sensation seulement de confort – dans l’accueil, évidemment le dialogue (Olivier, Daniel, Nicolas, Maxime... et celles et ceux que je croisais moins régulièrement), mais surtout une logique : accueilli dans un site mené par un projet. Projet pluriel, plusieurs sites, plusieurs axes, mais une cohérence dans ce qui est proposé : lieu d’étude, lieu de travail intellectuel, avec ce que cela concerne de partage, mais aussi de mise en cause. Espaces conçus pour l’isolement ou le rassemblement, la convivialité si on veut, ou le silence si on veut. Mais toujours un glissement possible, parce qu’on vous propose, on vous recommande – et ce n’est pas seulement la mise à disposition matérielle, c’est l’expo, c’est la signalétique, c’est évidemment le site, le dialogue chat à disponibilité constante, etc.

L’atelier d’écriture a alors sa juste place : lieu spécifique où on interroge le langage, où on le met en réflexion, par rapport à la diversité de ses usages.

C’était la raison de l’enracinement dans cette BU toute neuve, en plein centre-ville, à dominante droit et médecine, mais qui fonctionne comme lieu ouvert, avec horaires jusqu’à 22h30, largement équipée en ordinateurs (ça ne gomme pas les problèmes : la bande passante wi-fi aussi peineuse qu’à Beaubourg, c’est dire la réussite !).

Et idem pour le groupe : un groupe hétérogène, enseignants, adultes en formation, personnels de la fac, thésards ou masters, étudiants de disciplines diverses, ceux et celles qui ont été là de la première séance à la dernière, celles et ceux qu’on a vus plus épisodiquement...

Pas facile pour l’animateur (je n’aime pas le mot, mais dans ce seul usage il est pertinent) : propositions qui acceptent cette diversité d’approches et d’implication. Permettent qu’en même temps on les articule sur les paramètres techniques, ce qui permettra d’écrire seul, et sur la bibiothèque, les livres, les auteurs, les démarches.

Alors ce soir, la consigne – pour qui nous rejoint en ligne – s’exprime facilement si vous lisez le texte d’appui, ci-dessous.

Sur Jacques Dupin, lire aussi ce qui gronde dans le sous-sol, et ce même exercice, il y a un an, proposé à groupe de l’université de Montréal.

Attention : il ne suffit pas de placer mot écrire pour commencer le paragraphe, et se faire plaisir avec une belle image, ou la pacotille d’inspiration qui va avec... (je ne mets pas d’exemple, ce serait méchant). Chez Dupin, c’est une fouille.

Chez Dupin, le retour régulier à ces textes qui fondent le geste d’écrire, c’est le point de rassemblement de l’exercice du poème. La cave ou l’amont, où on fourbit l’arme. Mais c’est sur soi-même qu’on la retourne.

Écrire est un travail. De la spécificité du poète, est-ce qu’on parle ? De la spécificité de notre matière même, le mot, la ligne, la coupe, le récit, l’embarquement, le risque, est-ce qu’on parle ?

Du corps dans écrire, du temps dans écrire, de la durée, de l’assemblage, du regard, du monde – ou d’un petit coin de monde grand comme une terrasse sous les saisons – est-ce qu’on parle ?

Mais remarquer aussi comme chez Dupin cela s’ouvre aux conditions matérielles de l’écriture, assis, debout, statique ou pas, froid ou pas, dehors, dedans, ville, horizon, attente, nuit, outils – c’est tout cela dont on veut se saisir comme l’inconnu même, l’amont même de l’écrire, et que le mot pourtant contient.

Dernière chose : aussi bien pour ceux du groupe, qui placeront leurs textes ici et liront les contributions, que pour ceux qui rejoindront en ligne, pas forcément se contenter de mettre en ligne son propre texte – mais réagir en prolongeant le texte des autres. Si chacun crée un tunnel, une mine, un puits, venir s’inscrire dans ce travail qu’a désigné l’autre...

Je voudrais que cet exercice sur le mot écrire ne soit pas une cueillette, mais un assaut. Un imprévu. Qu’il soit le chemin ensemble fait pour accueillir Antoine Emaz.

Un grand merci à tous les participants, sur place, et en ligne, dans ces rendez-vous du jeudi.

Un grand merci à OT et DB pour la confiance.

FB


récente lecture de Jacques Dupin, sur site des éditions POL, parmi les vidéos proposées par Jean-Paul Hirsch, 136 pépites...

 

Jacques Dupin | Fragmes (écrire)


Écrire les yeux fermés. écrire la ligne de crête. écrire le fond de la mer...
creuser plus profond que le vagissement du nouveau-né, que le cri de la chasseresse, la plainte du supplicié.... que l’enchevêtrement des racines, que l’exténuation des lanières de la terreur...
écrire sans recul. dans le noir. dans la doublure, dans la duplicité, du noir...

Écrire : une écoute – une surdité, une absurdité – écrire pour atteindre le silence, jouir de la musique de la langue, extraire le silence du rythme et des syncopes de la langue

[...]

Écrire avec les aiguilles pins qui adoucissaient la terre devant le caveau de Ponge. Nîmes, un vingt août, un midi torride, nous étions quinze sous l’ombrage odorant de son bois de pins... dans une chaotique dispersion de pierres huguenotes, dans la chaleur qui est la sienne, qui est la nôtre...

