la chambre double #1 | ponts

retour sur quelques éléments autobiographiques tus jusqu’ici


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Live man buried in bridge masonry according to superstition—or black cat. #62

Comment un pont peut-il se mouvoir ? Les ponts à dispositif mobile me retiennent plus que leurs équivalents fixes. Je m’arrêtai et le regardai. Certains ponts offrent une montée brusque, qui fait qu’on ne peut voir ce sur quoi ils débouchent, même si la ville se refait pareillement en face. Je regarde le pont plus même que ce qu’ils enjambent. J’aime les ponts-levis de l’East River et leurs cornières noires, j’aime les longs fils des ponts en surplomb de Hong Kong la secrète (eux ne bougent pas, les plus grands cargos sont des jouets en dessous de la côte à pic), et combien de fois j’ai regardé pivoter les ponts en chaîne du canal de Chicago et leurs sirènes.

Audeau me dit qu’il était difficile de décompter avec précision les accidents qu’on rapporte traditionnellement pour chaque construction de pont, à savoir un ouvrier tombé dans le béton au moment de la coulée des piles, qui doit nécessairement s’effectuer avec rapidité suffisante, des rituels par lesquels parfois on décide de l’extérieur d’y pousser telle victime sacrificielle (ce n’est pas si difficile, et on a des cas précis), de ceux, en nombre bien plus restreint, qui ont travaillé sur eux-mêmes jusqu’à décider d’être celui (plutôt des hommes, à sa connaissance) qui sera enterré vivant dans le pont.

Il m’a demandé de lui dire avec précision dans quel pont j’avais éprouvé cette sensation que franchir le pont serait changer d’univers, sans que cela se manifeste par une brume soudain lever où s’enfoncer, et même parfois la ville très précisément vue à quelques dizaines de mètres, parfois bien moins si c’était une simple passerelle de bois dans des marais, un dispositif haut tendu en montagne, ou tel grand dispositif autoroutier. J’en fis lentement le compte : il laissait le temps s’écouler sans rien dire tandis que je procédais, lentement et soigneusement, à ce compte. J’avais commencé par deux ou trois ponts où cette sensation s’était manifestée pour moi avec évidence, et, à ma propre surprise, j’avais pu monter à sept. Il m’avait fallu du temps. Certains souvenirs de traversée de ponts, pourtant précautionneusement et lointainement reconstruits, n’impliquaient aucunement que ce trouble advienne. Il y avait aussi cet étrange texte de Franz Kafka, Je suis un pont, dont je me souvenais si bien que je pus le redire quasi par coeur à Audeau, qui me répondit : « Un jour je t’indiquerai de quel pont précisément à Prague il parle, et non pas un point de montagne – il savait, comme toi maintenant. Il a juste choisi une autre bifurcation. Prendre assurance sur le chemin qu’on prend, à cette étape, implique le savoir des autres possibles. »

C’étaient donc des hommes vivants, qui s’enterraient dans les ponts. Cela supposait le moment précis de leur construction. Si la décision était volontaire, disait Audeau, on restait vivant dans le pont, on entendait et parlait.

« Dis-moi ce que tu entends et parles si tu es cet homme enterré vivant dans un pont, me dit Audeau.

– Et pourquoi pas cette histoire même, peut-être, répondis-je.

– L’histoire dont tu deviens la preuve par toi-même vivante n’est pas transmissible ni par d’autres recevable, me dit Audeau. Va plus au fond. »

Le récit se fit pour moi lentement, comme d’un mot tiré chacun longtemps après le précédent,mais déformés de sorte qu’on n’en interrompait jamais le murmure. Le récit commençait par lentement avancer et traverser le pont. Le ralenti se faisait naturellement, le filé des mots impliquant le ralenti encore plus grand de la traversée que tu entreprenais.

« Peut-être, dis-je à Audeau, comme un temps qui s’élargirait avec une telle élasticité que parvenir à l’autre extrémité du pont ne se réussissait jamais.

– Il n’y a pas de réussite ou non en l’affaire, me dit-il, puisque c’est cet indéfini même qui te garantit cette vie qui ne cesse pas.

– Et quel pont alors trouver pour soi-même, demandai-je ?

– Quand s’ouvrira naturellement la proposition du monde, dit-il, alors tu devras bien choisir. »

Et d’étranges voix murmuraient, et je percevais, dans une autre durée bruyante ou faite de tant de solitudes parallèles, l’écho de ceux qui empruntaient le pont sans savoir.

« Insiste, concentre-toi », me dit Audeau.

Alors s’éloigna de moi cette image faite de tant de mouvements et de bruits superposés. Ce n’était plus un pont, mais le rassemblement dans une forme unique de chaque événement qu’était pour tous ceux-ci leur traversée du pont. Le pont au demeurant était banal. Je le voyais avec précision. Un point m’interrogeait. Me concentrant, comme Audeau me le demandait, il me sembla glisser vers ce point : mais glisser dans l’intérieur du pont, dans sa structure même, et comme si son échelle soudain grandissait, avait presque la capacité de devenir infinie.

Et c’est alors que je fus face à lui, presque à le toucher, l’homme enterré vivant dans le pont, et son regard de détresse n’était pas un regard, mais l’expression même, et gigantesque, de tout le pont. Oui, à le toucher. Mais qui étais-je ? Et tout le bruit, tous ces bruits que j’avais vu se rassembler en simultanéité, maintenant le seul éclat démentiel d’un rire qui le secouait, où tous ces bruits s’entrechoquaient.

Et plus loin une autre silhouette, fixe, presque abstraite, immobile et diaphane, mais tellement liée aussi à ce pont.

Et pourtant Audeau était derrière moi, puisque soudain il me secouait et secouait :

« Ça suffit, pour une première fois ça suffit », me criait-il presque dans mes oreilles devenues douloureuses, comme un acouphène qui vous poursuivrait pour toujours, m’entraînant par l’arrière à distance du pont que je continuai pendant longtemps de fixer du regard.

 

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1ère mise en ligne et dernière modification le 15 avril 2015
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