[...]

Écrire sur la pointe du pied, écrire en marchant sur l’eau, quand la rivière est plus longue, plus parlante d’être sèche...

Écrire depuis toujours, pour quelqu’un, pour personne, écrire pour les pierres... écrire pour un inconnu, pour un aveugle, pour un inconnu aveugle... âcre le résidu de ce brasier, de cette fumée, de ce jet de pierres vers l’autre, vers l’ombre de l’autre, vers cet inconnu qui attend, qui est là, qui était là, depuis toujours...

Écrire hors de soi... écrire loin de soi signifiant qu’un masque, qu’une musique, qu’une rhétorique sauvage, adhèrent à la peau d’un vivant, d’un visage ouvert – écrire hors de soi comme glisse un noeud coulant autour de la gorge, au-delà de la voix...

Écrire éprouve, épouvante, cristallise le temps de ma paresse, écrire entame et désagrège ma stature d’agonisant... et l’herbe pousse, contre toute attente, l’herbe pousse entre mes jambes, entre mes dents..., la lettre fuit, par les pierres disjointes, les mottes fendues, le temps détruit, l’irrémédiable en suspens...
ayant peur d’écrire, cédant à la peur, écrivant debout, adossé au mur...

Écrire sans point d’ancrage, sans point de mire, risque absolu, espace ouvert... précipice de la langue, laconisme du funambule, – et le volubilis de la mort qui s’accouple à l’écriture, qui s’enroule autour...

Écrire entre les pattes de cette tarentule millénaire. être son comptable, et son amant. le cireur obséquieux de ses bottillons glacés...

Écrire en se gardant du spéculaire, du simulacre. de la déflagration. du glissement... autour des yeux, au fond de l’oeil, hors de portée du regard... écrire étant la traversée du souffle, l’impossible traversée... étant l’impossible...

Écrire que tu étais moi, que tu étais nue, que n’étais rien que l’ombre d’un cep, que le délié d’une lettre, que la fleur de givre sur le carreau... qu’une cicatrice inversée, une morsure éteinte... que l’ouverture et le fermoir. – que l’aube d’hiver et la nuit d’été – que la senteur du genêt sur le tumulus au bord du chemin, – que la même phrase à l’infini, reprise, biffée, répudiée – écrite...

[...]

Écrire, un mourir qui ne finit pas de s’éteindre entre mes doigts, de rougeoyer sous la cendre, et de reverdir sur l’aburpt de la falaise, comme une naissance de l’un adossée à l’agonie de l’autre, – le partage à couteaux tirées de notre gémellité orodante... très loin de moi, seul, qui verse l’huile sur le feu de l’écriture, pour activer le brasier de la mort du livre, et graisser les minuscules rouages édentés de la poétique aphasie...

[...]

Écrire de froid. Écrire sur un calepin qui sort de la bouche avec la buée, quand dehors il gèle. et que tout commence, et le jour, et que le non-dit s’insinue sous la paupière et, par les fissures et les craquements de la glace, marque d’un trait, de plusieurs traits, l’affilement de l’iris, l’élargissement du souffle...

Écrire d’un pas léger sur le miroitement de l’eau dans la plénitude du soir – tel un pêcheur un lancer qui amorce, et ferre, et tire dans le même instant amoureux, ] avant de se jeter à la rivière...
écrire étant cet éclair, cette noce noyée, un embâcle de branches et l’interstice d’une autre lumière dans le corps de l’eau...
écrire, désécrire, signer la vie, la bruissante obscurité de la rivière – et attendre que la nuit vienne pour ne jamais revenir...

Dans la douleur, dans le sommeil strident, pour l’inscription exacerbée du double...
écrire en feignant d’oublier le brouillard et le ressentiment, la férule, et que dessous s’ourdit une sorte d’assassinat, une circulation de couteaux ébréchés contre laquelle Artaud s’insurge, qu’il hurle et qu’il circonscrit, qu’il affûte et qu’il exaspère, et qu’il anéantit, la dirigeant contre son corps, d’un oeil de faucon, d’une écriture atroce de terrassier de l’esprit...
il était seul, d’une lucidité de supplicié, à tenir raison contre les monstres du dedans, seul à percer le mur, seul à tenir raison violente contre tous, malgré lui, malgré l’extorsion de sa force, malgré l’éradication de la vie, seul à exposer son corps à la foudre, à invectiver les dieux et leurs sbires, ici, et pour nous, ce qu’un soir, au Vieux Colombier, mon oeil a vu...

Écrire entre les cordes. Écrire, comme à vingt ans, sur un ring, dans les banlieues, arcade ouverte, dans le décompte des secondes... à présent, dans le décompte des années, plus sordides, plus échancrées, sans coquille sur le sexe, sans résine sous le pied...

[...]

Écrire comme on crucifie, les nuits de grand vent, l’âme errante, ou la clocharde ivre, en crevant les poux de leurs tignasses, en buvant le vin à leur goulot – en ouvrant les cages, en jetant des sous, en tatouant la peau de l’abcès, en transfigurant le maléfice...

© Jacques Dupin, L’Échancré (extraits), POL, 1991, repris dans Ballast, Poésie/Gallimard, nov 2009.


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1ère mise en ligne et dernière modification le 21 avril 2011
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